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Robert Eggers / 2019


The Lighthouse


Une masculinité autodestructrice

>> Célia Sauvage

lundi 6 janvier 2020


Après The Witch (2015), un premier film explorant la paranoïa toxique d’une famille puritaine bannie des premières colonies de la Nouvelle-Angleterre autour des années 1630, le réalisateur américain Robert Eggers revient avec The Lighthouse, qui traite de la paranoïa masculine de deux marins isolés sur une île du Maine à la fin du XIXe siècle. Le vieux loup de mer autoritaire Thomas Wake (Willem Dafoe) et son bras droit inexpérimenté mais plein de bonne volonté Ephraim Winslow (Robert Pattinson), sont en charge de la surveillance d’un phare durant quatre semaines de tempête. Loin d’être un simple huis-clos paranoïaque, The Lighthouse est l’occasion de questionner les différents visages de la masculinité toxique : derrière la brutalité du paternalisme et du conflit de générations, on peut identifier le refoulé du désir homo-social entre hommes et l’ambiguïté sexuelle, mais aussi le tabou de la santé mentale mise à l’épreuve par cette masculinité toxique.

Domination et brutalité du paternalisme

La soixantaine avancée, Thomas a de l’expérience. Le jeune Ephraim, lui, a quitté récemment son emploi de bûcheron. Rapidement le film montre les rapports de force entre les deux hommes qui s’ennuient dans ce phare isolé. Dès le soir de son arrivée, Thomas annonce à Ephraim que le phare lui appartient et il lui interdit d’accéder à l’espace réservé qui se situe en haut : « Je suis le maître de la station ». Il s’impose immédiatement comme un patriarche autoritaire et montre sa soif de contrôle et de domination. Ephraim tient donc le rôle de second au service de Thomas qui le charge de toutes les tâches ingrates, notamment nettoyer les pots de chambre et faire le ménage. L’humiliation du jeune homme passe par l’assignation à des tâches domestiques, ce qui provoque sa révolte : « Je n’avais aucune intention de devenir femme au foyer ou esclave en acceptant cet emploi ». Thomas le remet violemment à sa place et lui demande de laver de nouveau le sol « et avec le sourire parce que tu vas aimer le faire ». Plus tard, il l’humilie à nouveau en exigeant qu’il se mette à quatre pattes et qu’il aboie comme un chien. Ephraim se rebelle en vain contre les provocations du patriarche.

Thomas cherche à dominer Ephraim au lieu de le former avec bienveillance comme un apprenti. A la fin du film, il découvre le rapport terrible que fait Thomas sur son incompétence professionnelle, qui évoque la volonté de saquer d’un tuteur abusif, alors qu’Ephraim se démène pour mener à bien les tâches qui lui sont assignées. Ce rapport entre un patron abusif et un apprenti soumis est étonnant puisque les deux hommes appartiennent tous deux à la classe ouvrière. Thomas incarne un paternalisme méprisant, une vieille génération en crise d’autorité, incapable de reconnaître les qualités de la jeune génération, sûrement par peur d’être remplacé.

Désir homosocial et ambiguïté sexuelle

Souvent ivres le soir, les deux hommes entretiennent alors une relation plus amicale. Ils rient ; dansent dans les bras l’un de l’autre, se confient leur passé. Au-delà des violentes disputes ou empoignades, se dessine une relation complexe qui peine à s’exprimer. Thomas confie son manque d’engagement lors de son mariage passé tandis qu’Ephraim, lui, ne semble avoir eu aucune expérience avec des femmes. L’isolement des deux hommes permet d’interroger les effets de l’absence des femmes dans leur vie et l’émergence d’un désir homo-social entre hommes.

Thomas fantasme sur le phare comme une femme et se montre très possessif. En anglais, il la désigne par des pronoms féminins (she/elle) : « Personne ne la [la lumière] touche à part moi ». De son côté, Ephraim se masturbe frénétiquement devant la statue d’une sirène. Dans ses rêves, il fantasme à la fois sur une sirène aguicheuse, sur un bûcheron (un ancien collègue), puis sur Thomas torse nu en haut du phare. Il observe aussi de loin son fessier en début de film. Les désirs d’Ephraim semblent plus queer qu’hétéronormés.

Le film montre également l’ambiguïté sexuelle qui s’installe entre les deux marins en manque. Au cours d’une empoignade, les deux hommes se prennent violemment dans les bras et manquent de s’embrasser avant de se repousser avec force. Au cours d’une autre discussion, alors qu’Ephraim se plaint de la cuisine de Thomas, il confie son envie de viande : « Si j’avais un steak, je le baiserais ». Thomas, choqué, réplique : « Tu aimes mon homard, n’est-ce pas ? » L’homo-érotisme implicite du dialogue est évident. Il est d’ailleurs discuté par les deux acteurs et le réalisateur. Selon Willem Dafoe, « cela coule de source ». Robert Pattinson parle de « relation de domination/soumission » (« dom/sub », D/S) et compare le sadomasochisme du film à celui de 50 nuances de Grey (Sam Taylor-Johnson, 2015) [1].

Masculinité toxique et santé mentale

La masculinité toxique est également montrée comme une menace sur la santé mentale des deux hommes. A ce titre, The Lighthouse se rapproche de Joker (Todd Phillips, 2019), où Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) est un homme toxique, solitaire, agressif, psychologiquement instable et mal soigné. Dans le film de Robert Eggers, la dégradation du phare à mesure que la tempête s’installe (inondations, meubles détériorés, insalubrité) fait écho à la détérioration psychologique des personnages.

Leur santé mentale est également fragilisée par une consommation abusive d’alcool qui favorise la paranoïa, les hallucinations et l’agressivité. Ephraim massacre notamment à mains nues contre un rocher une mouette qui le dévisage pendant de longues minutes. L’alcool joue un rôle désinhibant propice aux confidences, mais révèle aussi leurs mensonges. Ephraim confesse avoir assassiné à la hache son ancien collègue et découvre que Thomas a réservé le même sort à son dernier bras droit. A son tour, à la fin du film, après la lecture du journal de Thomas, Ephraim le tabasse violemment avant de l’assassiner avec une hache (comme son ancien collègue). Ephraim ne peut accéder au phare et à la position dominante qu’à condition de tuer le patriarche.

Enfin en haut du phare, Ephraim vit l’expérience du pouvoir tant désiré. Au cours d’une séquence hallucinatoire le visage du jeune homme se déforme face à la lumière blanche. Contrairement à ses espoirs, l’extase mystique conduit cependant Ephraim à sa chute. Lorsque la lumière blanche s’éteint, Ephraim tombe brutalement en bas de la tour. On le retrouve lors d’un dernier plan, allongé sur une falaise, son corps nu becté par des mouettes.

La fin de The Lighthouse suggère que la jeune génération sera punie pour reproduire la soif de pouvoir du patriarcat le plus toxique. Contrairement au Joker, Ephraim ne prend pas sa revanche, n’accède pas à la traditionnelle inversion des rapports de force qui célèbrerait sa nouvelle position de dominant. Dans la conclusion complaisante de Joker, Arthur Fleck jouit enfin de la reconnaissance publique et de la notoriété qu’il attendait. Au contraire, Ephraim meurt misérablement seul sur cette falaise. Personne ne le sauvera, ni lui-même, ni la relève ou les secours, ni le réalisateur. La conclusion de The Lighthouse est la condamnation sans indulgence de la masculinité toxique et sa disparition nécessaire, mais sans que le film propose d’alternative. Elle est à l’opposé de l’élévation mystique finale de The Witch au cours de laquelle la jeune Tomasin se libérait violemment de sa famille oppressive et trouvait refuge dans une sororité.


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