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Alexe Poukine / 2019

Sans frapper


>>Juliette Goursat / dimanche 20 décembre 2020

Ceci n’a pas l’apparence d’un viol, et pourtant...

SANS FRAPPER d'Alexe Poukine | Bande-annonce from CVB on Vimeo.


Sans frapper a pour point de départ le récit qu’une femme confie à Alexe Poukine, la réalisatrice, une vingtaine d’années après les événements : Ada a 19 ans. Elle est vierge. Un soir, elle va diner chez Julien, un jeune homme qu’elle connaît. Il la viole. Puis elle le revoit deux fois la même semaine. Il la viole de nouveau.

Ada n’apparaît jamais au cours du film. Son récit est prononcé par quatorze personnes, femmes et hommes, toutes filmées seules, chez elles, assises sur leur canapé, leur lit, une chaise de leur salon, dans leur intimité. Des plans fixes et longs, des cadrages plutôt serrés permettent de se concentrer sur la parole, son émergence lente et éprouvante, ainsi que sur les multiples visages, grains de voix et accents qui l’incarnent. Sans frapper n’est pas intrusif, il ne force pas la parole mais pose un cadre qui la fait advenir. En dissociant dans un premier temps sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation, il crée une distance entre le témoignage d’Ada et les spectateurs et spectatrices, qui évite de leur imposer un sentiment d’empathie.

L’histoire d’Ada se déplie petit à petit. Elle s’informe douloureusement, par touche, cherche un sens, se reconstitue, au fur et à mesure qu’elle passe de bouche en bouche, de corps en corps, comme si ses interprètes représentaient chacun un morceau de la mémoire traumatique. Il y a l’avant et l’après d’un événement que certains voient comme « fondateur ». Bien que soient abordés l’avant (les espérances d’une jeune femme quant à l’amour, la découverte de l’indépendance et de la sexualité) et le pendant (le viol avec une description de ce que peut ressentir et se rappeler un corps soumis à l’insupportable), le film se concentre sur l’après : le sentiment de honte éprouvé par la victime, la destruction psychique et physique d’un acte qui fait « désapprendre essentiellement [...] le lien, le désir, la confiance », la difficile prise en charge d’une parole par une société peu encline à l’accueillir (les maladresses de la femme du planning familial, les brusqueries du policier lors du dépôt de plainte dix ans après les faits), la possible reconstruction.

Mais l’histoire d’Ada ne s’arrête pas là. Car de son histoire, en surgissent d’autres, vécues par ceux-là mêmes qui l’ont prononcée. Le « je » de l’énonciation retrouve alors le « je » de l’énoncé. Parfois le montage introduit des ambiguïtés énonciatives, et l’on glisse imperceptiblement d’un énonciateur à l’autre, si bien qu’on se demande par moment si ce qui est raconté a été vécu par Ada ou par la personne qui parle. A travers ce jeu complexe de glissements énonciatifs, se dessine un « nous », une histoire collective du viol : malgré la multiplicité des circonstances abordées (inceste, viol en réunion, viol hétéro et homosexuel, commis par des hommes et des femmes, des personnes connues ou non de la victime...), des récurrences affleurent, notamment dans les mots et le ressenti des victimes : le sentiment de « s’être fait avoir », l’épuisement infligé à son propre corps, l’obsession qu’il produit, les stratégies mises en place pour se réparer...

Sans frapper est l’un de ces très rares films qui parlent du viol en abordant la zone grise et en le traitant comme une expérience humaine, loin des discours d’experts. Il en déconstruit avec force bon nombre d’idées reçues. Non le violeur n’est pas, dans la plupart des cas, ce monstre, cet idiot hideux, frustré, croisé malencontreusement au hasard d’une rue, qui soumet sa victime à une pénétration, à l’aide d’une arme blanche. Oui, un violeur est très souvent connu de sa victime. Oui, un violeur peut se montrer charmant et social. Oui, un violeur arrive très souvent à ses fins sans frapper. Tel était le cas de Julien. Oui, une victime peut être violée sans parvenir à nommer ou à identifier ce qu’elle a subi. Tel était le cas d’Ada. Sans frapper se confronte donc avec sincérité et courage à la complexité du viol : s’il donne principalement la parole aux victimes, il se risque à recueillir les témoignages de deux hommes qui confessent avoir eu des relations sexuelles sans tenir compte du consentement et des désirs de leurs partenaires qui n’en avaient pas envie (l’un d’entre eux témoigne d’ailleurs à la fois comme victime et agresseur).

Les grands films frappent souvent par leur épure, l’économie de leur dispositif et le vertige qu’ils créent chez leurs spectateurs et spectatrices. Tel est le cas du film d’Alexe Poukine qui, à travers une histoire à l’apparence somme toute banale, soulève un nombre incalculable de questions. Par exemple : peut-on se mettre dans la peau d’une personne victime de viol ? Comment l’écouter sans la juger, sans mettre sa parole en doute ? Qu’est-ce qui différencie un viol d’une banale « histoire de cul » ? Qu’est-ce qui distingue un violeur d’un homme maladroit ? Peut-on violer quelqu’un sans s’en rendre compte ? Le film interroge aussi la responsabilité des femmes, la « féminité à la con » comme dit l’une d’elles, celle qui consiste à se rendre « poreuse au désir des autres », plutôt que de valoriser son propre désir, et c’est sans doute ce qui m’a le plus heurtée en tant que spectatrice. En effet, pourquoi Ada n’est-elle pas partie alors qu’elle le voulait, au moment où Julien lui parlait de pornographie ? Pourquoi est-elle retournée voir son agresseur ? Pourquoi n’a-t-elle pas porté plainte tout de suite ?

Sans frapper est donc un film remarquable, par sa capacité à remettre en question nos préjugés sur le viol, par les témoignages qu’il donne à entendre, et la force de son dispositif qui nous enjoint, à nous spectateurs et spectatrices, de réinterroger nos relations sexuelles à l’aune du consentement. L’on peut choisir de le voir seul·e (et ce fut mon cas), si l’on sait qu’il produira en soi une urgence à parler.

Film disponible sur vimeo, sur my Canalet en DVD


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