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Woody Allen / 2019


Un jour de pluie à New York


>> Geneviève Sellier

vendredi 20 septembre 2019

De la fascination masculine pour les nymphettes idiotes…



Puisqu’on nous invite à séparer l’homme et l’œuvre, voyons ce qu’a à nous dire le dernier opus de Woody Allen, Un jour de pluie à New York. Gatsby (!), un jeune étudiant new-yorkais (qui a le privilège d’être le narrateur de l’histoire), aussi intelligent que cultivé, mais trop désabusé pour exercer ses talents ailleurs que sur une table de poker, est envoyé par sa mère en pénitence dans une petite université rurale (au nom fictif), Yardley. Quand le film commence, sa petite amie Ashleigh, fille d’un banquier de Tucson (Arizona), a obtenu un entretien avec un réalisateur new-yorkais pour la gazette de l’université. Il l’accompagne pour lui montrer New York.

Dès la première séquence, les jeux sont faits, pourrait-on dire : Ashleigh est aussi blonde et souriante qu’idiote et ignare, et paraît avoir douze ans, d’autant plus qu’elle est affublée (tout au long du film) comme une collégienne, sauf que sa jupe plissée s’arrête au ras des fesses…

Les voici donc partis pour New York, et dans le bus, elle lui demande quelles questions elle pourrait poser au réalisateur…

Il a projeté un week-end de rêve dans les meilleurs hôtel, restaurant et boite de jazz de la grande pomme, grâce à l’argent qu’il a gagné au poker. L’avantage de ce talent particulier dont l’auteur a affublé son personnage, c’est qu’on reste constamment dans un décor de palace, ce qui est quand même plus agréable que le métro de New York… Woody Allen est très soucieux de ne pas ennuyer son public avec les détails sordides de la vraie vie (et d’ailleurs, le dit public étant désormais quasi uniquement européen, cette vision touristique de New York est tout à fait appropriée).

Nous suivrons alternativement les deux protagonistes, qui en fait passeront leur week-end séparément, la jeune Ashleigh happée par les problèmes (forcément) existentiels du réalisateur et du scénariste d’âge mûr qu’elle tente (vainement) d’interviewer, pendant qu’ils succombent au charme (apparemment irrésistible) de cette ravissante idiote et l’entraînent dans une virée (très) alcoolisée dans New York, jusqu’à ce qu’elle craque finalement pour un bellâtre latino poursuivi par des fans hystériques (et féminines évidemment).

Pendant ce temps, le héros promène sa mélancolie dans les rues de New York, rencontre d’anciens copains qui tournent un court-métrage, se retrouve à jouer une scène de baiser dans une voiture avec Chan, la petite sœur de sa précédente petite amie, laquelle est aussi brune et entreprenante que l’autre est blonde et idiote…
Chan l’entraîne chez elle (un appartement aussi luxueux que tous ceux que nous verrons) où elle l’écoute admirative improviser une chanson au piano (forcément, c’est un artiste), puis elle le suit au MOMA, devant la peinture impressionniste puis dans les antiquités égyptiennes, où il tombe sur son oncle et sa tante, ce qui l’oblige à aller au gala organisé par sa mère le soir même, ce qu’il voulait éviter.

Quand il apprend par la télé qu’Ashleigh s’est fait « embarquer » par le bellâtre latino, il va s’alcooliser dans un bar où une escort girl (genre bombe sexuelle) lui propose ses services ; par provocation, il lui propose de la payer pour l’accompagner à la soirée chic de sa mère, en se faisant passer pour sa petite amie.

Pendant qu’Ashleigh retrouve à une soirée où l’a entraîné le bellâtre, le réalisateur et le scénariste qui continuent à lui faire du gringue, Gatsby est rapidement confondu par sa mère qui vide l’escort girl et lui révèle qu’elle aussi faisait ce métier quand elle a rencontré son père, et que c’est grâce à l’argent de sa prostitution qu’il a pu monter l’affaire qui leur a permis d’accéder à l’aristocratie new-yorkaise… Passons sur l’invraisemblance de la chose…

Ashleigh se retrouve dans l’appartement du bellâtre, mais au moment de succomber, elle est exfiltrée sans ménagement car la maîtresse attitrée est revenue plus tôt que prévu. Le moment où, en culotte et soutien-gorge (pas du tout sexy), elle est coincée sous une pluie battante dans l’escalier de secours de l’immeuble qu’elle descend jusqu’à la rue en enfilant l’imperméable qu’elle a pu attraper au passage, achève de ridiculiser le personnage… avec une cruauté que Woody Allen réserve à ses personnages féminins (voir Blue Jasmine).

Au petit matin, les deux protagonistes se retrouvent dans la suite que Gatsby avait réservé pour fêter dignement leur week-end à New York ; avant de repartir pour leur université, il lui offre la promenade en calèche à Central Park qui est censée couronner leur séjour, mais il en profite pour lui annoncer qu’il reste à New York. Il la quitte médusée et toujours aussi idiote : elle n’a rien compris à ce qui lui est arrivé…

Quant à lui, il rejoint l’horloge de Central Park où il a donné rendez-vous pour plaisanter à la pulpeuse brune qui est nettement plus prometteuse sur le plan sexuel… Comme il est irrésistible, elle sera au rendez-vous pour lui apprendre ce que c’est que [un] baiser : c’est à ça que servent les filles, après tout !

On ne peut pas dire que ce 31e opus réserve des surprises : les filles sont irrésistibles surtout quand elles sont à peine pubères (mais bien sûr, aucun rapport entre l’homme et l’œuvre !) ; elles sont idiotes mais c’est pas grave : pour l’art et la culture, on reste entre hommes. Quand on veut s’encanailler, il y a quand même quelques jolies brunes un peu chaudes…

Que ce genre de film trouve encore des spectateurs et même des spectatrices, et en plus dans l’élite cultivée française (qui se prétend si brillante et si sophistiquée), reste un mystère, sauf à penser que les fantasmes de la dite élite cultivée sont beaucoup plus régressifs et pervers qu’on n’ose l’imaginer… Tout ça n’augure pas d’une grande radicalité post #MeToo, en tout cas dans les milieux cinéphiles…


>> générique


Polémiquons.

  • Vous dites que les jeunes filles sont idiotes mais Chan ne l’est pas du tout, ce qui fait une bonne moitié. Quant à Ashleigh, elle est effectivement un peu gourde mais c’est un mélange d’émotivité et d’ambition qui la caractérise. Pourquoi ne pas dire qu’elle est juste... immature et qu’Elle Fanning est pour beaucoup dans le comique du film ? Est-ce si grave pour une comédie, un personnage féminin qui fait rire ? Une comédie romantique avec des héroïnes désirables et du même âge que le bellâtre comme vous dites : mais c’est monstrueux ! Vous parlez de régression et de perversité mais n’est-ce pas le fait que Woody Allen soit accusé de faits très graves qui vous autorise à employer ces mots plutôt que le film lui-même ?
    Dans le milieu du cinéma qu’il connaît certainement très bien, milieu très masculin, il montre des hommes qui ont besoin de jeunes femmes pour créer, se rassurer et soutenir leurs égos. Moi ça me paraît plutôt réaliste, même si c’est une situation sexiste. Vous n’avez jamais vu des cohortes de jeunes femmes poursuivre des acteurs ou des VIPs ?
    Que ce genre de film, reconstitution de comédies hollywoodiennes, aux dialogues alertes et comiques, pas un chef d’œuvre ait un public, il n’y qu’une militante qui s’en offusque. Allen est un homme du passé, misogyne sûrement et un créateur qui vit sur son savoir-faire donc pourquoi perdez-vous votre temps à chroniquer ses films au lieu de nous parler de tous ces chefs-d’œuvre que #metoo a engendrés ?

    • @Rall : Ashley, « gourde, émotive » et blonde – toutes qualités ô combien féminines - vous fait rire. Grand bien vous fasse ! Ces stéréotypes, vous le remarquerez, ne font pas forcément rire les femmes, mais semblent encore bienvenus auprès d’un public bien couillu, lui permettant d’exprimer tout autant son attendrissement que sa domination. À vous lire, on comprend qu’imaginer un protagoniste d’âge mûr flanqué d’une femme du même âge friserait l’inconvenance : "monstrueux", dites-vous. Tout « artiste », même minable, aurait besoin, et mériterait, de la chair fraîche. Mais alors, IRL, la vie est pleine de monstres ? Quelle prétention auraient les femmes, aux approches de la ménopause, à exercer quelque pouvoir de séduction ? On comprend que vous ayez besoin des fables convenues d’un Woody Allen pour fuir « la vraie vie » et fantasmer un monde qui serait plus à votre main. Un monde où les muses conservent leur office, d’envoyer au musée les créateurs rassurés dont elles auront soutenu l’ego, leur garantissant tout à la fois nouvelle jeunesse et vie éternelle (nb : à chacun un seul ego, relisez-vous ! À moins que les artistes soient clivés au point de disposer de plusieurs egos ?). Braves muses ! Mais il ne faut pas exagérer, soyons comme vous dites, "réaliste" : la mère de Gatsby promeut la carrière de son mari par la prostitution. Muse ou pute ? Réponse de Woody Allen : « Toutes des putes, même les muses, même maman. » Vous serez certainement d’accord. À quoi même le fétichisme idolâtre de certains cinéphiles !

  • @ Lora Clerc : A vous lire, on a l’impression que Woody Allen ne plaît plus qu’aux hommes ("public bien couillu") et consterne les femmes ("ne font pas forcément rire les femmes"). Je vous invite à lire sur le site Allociné les extraits des critiques presses, vous y verrez que Woody Allen plaît tout autant aux hommes qu’aux femmes (dont certaines qui se revendiquent féministes, par exemple Emily Barnett), si ce n’est plus à celles-ci. De quoi nuancer votre diatribe, non ?

    • Qu’une femme critique se soit réjouie de ce film m’indiffère : elle peut comme tout un chacun être victime du syndrome « Petit ours brun » : ah ! la jolie histoire, tu me la relis, maman ? La « servitude volontaire » n’est pas nouvelle, elle permet au moins de se sentir « de la bande », protégé.e. Tant mieux, peut-être, pour elle. Mais on reste en droit de contester une « pensée », quand bien même elle serait publiée par une critique vedette de Grazia, pensée au demeurant assez alambiquée et paresseuse : « Blacklisté aux États-Unis, le nouvel opus de Woody Allen sort en France, aussi léger et primesautier que la vie de l’homme est légitimement plombée par les accusations d’agressions sexuelles sur sa fille. New York, la pluie, un couple de riches étudiants en week-end... Il en faut peu au réalisateur pour réussir une radieuse errance sentimentale pleine de quiproquos à travers un Manhattan huppé, façon marabout de ficelle, avant de jouer son va-tout : une satire acerbe sur un jeu social truqué  » (Emily Barnett). Mais Sotinel dans Le Monde : « Greenwich Village […] n’est plus qu’un décor » - Sotinel, pas moins ! Un critique de France culture à propos du film, satisfait : « Je reviens à la maison ». Oui, mais elle a changé, la maison ! Les critiques – actualité oblige – me font penser à l’encensement présent de Jacques Chirac : formidable, le papy, a good guy, dirait Woody, fermons les yeux sur tout le reste, place à « l’émotion » et à la reconstitution du souvenir. Un critique encore (même radio) : « Il (WA) ré-enfile de vieilles pantoufles, il nous les fait ré-enfiler ». Une autre : « Les mots d’esprit, ça ne fonctionne plus ». Tout cela dit de la manière la plus aimable, révérencieuse et feutrée. Je me laisse le droit de n’être ni aimable, ni révérencieuse. « Mots d’auteur », « cinéma d’auteur », on pardonnerait tout aux auteurs, du moment qu’ils le sont, ou disent l’être, coiffés d’une auréole qui inhiberait toute distance critique. A priori, ce n’est pas le chemin emprunté par genre-ecran. Mais merci de votre polémique.

  • Misogyne, Woody Allen ? C’est une critique que je lis fréquemment et Richard Morgan, du Washington Post (journal détenu par Jeff Bezos, qui était sensé produire les films de ...Woody Allen), a pondu tout un dossier sur le "sujet" en janvier 2018, qq jours avant l’interview de Dylan sur CBS, ce qui a fortement amplifié le rejet et la polémique. Or, ces accusations de misogynie doivent, à mon sens, fortement l’attrister (peut-être même plus encore que les accusations de sa fille qui font en qq sorte écho aux accusations de son ex-compagne Mia Farrow et qui remontent à 27 ans, accusations discréditées par la justice et les experts de l’époque) , car comment peut-on qualifier de misogyne un auteur aussi sensible ?. Pourriez-vous citer un seul réalisateur américain à avoir offert autant de rôles importants à des actrices ,et importants pas seulement par leur place dans le récit mais par leur profondeur, intelligence ou sensibilité féminine affirmée (et souvent des premiers rôles : je ne citerai que Gena Rowlands dans "Another Woman", Diane Keaton et Geraldine Page dans "Interiors", Mia Farrow dans "Purple Rose of Cairo" ou dans "Alice", Elaine Stritch dans "September", Cate Blanchett dans "Blue Jasmine" ou Kate Winslet dans "Wonder Wheel"), et parfois le scenario met en valeur des duos ou même des trios d’actrices (par exemple dans "Hannah and her Sisters" ou dans "Vicky Cristina Barcelona"). On ne trouve en fait une telle profusion de rôles féminins intenses que chez Bergman.

  • N’avez-vous pas l’impression que les féministes se trompent de cible en choisissant Woody Allen ? Pour ma part je trouve cette erreur assez grossière, et même absurde, car paradoxalement le cinéaste est un des plus respectueux envers ses actrices et collaboratrices (salaires égaux aux hommes , etc...), et c’est un de ceux qui a écrit les plus beaux textes et dialogues pour ses personnages féminins : en poussant un peu plus loin je dirais que la sensibilité de l’auteur nous aide à mieux comprendre la psyché féminine (et ce ne sont pas les actrices de ses films qui diront le contraire). Difficile -voire impossible- de trouver un seul autre cinéaste américain ayant donné des rôles forts à des actrices -et souvent des premiers rôles- dans des proportions comparables . Bref accuser Allen de misogynie revient à traiter Greta Thunberg de pollueuse parce qu’elle a un smartphone : il y a peut-être du vrai, mais ce n’est pas ce qu’on retiendra d’elle (et c’est même à l’opposé du message qu’elle nous transmet). Pareil pour Woody, et je suis étonné que pas une seconde le mouvement Metoo n’ai douté de la véracité des attaques envers lui, comme du bien fondé de l’ostracisme auquel ces attaques l’ont réduit. Lui même reste philosophe par rapport à ça car, dit-il, tout le monde peut faire des erreurs … Or s’il y a bien un point de convergence entre hommes et femmes, c’est, je pense, dans la difficulté à reconnaitre ses erreurs. Je pense qu’il sera un jour réhabilité, car pas mal de personnalités continuent à le soutenir ,comme Scarlett Johansson qui l’admire et affirme qu’elle ne croit pas aux accusations (elle a quand même le droit de dire ce qu’elle pense) : or elle le connait quand-même un peu mieux que tous ces féministes qui auraient préféré qu’elle se taise, : et quoi : la liberté de parole des femmes ne peut aller que dans un seul sens : l’accusation ? Pareil pour toutes celles qui ont pris la défense de Woody Allen : Soon Yi (son épouse), Bechet Dumain (l’ainée des 2 filles qu’il a adoptées avec Soon Yi) , Diane Keaton, Diane Wiest, Angelica Huston, Léa Seydoux, Cate Blanchett, Isabelle Huppert, Catherine Deneuve , Gina Gershon, Cherry Jones, Blythe Danner, Valeria Bruni-Tedeschi, Emmanuelle Devos ... . Et pareil pour Moses Farrow qui décrédibilise radicalement le discours de sa plus jeune sœur Dylan en accusant sa mère Mia de comportements manipulateurs. Honnêtement, ça n’est vraiment pas rendre justice au féminisme ou à Metoo que d’attaquer Woody Allen, cela aurait même tendance à déforcer votre propos et vos revendications de respect et d’équité envers les femmes, que je soutiens par ailleurs.

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