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David Fincher

Mank


>> Geneviève Sellier / lundi 7 décembre 2020

À quand un film en hommage à Marion Davies ?


Décidément, après l’interminable Irishman de Scorsese en 2019, Netflix se spécialise dans les œuvres pour cinéphiles inconditionnels. Mank est typiquement un film qui n’a d’intérêt que pour les initiés (au masculin pluriel). David Fincher, le (trop) brillant réalisateur (mais pas scénariste) de Seven, Fight Club, The Social Network et Gone Girl (entre autres), porte à l’écran un scénario écrit dans les années 1990 par son père (décédé en 2003) sur le « vrai » scénariste du mythique Citizen Kane, Herman Mankiewicz (le frère ainé de Joseph), pour contredire la légende cinéphilique qui en attribue la paternité principale à Orson Welles. Le scénario, crédité finalement par les deux hommes, reçut un Oscar en 1942. Sa nouveauté résidait dans l’usage des flashbacks et d’un récit à plusieurs voix pour raconter l’ascension et la chute d’un milliardaire mégalomane.

On se souvient que Citizen Kane raconte l’enquête d’un journaliste auprès des proches d’un ancien magnat de presse qui vient de mourir seul dans son manoir extravagant, pour savoir ce que signifie son dernier mot : « Rosebud » ; aucun·e ne sera capable de résoudre l’énigme, mais chacun·e donnera sa version, sous forme de flashbacks, de la vie, de la carrière et de la personnalité de Kane. On entendra successivement la version du banquier qui l’a éduqué, via les mémoires écrites qu’il a laissées : l’enfant pauvre du Colorado a été confié par sa mère au banquier quand une mine d’or a été découverte sur leur terrain, pour qu’il puisse profiter de sa fortune à l’âge adulte. Puis viennent les témoignages de son comptable, de son ami de jeunesse, de sa première femme, de la seconde et de son majordome.

Le tout forme un puzzle dont il manque la pièce maîtresse, le mot « Rosebud » : pendant que les employés du manoir brûlent les objets sans valeur, on voit ce mot sur la luge du petit Charles Kane en train de brûler, luge qui symbolise la séparation d’avec sa mère quand il était enfant. En revanche, les témoignages convergent pour raconter comment le jeune homme brillant qui s’est construit un empire de presse est devenu peu à peu un démagogue populiste, un tyran domestique et un mégalomane paranoïaque, jusqu’à finir sa vie dans une solitude totale, entouré d’objets d’art achetés aux quatre coins du monde…

On savait que c’était un scénario à clés qui visait William Hearst, le magnat de la presse américaine, encore puissant en 1940, bien qu’affaibli par la Grande Dépression ; et le film souffrit des tentatives de boycott qu’organisa Hearst à la sortie du film… Mais le film de Fincher attribue la paternité de ce règlement de compte à Herman Mankiewicz. Alors que Welles est à l’aube d’une carrière de cinéaste aussi brillante qu’accidentée, le scénariste, lui, est au crépuscule d’une carrière prolifique commencée en 1926 et peu à peu compromise par son addiction au jeu et un alcoolisme qui l’emportera à 55 ans, 12 ans après Citizen Kane, qui fut son dernier scénario original. Le film de Fincher raconte donc l’écriture du scénario par Herman Mankiewicz, dit Mank, en ressuscitant par des flashbacks différents moments de ses relations tumultueuses avec les dirigeants des studios pour lesquels il travailla, en particulier Louis B. Mayer, PDG de la MGM, très proche de Hearst qui finança nombre de films pour favoriser la carrière de sa maîtresse, l’actrice Marion Davies.

En fait, le film est difficile à suivre – et assez ennuyeux – si l’on ne connaît pas dans le détail l’histoire d’Hollywood à l’époque des studios, et la façon dont le talent de nombreux écrivains fut exploité et gaspillé par les exigences commerciales de producteurs tyranniques. Les allusions nombreuses à des personnages et à des situations connues seulement des initiés, font des dialogues un jeu de devinettes propre à décourager le public « ordinaire ». Pour ajouter aux clins d’œil cinéphilique, le film est en noir et blanc, rythmé par des flashbacks, comme Citizen Kane, et ponctué d’indications en surimpression pour situer les scènes, dont la typographie reprend la frappe d’une machine à écrire et les codes d’un découpage. Nous sommes en 1940, et des flashbacks explorent les années 30 d’Herman Mankiewicz. Ainsi, le public « cultivé » est invité à comparer le « vécu » du scénariste avec les scènes qui en sont inspirées dans Citizen Kane. La vie du scénariste alcoolique et joueur qui fait partie d’abord du pool de la Paramount au début des années 1930, puis migre à la MGM, dirigée https://www.thecinemaholic.com/who-...par Louis B. Mayer et Irving Thalberg, crée un effet de mise en abime très sophistiqué. Mais le procédé montre ses limites dans la (trop) longue scène de la fin où « Mank » dans un état d’ébriété avancée, s’invite à l’anniversaire somptueux de W. Hearst pour faire, à travers une adaptation imaginaire de Don Quichotte, une satire au vitriol du milliardaire. On le voit tourner autour de l’immense table du banquet où sont attablé·es les invité·es du milliardaire, dont Marion Davies, de plus en plus gêné·es par les allusions transparentes à la vie de Hearst, jusqu’au vomissement final de « Mank » qui fait fuir tout le monde.

Le fil narratif le plus intéressant concerne la politique : Irving Thalberg, partisan des républicains, va faire tourner par un technicien proche des démocrates, de fausses actualités (Trump n’a pas inventé les fake news) financées par Hearst pour diffamer Upton Sinclair, candidat démocrate en 1934 au poste de gouverneur en Californie ; Mank qui a suggéré cette magouille à Thalberg par pure provocation, assiste impuissant à la défaite du grand écrivain socialiste, et s’endette auprès du producteur en ayant parié sur la victoire du démocrate. Quant au réalisateur du reportage diffamatoire, prenant conscience de sa responsabilité, il se suicide.

Mais le plus frappant dans ce film est la place fantomatique des personnages féminins. L’actrice (Tuppence Middleton) qui incarne l’épouse de « Mank », la « pauvre Sara » (c’est le surnom apitoyé qu’on lui donnait dans leur cercle d’ami·es ), a 30 ans de moins que Gary Oldman qui joue Mank, alors que celle qui épousa Herman en 1920 avait le même âge que lui…

Mère de leurs trois enfants, elle le soutint jusqu’à sa mort en 1953, malgré son comportement autodestructeur, et lui survécut jusqu’en 1985. On a là une illustration particulièrement choquante du double standard genré qui règne à Hollywood encore aujourd’hui. Les acteurs peuvent jouer des personnages beaucoup plus jeunes qu’eux, alors que les actrices sont systématiquement plus jeunes que les personnages qu’elles incarnent. Même si la soixantaine de Gary Oldman est supposée illustrer le vieillissement prématuré de Mank dû à son alcoolisme, l’écart d’âge énorme entre Oldman et Middleton crée un contre-sens sur leur couple, d’autant plus que le rôle de Sara est minimisé par son absence dans le présent du récit : quand Herman écrit le scénario pour Welles, le producteur John Houseman l’a isolé loin de sa famille dans un ranch au milieu du désert, avec une jambe dans le plâtre suite à un grave accident de voiture, pour le forcer à travailler en le soumettant à une cure de désintoxication forcée, entouré seulement d’une infirmière et d’une dactylo. La performance de Gary Oldman est saluée par la critique, mais ce qu’on voit surtout c’est son grand âge… qui n’est pas celui de son personnage.

Quant au deuxième personnage féminin, Marion Davies (Amanda Seyfried), elle avait bien 35 ans de moins que son « protecteur » W. Hearst (Walter Dance)… mais on serait bien en peine de mesurer son importance réelle dans l’industrie du cinéma à partir de ce film.

Née en 1897, comme Mank et sa femme, Marion Davies débute comme chorus girl en 1914 dans des comédies musicales, puis au cinéma en 1916 et devient la maîtresse de Hearst qui va désormais promouvoir sa carrière à travers ses journaux, et créer la Cosmopolitan pour produire ses films. Dans la décennie qui suit, elle fait trois films par an en tête d’affiche, devenant une star au box-office. En 1926, Hearst installe Davies dans un magnifique palais qu’il a fait construire sur la côte Pacifique, lequel devient le centre d’une vie mondaine extravagante où on trouve le tout Hollywood.

Mais la façon dont Hearst promeut l’actrice dans ses journaux finit par lui porter tort, de même que sa jalousie de plus en plus maladive, et les pressions qu’il exerce pour qu’elle joue dans des films à costumes plutôt que dans des comédies contemporaines (son talent comique est remarquable comme on peut le voir dans Show People de King Vidor, sorti en 1928). Elle est fragilisée par l’arrivée du parlant à cause d’un défaut de langue qui la fait bredouiller, mais elle fait encore une dizaine de films à succès avec des partenaires comme Clark Gable et Gary Cooper. Elle a produit un grand nombre de ses films pour la MGM qui la considérait comme une femme d’affaires avisée. Elle se retire en 1936 pour se consacrer à Hearst dont la fortune a été lourdement entamée par la Grande Dépression. Mais elle se fait l’écho dans ses Mémoires du tort rétrospectif que lui a fait Citizen Kane, en l’associant au personnage pitoyable et dérisoire de Susan.

Le film de Fincher la présente comme une jolie blonde sympathique qui s’épanche sur l’épaule amicale de Mank, mais dont « les films ne rapportent plus rien depuis 10 ans » (dixit Irving Thalberg dans le film, ce qui est complètement faux). Elle fait des gaffes parce qu’elle ne comprend rien à la politique, se rachète par un pragmatisme qui nous la rend sympathique, mais elle valorise surtout Mank devenu son confident. Pourtant, quand celui-ci l’humilie publiquement en racontant la fausse adaptation de Don Quichotte, elle se tait en buvant en cachette une rasade d’alcool.

Certes, l’écart entre la sympathique Marion Davies de Mank et la pitoyable Susan de Citizen Kane, amène à prendre conscience de la misogynie du film de Welles (et du scénario de Mankiewicz),

misogynie qui est bizarrement absente des milliers de pages d’analyse consacrées à ce « chef-d’œuvre », mais on est loin d’une réhabilitation de Marion Davies. Dans le film de Fincher, quand Joseph Mankiewicz fait remarquer à son frère qu’il n’est pas juste de s’en prendre à Marion pour se venger de Hearst et de Mayer qui l’a mis à la porte de la MGM, Mank rétorque qu’elle n’est qu’un personnage secondaire. On ne saurait mieux dire en effet ! Les choses sérieuses se passent entre hommes. Les femmes, même quand elles sacrifient leur vie et leur carrière pour un homme, ne sont que des personnages secondaires.

Les autres personnages féminins sont totalement instrumentalisés au profit de Mank : Rita Alexander, la dactylo britannique à qui il dicte son scénario, est mariée à un officier bientôt porté disparu en mer avec son porte-avion (on est en 1940). D’abord scandalisée par la brutalité des commentaires de Mank, elle change bientôt d’avis sur lui, quand l’infirmière, qui est allemande, lui apprend qu’elle a été sauvée par lui des griffes d’Hitler avec tout son village (plus de 100 personnes) ! Elle l’aidera à cacher l’alcool indispensable à la survie du scénariste : « c’est un type bien, qui mérite qu’on le traite comme tel » dixit l’infirmière. Devant un tel fait d’armes, le public ne peut qu’être d’accord…

Ce film réactive un vieux mythe hollywoodien, celui du talent artistique broyé par l’industrie du rêve, de l’artiste maudit que son génie rend vulnérable à la médiocrité du monde et à la corruption du capitalisme… Le fait qu’il détruise ce faisant la vie des femmes qui lui sont proches et qui n’ont cessé de le soutenir, n’entame pas l’empathie dont le film l’entoure. Implicitement, le film le dédouane des compromissions qu’il a acceptées, des addictions qui l’ont détruit, et des « dommages collatéraux » provoqués par le règlement de comptes qu’est le scénario de Citizen Kane : le talent a droit à toutes les indulgences !


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