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Razzia

Nabil Ayouch / 2018

>> Fatima Ouassak  

Publié le dimanche 1er avril 2018




La révolte populaire gronde actuellement au Maroc, le pays vit au rythme des manifestations et des répressions policières. Avec Razzia, Nabil Ayouch a l’ambition de nous aider à prendre la température de ce temps aux allures pré-révolutionnaires, et surtout de nous en expliquer les causes. Le réalisateur franco-marocain y parvient-il ?

Nabil Ayouch a en tout cas pris soin dans Razzia de ne pas bousculer les préjugés de son public cible concernant la société marocaine : tous les clichés racistes y sont méticuleusement respectés, le Marocain y est homophobe, sexiste et antisémite à souhait.

Cinq personnages

Dans Razzia, nous suivons le quotidien de cinq personnages, le Berbère, l’Homosexuel, l’Adolescente, le Juif et la Femme. Nabil Ayouch laisse ces personnages nous dire, du point de vue du stéréotype auquel ils sont réduits, ce qu’est la société marocaine et pourquoi elle est sous tension. Et ce qu’ils nous disent est univoque : la société marocaine est une société arriérée culturellement, intolérante vis-à-vis des minorités, et c’est pour cela qu’elle est au bord du gouffre. Les personnages de Ayouch n’existent dans son film que pour marteler cela, scène après scène. Même le personnage secondaire de la pétillante prostituée ne passe dans le film que pour y être maladivement antisémite, quittant précipitamment son client à la simple vue d’une Menorah dans la chambre.

Et tout est lourd dans le film. Ayouch veut dire que la société marocaine est hypocrite et contradictoire ? Fastoche, l’Adolescente se charge de prier voilée devant un clip télé où des femmes dansent dénudées. Et on devine la fière satisfaction du réalisateur face à cet effet « Grosse contradiction à l’appel du muezzin ». Difficile de la louper en effet...

Summum de la caricature raciste : le couple que forme Salima et son mari Jawad. Comme le reste dans le film, leur relation est très pauvre, réduite à un message que Ayouch veut faire passer et qui est mis en scène à chaque plan : « Voyez cette misogynie pathologique et cette jalousie maladive chez l’Arabe ». Par exemple cette scène où Salima veut passer un moment tendre avec son mari. Lui ne veut pas, ces douceurs à l’initiative de sa femme, ça l’agace. Il met donc fin à cette tendresse et la viole. Il préfère comme ça, c’est un Arabe.

À noter que le couple parle français et boit de l’alcool. Nabil Ayouch désislamise et francise pour donner à voir l’essence profonde : l’Arabe a un gros problème dans sa tête avec les femmes. Oui les Arabes sont comme ça Madame Dupont, Musulmans ou pas, vivant au Maroc ou dans les quartiers populaires de France, c’est pareil. C’est les gènes...

Où est la dynamique sociale ?

Ce qui est le plus regrettable dans le film, c’est qu’on n’y voit aucune dynamique sociale à l’œuvre. Le film est sans relief, sans profondeur. Gênant pour un film qui prétend parler de luttes et de révoltes. Les cinq personnages sont pourtant liés les uns aux autres, et le fait qu’ils se croisent est censé signifier quelque chose. On ne peut s’empêcher de penser à Une séparation de Asghar Farhadi. Mais là où Farhadi a excellé à traduire par ellipses les tensions politiques et sociales, notamment de classe, sous-tendues par les tensions entre les personnages de son film, chez Ayouch au contraire, il ne se passe rien entre les personnages, ils sont définitivement seuls, réduits à être les victimes d’une société dans laquelle ils semblent tous étrangers, rattachés à rien, ni à leur famille, ni à leurs amis, ni à leur quartier, ni à leur classe. Des personnages caricaturaux qui évoluent de manière isolée dans un Maroc caricatural.

Ayouch n’aime pas ses personnages

Si les personnages de Ayouch sont si caricaturaux, c’est parce que Ayouch ne les aime pas. Excepté le personnage de Salima, qui est à part dans le film. À part Salima donc, tous finissent par être lâches, sans qu’on comprenne bien pourquoi. Tout au long du film, le Berbère est plutôt courageux, mais il finit par abandonner femme et enfant. Le Juif s’inquiète de ce que vont manger des adolescents, mais la minute d’après, il ne bouge pas le petit doigt pour porter secours à ces mêmes adolescents en train d’être tabassés. L’Homosexuel, pourtant le moins caricatural dans le film et jusqu’alors plutôt attachant, se défoule sur un adolescent de quinze ans en le frappant frénétiquement. L’Adolescente, qui la minute d’avant faisait des avances à l’ado en question, le regarde être battu à mort avec un sourire indifférent. Lâcheté, lâcheté, lâcheté. Lâcheté et chacun pour soi, chacun contre tous.

En réalité, le film ne raconte pas d’histoires, encore moins l’Histoire qui est en train de se passer au Maroc. Le film est purement idéologique, il a une fonction dépolitisante, anti-sociale : si les Marocain·e·s se révoltent en ce moment, c’est parce qu’ils ne se supportent plus les un·e·s les autres, les Musulmans contre les Juifs, les hommes contre les femmes, les Arabes contre les Berbères, les hétéros contre les homos, les adultes contre les adolescents.

La "rue arabe"...

Et l’État marocain dans tout ça ? Il n’en est pas du tout question dans Razzia. Notez la prouesse de réussir à parler de « luttes » et de « révolutions » dans le film, sans jamais, jamais, évoquer le pouvoir marocain qu’on peut pour le moins qualifier d’autoritaire. Alors certes, il y a quelques images de révoltes et de manifestations de temps en temps en toile de fond. Mais c’est juste un élément d’arrière-plan, le sujet n’est pas du tout traité. Au contraire, les révoltes sont volontairement dépersonnalisées en une masse de jeunes hommes encagoulés, en keffieh, et violents, qui frappent femmes et enfants sur leur passage, qui brûlent, et qui pillent. Une masse grouillante et menaçante. On ne sait rien sur les raisons de ces manifestations, et sur les manifestants. On sait juste qu’ils font très peur, notamment aux cinq personnages principaux du film. Meute et razzia. La fameuse « rue arabe », comme on dit dans les médias français, animale, irrationnelle et dangereuse...

...et pourtant !

Or, même si Nabil Ayouch n’en parle pas dans son film, on sait ce qu’est le temps révolutionnaire aujourd’hui au Maroc. Il s’appelle Hirak. C’est un mouvement de contestation sociale né dans le Rif il y a quelques années, qui s’étend aujourd’hui à d’autres régions. Évidemment le Hirak du Rif n’arrange pas du tout le « récit national » de Nabil Ayouch. Des manifestations pacifiques, un mouvement massif, aux revendications sociales, aux référents islamiques, anti-coloniaux et pro-palestiniens. Pour des hôpitaux, des écoles, la justice. Contre les violences et les crimes policiers. Contre la corruption. Pour la dignité. Pour la justice. Un mouvement qui remet en question la structuration capitaliste du pays. Qui remet au goût du jour la solidarité tribale. Un mouvement qui a un discours politique clair et construit, bien loin des grognements indistincts des manifestants de Razzia.

Petites chèvres, petites fleurs, nature, musique

Le personnage qui porte des revendications amazigh dans le film, le Berbère, l’enseignant des montagnes de l’Atlas, est symptomatique de la manière dont Ayouch dépolitise et falsifie cette réalité politique du Maroc d’aujourd’hui. La « question berbère » dans Razzia, c’est des petites chèvres, des petites fleurs, la nature, la poésie, une douce musique. Rien de bien méchant. Et un homme seul, inoffensif, aux revendications purement identitaires. Nabil Ayouch s’est contenté de mettre en scène la caricature coloniale française du poète-kabyle-des-montagnes-amoureux-de-la-liberté, opprimé par l’obscurantisme de l’administration arabe. Mais attention, il a une grande qualité le Berbère opprimé de Ayouch : à la différence des récits des autres personnages qui se déroulent aujourd’hui, son récit se passe dans les années 70. C’était il y a bien longtemps... Pas de critique du pouvoir actuel donc.

Premier degré ridicule

Car Nabil Ayouch critique la société marocaine. Jamais le pouvoir marocain. Rien qui évoque le Hirak dans Razzia. Rien qui rappelle Nasser Zefzafi [1] chez les personnages. Rien sur les centaines de prisonniers politiques au Maroc, dont des enfants. Rien sur la torture et les violences sexuelles en prison. Rien sur les journalistes qui ont couvert la répression contre le Hirak, emprisonnés également. Rien sur les élans de solidarité que cela a produit. Rien sur le courage de ces hommes et de ces femmes, manifestant au péril de leur vie. Rien qui rappelle Silya Ziani, une des leaders du mouvement, emprisonnée et torturée en prison, et rien qui rappelle les très nombreuses militantes du Hirak, chez l’auto-proclamé féministe Nabil Ayouch. Car si la révolution ayouchiste doit être incarnée par une femme, ce n’est pas par Silya. C’est par le personnage de Salima, joué par l’épouse de Nabil Ayouch. À la fin du film, elle marche fièrement dans le sable, en bikini, enceinte, portant son enfant comme elle porte l’espoir du Maroc... La scène est tellement premier degré, tellement ridicule, qu’on a du mal à croire que Nabil Ayouch ait pu penser sérieusement tenir là un quelconque symbole.

Le personnage de Salima a passé tout le film à revendiquer essentiellement trois choses : le droit de travailler « comme ça, pour se payer des voyages », le droit de fumer et le droit de porter des robes courtes. Il ne s’agit pas de moquer les aspirations de Salima, qui sont évidemment légitimes à partir du moment où c’est son choix. Mais en quoi ce personnage incarne-t-il la révolution au Maroc et l’espoir des femmes marocaines ? La libération des Marocaines ne se réduit-elle qu’à une parodie de libération sexuelle ?

Les Marocaines travaillent ?

Qu’en est-il de toutes les Marocaines qui se battent contre l’exploitation de leur travail dans les entreprises délocalisées de téléconseil ou dans les usines toxiques (car oui les Marocaines travaillent massivement, et c’est rarement pour « se payer des voyages »), qui se battent contre la corruption, contre les humiliations du régime, pour un système démocratique et pour plus de justice sociale ?

La masse des Marocaines est réduite dans Razzia à des manifestantes contre « la réforme sur l’héritage ». On n’en saura pas plus sur la complexité de leurs motivations. Mais qu’elles sont bêtes ces Marocaines à manifester ainsi contre la possibilité d’avoir plus de droits ! Heureusement que le grand féministe Nabil Ayouch est là pour ainsi pointer du doigt leur bêtise, et pour leur expliquer comment se libérer : faites comme Salima, Mesdames, pour vous libérer, posez une main sur votre ventre et fixez fièrement l’horizon...

Casablanca n’est pas au Maroc, Razzia non plus

Le film Casablanca est dans Razzia une sorte de fil rouge, accompagnant une certaine mélancolie nostalgique des personnages. À la fin du film, un des personnages révèle que Casablanca n’a pas du tout été tourné au Maroc, ce qui attriste son interlocuteur. En sortant de projection, on a envie de dire au réalisateur de Razzia que son film non plus n’a pas été tourné au Maroc. Impression d’un film tourné à Paris, pour un public français. Et pas le meilleur public.

Les dynamiques sociales qui œuvrent actuellement au Maroc sont complexes. Il faut beaucoup de sincérité et de talent pour les mettre à nu. Mais n’est pas Asghar Farhadi qui veut.


grr générique


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  • Bonjour,

    Merci tout d’abord pour cet article empli de bon sens. Je pensais être la seule à avoir été mal à l’aise par ce film qui a été encensé par la critique.
    Je suis plutôt d’accord avec vous, j’ai trouvé que Razzia reposait sur un fond raciste à peine déguisé. Un film destiné, pour caricaturer, à plaire aux occidentaux, empli des clichés les plus courants. C’est tellement dommage, j’en attendais tellement ! J’attendais un film dressant un portrait des luttes du Maroc.
    Le problème, selon moi, n’est pas (seulement) la présence de ces clichés. Un cliché repose par définition sur un fond plus ou moins grand de vérité. Le problème du cliché est qu’il est raconté d’une seule manière, d’une seule voix, et qu’il n’est pas soumis à la critique. En d’autres termes, où sont les personnages qui contrabalencent ces clichés ? J’aurais voulu voir des Marocaines intelligentes et diplômées, comme il y en a tellement, j’aurais voulu, comme vous l’avez bien dit, voir des Marocains se battant pour leurs droits sociaux, dans le contexte politique que vous avez bien décrit. Les combats de ces protagonistes est sans profondeur, car le réalisateur n’est selon moi pas allé au fond des choses.
    Il peut certes y avoir de l’antisémitisme au Maroc, et comme dans beaucoup de pays la lutte des femmes pour la liberté de disposer de leurs corps est difficile, mais ne représenter que cet aspect du Maroc ? Servir sur un plateau d’argent ces clichés aux pays occidentaux ? Le Maroc n’a selon moi pas besoin de cela, la récupération raciste et misogyne des luttes marocaines pourtant bien nécessaires n’étant que trop fréquente dans les pays occidentaux. En tant que marocaine,attachée aux valeurs progressistes je ne me suis pas sentie représentée par ces personnages.
    Enfin, je voulais soulever un autre point, ou plutôt poser une question : la volonté d’Ayouch de ne pas parler du pouvoir politique n’est pas une crainte de la censure et de "représailles" par le pouvoir marocain, ayant déjà été malmené après la sortie de Much Loved ? Même si critiquer la société ne va pas sans critiquer le pouvoir en place.

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[1Nasser Zefzafi, leader marocain du mouvement de contestation dans le Rif, se réclamant de l’héritage révolutionnaire et anti-colonial d’Abdelkrim Khattabi, est enfermé par le pouvoir marocain depuis mai 2017, en attente de jugement, il risque la peine de mort.