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Lloyd Lee Choi / 2026

Les Lumières de New York


Par Martine Bulard / samedi 14 mars 2026

Portrait d’un travailleur invisible

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Yaya, une fillette au minois d’ange et au verbe cinglant, tout juste arrivée de Chine avec sa mère ; Lu le père, livreur de repas sans-papier, si malchanceux qu’il ne peut les accueillir décemment après leur longue séparation ; Chinatown, tout en gris et bleu, loin des clichés habituels en rouge et or de ce quartier de New York… Le décor est planté et tous les éléments du mélo sont réunis pour le premier long métrage du réalisateur coréen-canadien Lloyd Lee Choi, Les Lumières de New York, en salle depuis le 7 janvier 2026. Il fut présenté à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs 2025, sous le titre ironique de Lucky Lu. Car Lu cumule les déconvenues.

Il se faisait une fête de vivre enfin avec femme et enfant, restés pendant trois ans au pays le temps qu’il s’installe. Malgré bien des déboires, il avait réuni assez d’argent pour payer la caution d’un appartement où l’on peut « admirer le soleil quelques minutes par jour », comme l’assure le copain qui sert d’intermédiaire avec le concierge et le loueur. Mais cet « ami », lui-même dans la panade, garde les sous pour lui. Lu est prié de vider les lieux. Il va donc redoubler d’efforts afin d’essayer de combler le trou, pédalant et pédalant à longueur de rues, sous des pluies battantes pour des clients pas franchement accueillants. Jusqu’au moment où il se fait voler son vélo par un autre immigré. Ainsi va le monde des clandestins, la lutte pour la survie prime sur tout. Pas de vélo, pas de travail, pas d’argent. Un drame que Lu s’efforce de cacher à la famille tout juste arrivée.

L’histoire fait immédiatement penser au film français plébiscité L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine, sorti un an plus tôt (en 2024) avec Abou Sangaré, alors acteur non professionnel originaire de Guinée, livreur en quête de papiers pour travailler en toute tranquillité. Comme le protagoniste des Lumières de New York se fait voler son vélo et qu’il parcourt la ville à pied avec Yaya, on pense également au classique italien Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica (1948) qui met en scène un travailleur pauvre embauché pour coller des affiches et son jeune fils à la recherche du vélo perdu. Ou encore au remarquable Beijing Bicyle du Chinois Wang Xiaoshuai (2001) qui révèle l’univers d’un migrant de l’intérieur (mingong), livreur sans droit lui aussi, dans un Pékin en pleine transformation.

Lloyd Lee Choi, qui vit à Brooklyn (New York) préfère se référer aux réalisateurs belges Luc et Jean-Pierre Dardenne dont il apprécie la capacité à inventer des histoires sensibles et à « capter la réalité profondément ancrée », à la manière d’un documentaire. « Je voulais créer le portrait d’un travailleur invisible », ajoute-t-il, précisant qu’il a baigné toute son enfance dans l’environnement difficile des immigrés.

Son héros, Lu, a quitté la Chine quelques années plus tôt avec dans la tête le « rêve américain » et dans le cœur l’espoir de faire fortune en ouvrant un restaurant. Première déception : l’affaire ne marche pas, et il en ressort plein de dettes. Ils sont des dizaines de milliers de Chinois comme lui, fascinés par les images des séries américaines et le mythe de la « libre-entreprise ». Les difficultés économiques, l’autoritarisme grandissant du pouvoir et l’absence de perspective positive notamment pour les jeunes les poussent de plus en plus à fuir leur pays. En 2024, 24 000 ressortissants chinois ont été appréhendés à la frontière du Mexique, au moment de leur entrée aux Etats-Unis – plus que toutes les arrestations cumulées durant la dernière décennie, selon l’université de Syracuse ! Avec Trump et sa police de l’immigration et des douanes (ICE), le contrôle est encore plus serré.

Jusque-là, les familles issues des classes moyennes ou supérieures, parées de leur argent et de papiers en règle, leurs enfants acceptés dans les meilleures écoles, se sont parfaitement intégrés dans la société états-unienne. Mais pour les travailleurs, les paysans ou les petits commerçants, arrivés clandestinement, au prix parfois de périples coûteux et dangereux, c’est la galère, qui se marque sur le visage de Lu, merveilleusement joué par l’acteur taïwanais Chang Chen.

A la recherche d’aide financière, il arpente Chinatown et ses prêteurs sur gages, ses tripots clandestins dans des arrière-boutiques crasseuses, le salon de coiffure aux tristes couleurs bleutées de l’oncle ou du cousin ayant un peu plus réussi que lui. Dans ce périple, il est accompagné de Yaya, appareil de photos instantanées à la main.

Lu a beau se répéter : « La fortune sourit aux audacieux et aux courageux », rien ne marche. Les New-Yorkais « n’en ont rien à foutre de gens comme nous », conclut d’ailleurs l’un de ses amis, tout aussi désenchanté. Si l’âpreté de la vie d’immigré et l’hostilité de la ville dominent le film, le réalisateur sait ménager des moments de grâce comme l’aide apportée par un autre immigré, auquel il avait pourtant essayé de prendre le vélo, ou ce déjeuner avec sa fillette dans un restaurant chinois où celle-ci explique qu’elle mélange les photos qu’elle a prises, « comme ça, elles racontent une histoire différente », ou le repas à la maison avec la mère, visiblement assignée aux tâches domestiques.


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