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Nos années folles

André Téchiné / 2017

>> Geneviève Sellier  

Publié le mercredi 27 septembre 2017




Le dernier film de Téchiné s’inspire d’un fait divers décrit et analysé par deux historiens, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, dans un essai passionnant publié en 2011 chez Payot/Rivages, « La Garçonne et l’assassin ».

C’est l’histoire d’un couple d’ouvriers, Paul et Louise, qui se rencontrent très jeunes et se marient en 1911 ; Paul a vingt ans en 1912, et doit faire son régiment pendant deux ans, mais la guerre éclate au moment où il aurait dû être démobilisé et il part au front. Dès fin août, il est blessé à la cuisse, puis retourne au front et est de nouveau blessé à l’index droit en novembre : soupçonné d’automutilation, il est innocenté grâce au témoignage de ses camarades et envoyé en convalescence. Quand sa hiérarchie décide de le renvoyer au front, il déserte, rejoint sa femme, qui le cache et pour ne pas se faire prendre, il se déguise en femme. Il restera dix ans travesti avec l’aide de sa femme qui travaille comme couturière pour lui fournir les crèmes et autres accessoires dont il a besoin (y compris des séances d’épilation par électrolyse).

Il y a eu environ 1 à 2 % de déserteurs pendant la Grande Guerre, mais il n’y a pas d’autre cas connu en France de travestissement en femme. Les autorités militaires font tout pour mobiliser le maximum d’hommes, mais refusent absolument que les femmes participent à la guerre même quand elles sont volontaires. Devenir femme est donc la meilleure protection.

Après-guerre, Paul alias Suzanne et Louise s’affichent comme un couple de garçonnes, Louise travaille comme couturière et Paul/Suzanne travaille peu et va se promener au bois de Boulogne, fait des rencontres, vit une bisexualité complète, avec des femmes et des hommes : il a écrit un journal où il note ses rendez-vous (plusieurs par semaine), les hommes et les femmes qu’il rencontre au bois, et commente ses rencontres : « belle partouze » « grande jouissance »… Cette période relativement permissive leur permet de vivre en couple de femmes sans avoir de problème.
Le bois de Boulogne est un lieu de rencontres mondaines et sexuelles depuis le XIXe siècle. La prostitution s’y installe dans les années 1920.

C’est en janvier 1925, avec l’amnistie, que Paul reprend son identité masculine et qu’il devient célèbre. Mais il vit mal ce retour à la « normalité », se met à boire, refuse de travailler et va de bistrot en bistrot raconter son aventure avec un album de photos ; il devient alcoolique et violent, si bien qu’au printemps 1925, Louise le quitte pour aller vivre à Lyon avec son amant espagnol Paco, que Paul lui avait imposé six mois avant ; il menace de se suicider et Louise revient vivre avec lui, mais elle est enceinte : la naissance de l’enfant calme leurs relations pendant quelques temps, mais sa consommation de vin (cinq litres par jour), son refus de travailler et sa violence, y compris contre Louise, aboutissent à une issue tragique : Louise le tue le 22 juillet 1928 pour protéger son enfant malade, dit-elle, puis va se livrer. Pendant sa détention qui dure un mois, l’enfant meurt. Elle obtient d’être défendue par l’avocat Maurice Garçon qui lui demande de raconter son histoire. C’est à partir de ce document à décharge que leur histoire est connue. L’avocat n’utilisera pas les aspects troubles de la vie du couple, pour ne garder que la figure de l’épouse et de la mère dévouée, travailleuse, victime de la violence d’un mari alcoolique. Malgré les doutes des enquêteurs sur la légitime défense, elle est acquittée. Elle se remarie six mois plus tard.

L’intérêt de ce fait divers, analysé par les deux historiens, est de mettre à jour le caractère construit des identités genrées : rien ne prédestinait cet homme à passer la barrière du genre mais le fait de vivre « en femme » pendant dix ans modifie sa vie et sa personnalité de manière irréversible. Il n’y aura pas de retour en arrière possible, après qu’il a goûté aux plaisirs d’une sexualité non normée.

L’autre aspect intéressant des archives sur ce fait divers, c’est qu’il y a, outre les comptes-rendus de la presse sur le travestissement de Paul, puis sur son meurtre et le procès de Louise, un document rédigé par Louise après le meurtre de son mari, mais aussi le journal de Paul pendant sa vie « en femme », autrement dit des versions concurrentes de l’histoire…

Quid de l’adaptation ? Comme nous sommes dans le « cinéma d’auteur », il n’est pas question de se contenter de reconstituer ce fait divers, aussi révélateur soit-il… André Téchiné a donc encadré l’histoire de Paul et Louise (magnifiquement interprétés par Paul Deladonchamps et Céline Sallette) avec les interventions d’une sorte de Monsieur Loyal interprété par Michel Fau, lointain écho au Peter Ustinov de Lola Montès, qui organise la reconstitution de leur histoire sur une scène de cabaret où Paul joue son propre rôle. Inutile de dire que cet épisode est une pure invention, ainsi que le personnage de l’amoureux richissime de Louise incarné par Grégoire Leprince-Ringuet, qui organise des partouzes dans son hôtel particulier…

Si bien que plus le film s’éloigne du fait divers, puis l’histoire perd de son intérêt…

Tout le début où Téchiné tente de rendre compte de la situation de Paul et Louise au plus près des émotions et des corps, est très réussi : leurs retrouvailles au front d’abord, puis l’incarcération volontaire de Paul dans une cave où il ne voit plus le monde extérieur que par un soupirail (on pense à Hiroshima mon amour…), ses premières résistances au travestissement, puis son basculement terrifié et jouissif dans l’apparence d’une femme, l’épreuve de la rue, sa progressive appropriation physique de la « performance » de la féminité, et l’érotisation de ses rapports avec Louise quand ils « deviennent » un couple de femmes.

Dommage que Téchiné n’ait pas eu la même rigueur pour décrire la déstabilisation du couple quand Paul reprend son identité masculine… Il aurait pourtant été intéressant de montrer comment les frustrations de Paul obligé de renoncer à son identité féminine, provoquent alcoolisme et violence conjugale jusqu’à l’issue tragique que l’on sait…

Ou même, puisque nos deux historiens montrent que les archives donnent accès à des versions concurrentes de ce fait divers, un cinéaste imaginatif aurait pu concrétiser la version « Paul/Suzanne » et la version « Louise », dans la tradition de Rashomon [1]


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