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Le nouveau film de Lisa Azuelos, LOL2.0 est une comédie romantique triplement familiale : dans sa production, son sujet et l’image de la star Sophie Marceau. Azuelos, elle-même « fille de » (la chanteuse et actrice Marie Laforêt), emploie ses trois enfants dans le film : sa fille Thaïs Alessandrin, co-scénariste, joue le personnage de Louise ; son fils, Ilan Alessandrin, est coproducteur et sa fille Carmen Alessandrin, assistante à la caméra. Cette imbrication professionnelle et familiale n’est pas nouvelle puisque en 2008 Thaïs enfant incarnait déjà, une des filles de Sophie Marceau dans LOL (Laughing Out Loud), mis en scène par Azeluos. Entre les deux, celle-ci a, entre autres, réalisé I Love America pour Amazon Prime Video, dans lequel Thaïs figure, une fois de plus, la fille de Sophie Marceau. Ajoutons que I Love America, sorti en 2022, trois ans après le décès de Marie Laforêt, est largement autobiographique, mi-hommage, mi-règlement de compte : Sophie Marceau y interprète une cinéaste et mère (divorcée) de deux filles adultes, qui part à Los Angeles faire un film et éventuellement trouver l’âme sœur via les sites de rencontre. De nombreux flashbacks cependant révèlent que, enfant, elle a beaucoup souffert de l’abandon affectif de sa mère, plus préoccupée par sa carrière et par les hommes que par sa fille. On comprend alors à quel point les rapports mère-fille constituent le véritable enjeu de LOL2.0.
Dans ce film, Thaïs interprète Louise, une jeune femme de 25 ans un peu « paumée » qui revient temporairement vivre chez sa mère Anne (Sophie Marceau) à la suite d’une rupture amoureuse qui a entraîné en même temps la perte de son emploi. Le jour même où elle est « larguée » par son compagnon, elle rencontre un charmant jeune restaurateur, Jules (Nathan Japy). Selon les règles de la comédie romantique, leur attraction mutuelle évidente au premier regard devra vaincre plusieurs obstacles avant qu’ils tombent dans les bras l’un de l’autre à la fin du film. Parallèlement à la crise amoureuse et existentielle de Louise (« je passe à côté de ma vie ! », se lamente-t-elle), sa mère Anne, architecte et divorcée, vit quelques aventures avec des hommes plus jeunes – aventures ratées si l’on en juge par le début du film. Pour bien marquer l’inégalité qui régit les rapports de séduction genrée au-delà d’un certain âge, son ex-mari, lui, est sur le point de se marier avec une jeune femme de 25 ans, ancienne copine de lycée de Louise. L’angoisse qu’éprouve Anne à l’idée de vieillir – elle a 55 ans (l’actrice 59) – est redoublée quand son fils Théo (Victor Belmondo, « petit-fils de … ») lui apprend qu’elle va être grand-mère. Entre en scène, à point nommé, Vincent (Vincent Elbaz), fringant cinquantenaire, fier d’être grand-père, qui tombe amoureux d’Anne. Bon casting : l’acteur, depuis sa performance dans Je ne suis pas un homme facile (Éléonore Pourriat, 2018) est devenu l’incarnation d’une masculinité « reconstruite », douce, attentionnée et néanmoins sexy – contrairement aux machos frimeurs de ses débuts comme dans La Vérité si je mens (1997).
LOL 2.0 s’affiche clairement comme une « rom-com » imprégnée d’une culture féminine et qui vise un public féminin. Comme souvent dans ce genre cinématographique, si les hommes sont la grande préoccupation des femmes (résolument hétérosexuelles), ils demeurent en même temps marginaux. Théo arrive en retard à la naissance de son enfant, tandis qu’Anne tient la main de sa compagne durant l’accouchement ; Vincent apparaît peu à l’écran, et seulement vers la fin du film. Tandis que le rôle de Théo, qui ne fait qu’entrer et sortir en coup de vent, se résume finalement à celui de géniteur, le retour de Louise chez sa mère suscite de nombreuses scènes illustrant leur proximité. On les voit se chamailler puis s’embrasser en pleurant, regarder des films ensemble sur le canapé, évoquer des souvenirs, lovées l’une contre l’autre dans le lit. Même le choc pour Louise d’apprendre en lisant le journal intime de sa mère que celle-ci avait tenté un avortement avant sa naissance, se résout par une réconciliation émue.
Avec sa célébration de la sexualité des femmes « d’un certain âge » et du matriarcat efficace de femmes professionnelles et mères qui « assurent », LOL 2.0 présente une vision rassurante d’une société qui a bien intégré l’émancipation des femmes. Mais cela reste de surface. La solidarité féminine ne s’étend pas à la jeune femme qui va épouser le père – c’est elle qui est ostracisée par Louise et son entourage, pas lui, présenté comme un gentil nounours. De même, la modernité du film, annoncée par son titre, réside surtout dans le groupe des jeunes ami·es de Louise, sorte de chœur antique caricaturalement dressé contre les « boomers » et qui décline toute une diversité : gays, personnes racisées, un jeune homme en fauteuil roulant suite à un accident – tous parlant couramment le jargon franglais des réseaux sociaux, avec maintes inscriptions sur les images des textos qu’ils et elles s’échangent. Dans le groupe, il est question de travailler pour des « start-ups », on parle de « cougars » et de « MILFs » et, comme dans un film hollywoodien, Anne et sa fille se disent « je t’aime » à tout bout de champ. Tout ceci ne fait pas oublier que les personnages principaux sont des bobos parisiens blancs privilégiés, dont le mode de vie dans les beaux quartiers de la capitale est photogénique mais hors sol : Anne vit en plein Paris dans une maison avec jardin.
Et Sophie Marceau dans tout cela ? Grâce à elle, LOL 2.0 n’est pas seulement la suite de LOL, dans lequel Anne gérait ses enfants adolescents, et de manière plus oblique de I Love America. Sur la longue durée, le film est aussi une sorte de « suite » à La Boum (1980) et La Boum 2 ( 1982), les deux films qui transformèrent une jeune ado inconnue en superstar. Née en 1966, elle a fait des débuts fracassants à l’âge de 14 ans et, à l’aube de la soixantaine, est encore la raison pour laquelle LOL2.0, qui a reçu dans l’ensemble de très mauvaises critiques, a fait néanmoins plus de 800 000 entrées au moment où j’écris ces lignes. L’une des particularités de Sophie Marceau est d’être régulièrement citée comme « l’actrice/la personnalité préférée des Français » malgré une filmographie inégale et des manifestions fréquentes du mépris de la critique cinéphile. Ce titre lui vient du classement publié chaque année depuis 1988 par Le Journal du dimanche (bien avant la mainmise du groupe Bolloré sur le journal en 2023). La dernière liste, sortie le 26 décembre 2025 , mélange comme tous les ans, actrices et acteurs, chanteuses et chanteurs, ainsi que des personnalités de la télévision, du sport et de la politique. Comme d’habitude les hommes dominent : sur les 50 premiers noms, seulement 13 sont des femmes. Sophie Marceau est la première citée, en 6e place. Elle a figuré deux fois à la première place, en 2019 et 2021, et est depuis le début la femme la plus fréquemment nommée.
On peut facilement critiquer ce classement pour son conservatisme (même avant 2023) ; la longévité de Sophie Marceau est cependant remarquable et clairement générationnelle. Comme elle le fait remarquer dans une interviewvidéo enregistrée avant la sortie de LOL 2.0, « [La Boom] a réussi à toucher non pas une seule génération mais plusieurs. Chacun s’identifie. Ceux qui étaient les ados sont devenus les parents. […] Ils se passent le relais de génération en génération . » La description de ses fans par la star s’applique aussi à ses films, comme le montre le passage de relais fille-mère-fille de La Boom aux deux LOL. Par ailleurs, Sophie Marceau véhicule une identité populaire liée à ses origines modestes et aux genres cinématographiques dans lesquels elle s’est illustrée, même si elle a fait quelques incursions dans le cinéma d’auteur : comédies familiales (La Boom, Joyeuses Pâques), films patrimoniaux (Fort Saganne, Chouans !, La Fille de d’Artagnan, Braveheart), rom-coms (De l’autre côté du lit, Je Reste !) et un James Bond (The World Is Not Enough). Évoluant de l’ado espiègle à la femme sexy, elle a réussi le tournant de la mère séduisante non pas « malgré » la maternité, mais en raison de celle-ci (voir Un bonheur n’arrive jamais seul). LOL2.0 s’inscrit dans cette continuité – lorsqu’elle avoue à Vincent qu’elle va être grand-mère, il lui dit qu’il trouve cela sexy. Il est bien évident que cette figure de mère séduisante est basée sur un physique exceptionnel qui correspond aux normes dominantes de beauté et la projection, à l’écran, d’un monde fantasmé dans lequel les questions pratiques liées à la maternité (s’occuper des enfants au quotidien tout en exerçant un métier) sont magiquement résolues. Mais comme toutes les grandes stars, Sophie Marceau réussit ce tour de passe-passe, faire en sorte que le monde privilégié dans lequel ses personnages (et la star) évoluent reste ancré, pour ses fans, dans l’image accessible, rassurante et valorisante d’une femme « normale ».
















