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Adam McKay / 2019


Vice : la sexualité peut-elle nous laver du Vice ?


>> Michel Bondurand Mouawad

mardi 19 février 2019


Vice : La sexualité peut-elle nous laver du Vice  ? Adam McKay

Par Michel Bondurand

L’attaque commence dès le titre. Vice est un jeu de mot qui permet d’épingler Dick Cheney – le sujet de ce biopic – à travers sa fonction de vice-président de George W. Bush pendant les huit ans de leurs mandats tout en réduisant les deux heures de film à la description substantielle d’une seule caractéristique inhérente à cette personne : son caractère vicieux.

Le film d’Adam McKay est un nouveau pamphlet contre le machiavélisme des élites états-uniennes et la duplicité de la population. Son précédent brulot, The Big Short : Le casse du siècle (2015) s’évertuait à démonter les arcanes financiers qui sous-tendaient la crise des subprimes. Le film s’ouvrait par une merveilleuse citation de Mark Twain qui semble résumer désormais les ambitions cinématographiques de McKay : « Le danger n’est pas ce qu’on ignore. C’est ce qu’on tient pour certain et qui ne l’est pas. » Ce réalisateur s’est donc donné comme mission de jeter une lumière abrupte et sans concessions sur quelques dimensions révoltantes de la vérité du pouvoir dans une Amérique qui semble aujourd’hui porter l’oriflamme d’un populisme à succès et comme un phare, guide les dérives réactionnaires du monde entier.

La charge est lourde et pesante. Elle repose d’abord sur le corps de l’acteur Christian Bale, alourdit d’une vingtaine de kilos pris pour l’occasion. S’ajoute encore la myriade de prothèses et de postiches divers qui participent à créer une vision féérique dans laquelle le prince charmant Bale se transforme en crapaud Cheney sous les yeux écarquillés d’un public cloué à son fauteuil par la performance unique de cette incarnation.

La satire contre les néo-conservateurs est assumée et revendiquée dès les premiers plans du film. La vie de Dick Cheney est décrite dans un ordre chronologique qui permet d’ouvrir sa chronique par des années de jeunesse marquées par des dérives alcooliques et des expériences de vie active plus précoces que ce qui est normalement attendu d’un étudiant de Yale. Comme pour George W., la vie de Dick Cheney peut être racontée comme celle d’une rédemption où un jeune garçon perdu retrouve l’ambition et la hargne de la réussite sociale à travers l’abstinence et la fidélité à son mariage. Lynne Cheney (Amy Adams) joue un rôle central dans ce biopic qui a été critiqué par la presse états-unienne – y compris dans les milieux progressistes – pour son manque de finesse psychologique et la caricature d’un personnage qui n’aurait pas une assez forte personnalité. The New York Times comme Variety ont regretté de voir la farce satirique attendue d’un projet aussi « gauchiste » effacer totalement l’approche plus subtile que permettraient deux heures de biopic.

Or il me semble que ces critiques passent à côté d’une dimension centrale du film bien plus intéressante que ne serait l’énième portrait d’un réactionnaire pétri d’ambition politique et de rédemption morale : Vice peint en réalité une tragédie hétérosexuelle. En effet, la masculinité de Cheney est un aspect essentiel de la critique politique du personnage. Les jeunes années de ce dernier sont peintes à travers sa rencontre avec Lynne et les effets de ce mariage sur les décisions fondamentales de Cheney. Dans une scène pivot, Lynne remet les pendules à l’heure à Dick qui vient de rentrer d’une ultime nuit de beuverie. Elle explique alors très clairement à son auditoire – son mari et le public attentif – que l’Amérique des années 1950 où ils vivent ne lui laisse pas d’autre choix que de vivre son ambition personnelle à travers celle de son mari, qu’elle n’hésitera pas à aller chercher ailleurs l’ambition dont elle a besoin et qu’elle ne voit plus dans cet individu souillé de vomi et d’alcool bon marché. La mère de Lynn demande alors hors-champ si Dick voudrait un café, ce qui déclenche une nouvelle vague de fureur chez sa fille qui essaie désespérément d’expliquer qu’elle ne sera une alliée du pouvoir patriarcal que si elle en récolte les bénéfices.

Dick Cheney passe alors une alliance silencieuse avec Lynne qui devient son premier camarade. Les nécessaires ellipses renforcent encore cette impression de pacte viril passé entre les deux personnages puisqu’au fil des années où Cheney prend de plus en plus de responsabilités, Lynne s’impose comme le fil rouge qui passe à travers les revirements électoraux et les chaises musicales inhérentes au pouvoir politique. Dans ce monde d’hommes, les Cheney vivent une ambition commune et on n’aperçoit jamais ni Dick ni Lynne en prise avec les affres du désir ou la tentation de la chair. Si le corps de Dick Cheney enfle au fil du temps, son sexe ne semble jamais vraiment le préoccuper autant que son estomac. Sa virilité n’est pas celle d’un athlète – le film souligne d’ailleurs sa médiocrité sportive à plusieurs reprises ; sa masculinité ne se construit pas à partir de prérogatives physiques quelconques et sa domination sur son entourage ne tient jamais à quelque caractère qui lui serait propre et dont Lynne serait privée. Dick – dont le prénom est fatalement évocateur du sexe masculin en anglais – faillit seulement au niveau cardiaque et sa carrière semble aussi rythmée par les infarctus qui l’immobilisent et permettent à chaque fois de mettre plus en lumière le rôle déterminant de Lynne dans la machine Cheney.

Si Dick n’est entouré que d’hommes dans sa vie publique, le cercle privé n’est constitué que de femmes puisque le couple voit naître deux filles, Elizabeth et Mary – le film donne à cette dernière une surprenante importance. Mary Cheney devient un personnage public important à partir de 2004 quand elle commencera à vivre au plein jour sa relation avec sa compagne Heather Poe qu’elle épousera en 2012. La décennie 2000 qui plaça Cheney à la Maison Blanche est aussi celle où la question du mariage gay s’est imposée comme un nouveau marqueur sociétal propre à la redistribution des positions politiques dans l’arène publique états-unienne. Les néo-conservateurs et le Tea Party apparaissent dans la période comme les forces régénératrices du parti républicain. Ces deux groupes s’opposent fermement à toute ouverture sur la question du mariage gay. Alors que Cheney apparaît comme le faucon de la « Guerre contre la Terreur » et le chef d’orchestre d’une dérive autoritariste de l’exécutif qui multiplie les entorses constitutionnelles pour renforcer son pouvoir, l’homosexualité assumée de Mary et ses prises de position publiques contre l’avis du parti républicain sur l’intégration des LGBTQ+ dans la société ont parfois poussé Cheney dans des positionnements politiques intenables. Cependant, Mary s’est toujours décrite comme une républicaine convaincue et a su parfois garder le silence sur ses convictions personnelles afin de ne pas interférer avec la ligne du parti.

Le film se conclut sur un étrange parallèle : d’un côté, la trahison de la sœur aînée, Liz Cheney, en lice pour le gouvernorat du Wyoming familial, qui affirme – après consultation tactique de ses parents et sous leur explicite suggestion – être fermement opposée à l’égalité des droits au mariage et ne pas soutenir le mariage gay. En même temps, la narration se conclut par la transplantation cardiaque à laquelle Dick Cheney attribue sa survie en 2012 et qui est utilisée par le récit pour souligner l’aberrante voracité de l’exécutif envers la population états-unienne. Ainsi, le film n’humanise son sujet qu’à travers sa délicate incohérence entre une figure patriarcale archétypale – l’homme mûr et lourd qui s’empare de toutes les prérogatives présidentielles – et les failles de son portrait en tant que mâle hétérosexuel, naturellement ouvert à la cohabitation avec des femmes fortes et puissantes qui lui servent souvent de doubles. La famille Cheney est largement peinte à la lumière de son ambition ravageuse et de son conservatisme hautin qui poussa vers la victoire les populistes de la trempe de Trump en croisade contre justement ces familles bien établies. Pourtant, McKay tombe dans le travers propre à Hollywood qui utilise systématiquement le personnel et le familial pour compenser les failles politiques. Si Cheney paraît être un monstre en tout point, le récit utilise – peut-être inconsciemment ? – la fidélité – même relative – à sa fille Mary comme un antidote au mépris sans borne et à l’écœurement sans limite que les positions politiques et historiques du personnage réel doivent provoquer dans toute poitrine encore sensible à la justice sociale et à l’éthique politique.

Vice est bien plus digeste que The Big Short que votre serviteur n’était pas arrivé à suivre. McKay maîtrise bien une réalisation astucieuse et dynamique qui mélange comme il se doit aujourd’hui, images d’archives et images de fiction pour culpabiliser pleinement les spectateurs-jouisseurs de la fiction politique qu’ils ont la responsabilité d’avoir créée – cette dimension nous échappe heureusement, nous, publics français (vraiment ?). Comme on l’a noté ailleurs, la charge est ouverte et bien menée à l’encontre des néo-conservateurs ; la performance de Christian Bale vaut le prix du billet d’entrée dans la salle de cinéma ; mais gare à ne pas garder en travers de la gorge une histoire de rédemption d’un (anti ?) héros blanc dont l’héroïsme consiste simplement à ne pas avoir rejeté sa fille lesbienne alors qu’il plongeait sciemment le monde dans un chaos dont nous ne sommes pas encore sortis.


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