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Valérie Donzelli / 2026

À pied d’œuvre


Par Geneviève Sellier / jeudi 5 mars 2026

Précarité de la vie d’artiste...

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Adapté du roman autobiographique homonyme de Franck Courtès, À pied d’œuvre raconte comment un photographe reconnu décide de cesser cette activité rémunératrice pour se consacrer à l’écriture, alors que sa femme (Valérie Donzelli) l’a quitté avec leurs deux enfants pour aller s’installer au Canada. Il a déjà publié deux romans qui lui ont apporté une certaine notoriété et son éditrice (Virginie Ledoyen) lui a octroyé une avance pour son prochain livre.

Mais ses ressources financières s’épuisent bientôt, il doit quitter son appartement pour un entresol sinistre, et son éditrice refuse son manuscrit intitulé « Histoire d’une fin », récit autobiographique de sa rupture. Il fait l’expérience de la précarité et des petits boulots via une plate-forme de services à domicile, où chaque offre donne lieu à une surenchère à la baisse de la part des demandeurs. La nécessité de gagner sa vie met peu à peu en péril son activité d’écriture.

On va suivre Paul dans ce déclassement progressif, à la fois économique et social, qui l’amène à disparaître de ses réseaux de sociabilité et à subir l’opprobre familial. Sa nouvelle vie de pauvre et d’homme à tout faire lui fait rencontrer des gens de tous les milieux, qui ont en commun de faire appel à une plate-forme de type Uber pour les petits travaux du quotidien : cela va du ménage au jardinage, en passant par le bricolage, les déménagements, etc.

Le projet de Valérie Donzelli est modeste, comme son personnage : rendre compte de la façon la plus concrète possible de la précarité que connaissent beaucoup de ceux et celles qui ont décidé de se consacrer à leur vocation artistique. Ici il s’agit d’un écrivain mais la réalisatrice dit s’être « totalement identifiée. Mon père venait de mourir, j’ai repensé à notre histoire familiale. Mon grand-père et mon arrière-grand-père paternels étaient peintres et sculpteurs. Ils ont vécu dans une extrême pauvreté, ne vivant que de leur art, et mon père en a beaucoup souffert. Raison pour laquelle il a fait des études de droit alors qu’il dessinait extrêmement bien : pour que ce truc d’artistes ne puisse plus se reproduire. Lorsque j’ai décidé d’être actrice, il a eu peur et m’a donc aussitôt mise en garde : tu vas finir clocharde ! Et ça m’a fait peur ! Mais je ne me suis pas découragée, j’ai tracé ma route, atypique au départ, et je suis assez fière de mon parcours. » (Dossier de presse)

Ce qui fait la qualité du film, c’est l’absence totale de dramatisation : Paul a choisi cette vie et en accepte sans protester les contraintes. Sa voix off observe les situations qu’il vit ; il note sur un petit carnet les rencontres qu’il fait, sans jamais porter de jugement. Le film finit par être un observatoire privilégié d’un système néo-libéral arrivé à un point extrême d’exploitation de tous/tes par tous/tes. Les seuls autres précaires que Paul côtoie (en déblayant des gravats dans un appartement) sont des Africains qui regardent avec compassion cet homme visiblement inadapté à ce travail.

Le film ne cède ni au pittoresque, ni au sordide, même si on assiste à des scènes qui relèvent d’une véritable comédie humaine. Il y a un seul moment où le film manque de verser dans le gore, à l’occasion d’un accident où Paul percute un chevreuil, mais cette piste est vite abandonnée.

Il faut saluer le travail d’understatement fait par Bastien Bouillon, chaussé de lunettes qui symbolise sa condition d’intellectuel : il parvient à un état quasi bressonnien dans son jeu, subissant sans broncher les diverses avanies inhérentes à la situation d’homme à tout faire. La trajectoire de Paul suggère aussi que l’écrivain doit abandonner la fibre autobiographique pour donner un nouveau sens à son écriture à travers « d’autres vies que la sienne », pour reprendre la formule d’Emmanuel Carrère.

Cette figure d’« homme doux » qui abandonne son statut social privilégié, mais aussi ses responsabilités parentales, pour se consacrer à l’écriture, provoque l’empathie, et le film n’évite pas une certaine complaisance à la fin quand l’écrivain connaît enfin le succès et retrouve le contact avec son fils. Mais la précarité économique est toujours là et relativise ce « happy end ». On peut toutefois faire la remarque que la précarité est le lot d’une partie de plus en plus vaste de la population de notre pays, sans espoir d’en sortir, contrairement aux artistes dont les plus chanceux peuvent espérer un jour être suffisamment reconnus pour vivre de leur travail. Au-delà de la précarité, les « boulots de merde » qui caractérisent notre société capitaliste avancée ont été documentés par Olivier Cyran et Julien Brygo dans Boulots de merde ! Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers (La Découverte, 2016, 2023).


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