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Trois générations de femmes, de filles doit-on plutôt écrire, se partagent l’affiche de Le Mystérieux Regard du flamant rose, premier film d’un réalisateur chilien, Diégo Céspedes. À 28 ans il bouleverse le regard sur ce qu’a été la transidentité il y a un demi-siècle, et sur les racines du queer du côté Pacifique de l’Amérique Latine, un dynamitage sans concessions des règles du genre. Sans forcément imaginer des plans-séquence sur des éphèbes cuivrés se prélassant sur des plages cristallines, il était difficile de penser comme scène émergente d’un phénomène à la fois glamour et radical un cabaret transformiste construit de bric et de broc au creux d’un décor assez laid, celui des abords d’une mine, sales et poussiéreux. Céspedes y déroule une chronique sociale en empruntant à la comédie musicale, au western, au drame psychologique, et propose un conte de fées queer et jouissif.
Très original dans sa forme, le film se fiche en réalité de l’assignation de genre (« Tu es le plus beau des garçons le jour et la plus belle des femmes le soir »). Il retrouve ainsi la pure dynamite que cela représentait au début des années 1980, et propose à rebours une mise en garde intéressante contre le retour du moralisme conservateur-religieux au sens malheureusement très large. Le Chili, marqué par une longue alliance entre le sabre et le goupillon (qui reprend du poil de la bête) a été le pays où Pinochet, béni par le primat du Vatican, envoyait en prison, entre autres, les homosexuels, les lesbiennes et les travestis.
Dans un enfer minéral où la seule note de fraîcheur vient d’un étang à la couleur douteuse, Mama Boa (Paula Dinamarca) tient un café-cabaret, tables en formica et alcools forts. Mama Boa c’est la grand-mère, cruelle et tendre, exaspérante et comique. Elle a été un homme et est maintenant une vieille femme, mais est-ce que cela compte vraiment ? Les hommes viennent boire avec elle et s’enferment ensuite avec l’un des pensionnaires de Boa dans une chambre de l’arrière. Dans les cas de solitude, un maricon, ce terme injurieux plus méprisant que pédé en français, fera toujours l’affaire d’un hétérosexuel à la peine.
Flamenco (Matias Catalán) est à la fois la fille et la mère. La petite trentaine, merveilleux garçon, Tadzio andin à la chevelure d’ange et aux yeux fatigués, d’allure fragile et de tempérament colérique, Flamenco n’est ni un transsexuel ni un travesti, mais un artiste drag-queen, danseur, performeur et chanteur. Il est atteint d’un mal mystérieux qui est en train de ravager la petite communauté, sans que l’on ne sache ni pourquoi ni comment. Les regards vont changer, s’obscurcir, se voiler même, permettant au film d’avancer dans une dramaturgie obsédante : d’où vient cette fable, le regard qui tue, et pourquoi les gens ont envie d’y croire ?
Lidia (Tamara Cortes) 12 ans, va tenter de comprendre ce mystère. C’est la fille, abandonnée bébé dans un couffin déposée devant le cabaret. Elle a grandi élevée par Flamenco et Mama Boa, sans forcément tout comprendre des règles de la petite communauté qui se consacre au plaisir des hommes, à l’ivresse, à la danse et au sexe. Mama Boa fixe certaines de ces règles, dont la principale est d’avoir l’œil sur tout, la trahison étant souvent la suite du mensonge. Entre Mama Boa transgenre farceuse et parfois méchante, et Flamenco artiste travesti qui se meurt de « la peste », Lidia cherche à comprendre ce monde où les garçons lui manquent déjà de respect.
Rien n’est ici surjoué. Le réalisateur raconte une histoire locale et un morceau d’une autre très globale. Entre la routine de ce cabaret prolétarien et les terreurs qu’ont provoqué l’apparition du sida il y a un point commun, l’homophobie, universelle. Il y a pour déjouer sa crasse une réjouissante espièglerie dans ce film, et beaucoup d’intelligence politique sur les limites de la bienséance. Car si l’idylle de Flamenco va s’évanouir tragiquement dans les peurs, celles de Mama Boa et de Lydia vont au contraire s’épanouir dans l’absence de préjugés, et donner lieu à des scènes magnifiques autour de rencontres d’anthologie.
Diego Céspedes, dont ce premier film a été récompensé du prix Un certain regard au festival de Cannes 2025, s’inscrit dans une tradition latino-américaine de la revendication politique de la transidentité et du transformisme. Maricones, insulte devenue un cri de ralliement, incarne pour les LGBTQI+ la colère et le plaisir, la joie et la mort, la beauté et la laideur, comme toutes les facettes des boules miroirs des boites de nuit. Fait de fascination pour le spectacle et de goût de l’engagement, Le Mystérieux Regard du flamant rose évoque un autre film, Je tremble ô Matador de Rodrigo Sepulveda (2022). On y partageait une relation amoureuse sous la dictature en 1986 entre un travesti âgé et un combattant voué à assassiner Pinochet mais qui renâcle devant l’obstacle. La Loca de frente, la folle de l’avant, le nom de scène de ce travesti, est dans un registre de détermination (qu’il s’agisse de séduire un homme plus jeune ou de liquider un dictateur) tandis que le guérilléro pleurnichard est certes charmant mais dans un registre sans audace. Comme Mama Boa, la Loca de Frente incarne la radicalité queer née dans les bas-fonds de la société chilienne, parmi les corps usés de celles-ceux qui se sont donnés en spectacle pour en faire des lieux merveilleux.
Plusieurs autres auteurs et cinéastes se situent dans cette même lignée, comme le Chilien Pablo Lemedel ou l’Argentine Camila Sosa Villada. Mais la radicalité obstinée des personnages de Diégo Céspedes fait surtout penser à Ioshua. Poète, illustrateur, musicien, ce militant grandi à Buenos Aires publiera plusieurs manifestes pour renouveler une pensée queer, radicale et neuve . Mort à moins de quarante ans, des suites du sida en 2015, Ioshua contribuera au renouveau de l’ironie féroce et des paroles langoureuses qui font tout le sel du queer sud-américain.











