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Jean-Paul Salomé / 2020

La Daronne


>> Geneviève Sellier / mercredi 23 septembre 2020

Isabelle Huppert parle arabe !


Isabelle Huppert a vraiment l’air de s’amuser et elle nous fait partager son plaisir !
Ou comment une actrice à l’image un peu trop distinguée, pour ne pas dire bourgeoise et intello, trouve l’occasion de botter en touche ! La métamorphose a lieu sous nos yeux : quand le film commence, Patience, veuve Portefeux, est une auxiliaire de police (mal) payée pour traduire de l’arabe (elle a un doctorat) les conversations des dealers qu’une équipe dirigée par son ami Philippe (Hippolyte Girardot) espère coincer. Elle travaille jour et nuit pour payer l’EHPAD de sa mère (Liliane Rovère), une vieille juive qui a survécu aux camps et l’engueule en yiddish. Le père était un un pied-noir d’Algérie.

En traduisant une conversation d’un des dealers avec sa mère, Patience comprend qu’il s’agit de Khadija (Farida Ouchani), l’aide-soignante de l’EHPAD qui prend soin (bien mieux qu’elle) de sa mère. Elle fait en sorte que la mère prévienne son fils pour qu’il se débarrasse de la résine de cannabis (plusieurs centaines de kilos) cachée dans le double fond de son camion de légumes, venu du Maroc. La police fera chou blanc… Mais le cannabis est dans la nature, et surgit alors dans la tête de Patience qui n’en peut plus de galérer, un plan machiavélique : retrouver le cannabis (elle sait à peu près où il a été largué puisque c’est elle qui a guidé le chauffeur, via sa mère) et utiliser la connaissance qu’elle a acquise du milieu des dealers parisiens grâce à son travail policier, pour écouler la drogue à son profit, tout en censurant les conversations téléphoniques qu’elle traduit pour ne pas se faire coincer par la brigade des stups pour qui elle travaille.

Elle s’invente alors un personnage aux antipodes d’elle-même, aussi voyante qu’elle est discrète, aussi arabe qu’elle est « blanche » (comme quoi la blanchitude n’a rien à voir avec la couleur de peau), aussi entreprenante qu’elle est effacée. Elle devient Madame Ben Barka (sic) que les dealers surnomment « la daronne », accompagnée du chien ADN, autre auxiliaire de police spécialisé dans la recherche de la drogue en fin de carrière, qu’elle a proposé généreusement ( ! ) d’adopter pour lui éviter l’euthanasie.

Contrairement à la plupart des comédies françaises grand public, celle-ci est bien écrite, bien rythmée, et après lecture de La Daronne (le roman), on le doit en grande partie à son autrice, Hannelore Cayre, dont l’œuvre est beaucoup plus noire et plus politique. Et le personnage de Patience Portefeux est plus cohérent : écrit à la première personne, le roman s’ouvre sur la phrase : « Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. » Non seulement, la fraude fait partie de son héritage familial, mais on apprend, au détour d’une conversation avec son amant, qu’elle a été élevée par Bouchta, un homme « acheté » par son père dans sa Tunisie natale, « le » nounou qui [lui] a appris à parler de six à dix-sept ans », en lieu et place de ses parents trop occupés à faire ou à dépenser de l’argent… D’où ses compétences en arabe, qu’elle a ensuite perfectionnées à l’université.

Entendre Isabelle Huppert parler l’arabe avec aisance, c’est la première bonne idée du film, ne serait-ce que pour faire circuler cette langue dans le cinéma français, autrement qu’à travers des personnages secondaires et/ou stigmatisés.

L’autre bonne idée du film, sur un mode plus ludique, est le déguisement de la discrète traductrice en « daronne », sorte de revanche sociale qui fait apparaître par contraste sa « personnalité normale » comme terriblement auto-répressive. Son ami-amant Philippe est dupe presque jusqu’au bout…

Hippolyte Girardot incarne une masculinité souriante à l’opposé du stéréotype macho de l’officier de police, tel qu’a pu l’imposer de film en film Olivier Marchal… D’une honnêteté que son amie trouve ridicule (l’épisode du dinosaure en plastique), élevant seul son fils, il exprime son admiration pour Patience, sans se douter que ce qu’il admire en elle (sa tranquille détermination) l’amène à transgresser allègrement la loi, ce qui sera rédhibitoire pour la suite de leurs relations…

Tous les personnages secondaires font leur part dans ce film jubilatoire, en particulier la voisine de Patience, Colette Fô (Nadja Nguyen), venue de Wenzhou, qui lui explique gentiment le système D qu’elle pratique pour faire son trou dans un pays où on n’aime pas beaucoup les étrangers… Le film propose une belle brochette de femmes d’âge mûr, de milieux et de « races » diverses, qui témoignent entre elles d’une solidarité à toute épreuve : ça nous change des histoires de rivalité entre femmes !

>> générique

Polémiquons.

  • Hilarant !
    Et, une fois sa fille devenue autonome et sa mère décédée, grâce à cette entourloupe qui n’est qu’un moyen et la solidarité avec la "gardienne" asiatique, cette femme, la daronne, peut renouer/renaître avec sa vraie nature : celle d’une femme forte, une aventurière dont le destin fût bouleversé dans sa jeunesse par la disparition de son unique amour.
    Ne pas se fier aux apparences.

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