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Gustave Kervern et Benoît Delépine / 2020

Effacer l’historique


>> Geneviève Sellier / dimanche 30 août 2020

Une histoire de gilets jaunes au féminin


Avec Effacer l’historique, les gilets jaunes entrent dans la fiction par la grande porte, grâce à Kervern et Delépine, qui s’intéressent depuis longtemps au sort des petits, des sans-grade, des précaires de la société française (Louise-Michel, 2008 ; Mammuth, 2010 ; Le Grand Soir, 2012 ; Saint-Amour, 2016 ; I Feel good, 2018), contrairement à la plupart des cinéastes français.es (surtout quand ils/elles font du « cinéma d’auteur »). Après avoir souvent fait la part belle à des personnages masculins, ils renouent avec la veine de Louise-Michel qui reposait sur les épaules de Yolande Moreau…

La très bonne idée d’Effacer l’historique, c’est Blanche Gardin ! Cette humoriste pince-sans-rire qui dit des énormités avec une allure de petite fille sage, a renouvelé radicalement la scène comique féministe. Et elle importe dans le film de Kervern et Delépine son physique passe-partout et son jeu faussement plat pour créer une figure féminine qui est devenue visible avec la crise des gilets jaunes : la mère divorcée qui habite un pavillon en périphérie, et se bat pour garder la tête hors de l’eau (on sait que le divorce entraîne la plupart du temps un appauvrissement des femmes). Celle-ci a déjà perdu la garde de son fils, faute d’avoir les moyens de répondre à sa soif de consommation, mais tente de garder son estime bien que sa vie personnelle aille à vau l’eau, l’alcool aidant… Et justement, sa dernière rencontre après quelques whiskies dans un bar a une conséquence catastrophique : le type (Vincent Lacoste) dont la gueule d’ange cache un cynisme à toute épreuve, a fait une sextape et menace de la diffuser si elle ne lui donne pas 10 000 euros. Une telle somme est évidemment en dehors de ses capacités. Vendre ses meubles sur Le bon coin ne suffit pas au remboursement de ses multiples crédits… C’est pour éviter de traumatiser son fils avec sa vie sexuelle calamiteuse qu’elle décide avec ses deux ami·es Bertrand (Denis Podalydès) et Christine (Corinne Masiero), de passer à l’attaque contre les GAFA !

Voisin·es dans un quartier pavillonnaire, il/elles ont scellé leur amitié sur un rond-point pendant le mouvement des gilets jaunes, et s s’y retrouvent régulièrement pour garder le moral et partager leurs galères… Bertrand, un serrurier veuf qui a bien du mal à s’en sortir, tente vainement d’obtenir de Facebook le retrait des vidéos humiliantes que fait circuler une « camarade » de classe sur sa fille adolescente. Quant à Christine, son addiction aux séries télévisées lui a fait perdre son boulot et son mari, et devenue chauffeur VTC, elle tente vainement d’obtenir les étoiles indispensables pour avoir de nouveaux clients. Inutile de dire que l’héroïne « prolo » de la série de France 3, Capitaine Marleau, est parfaitement à l’aise dans son personnage.

Tou·tes les trois sont des victimes ordinaires de l’aliénation organisée par les GAFA, et il/elles vont d’abord demander de l’aide à un hacker (Bouli Lanners), une sorte d’ermite moderne qui vit dans une éolienne pour faire la guerre aux GAFA ! Les formes multiples que prend cette aliénation passe par l’incitation à la surconsommation qui engendre un surendettement, mais le cauchemar prend surtout la forme de la disparition des êtres humains dans toutes les administrations publiques et privées, qui laissent nos héro/ïnes sans recours malgré les heures passées au téléphone. Tous les gags n’ont pas autant de force que la saynette où Benoît Poelevoorde en livreur à vélo d’eau minérale, s’effondre quand Marie tache sa feuille de route avec le café qu’elle a voulu lui offrir pour qu’il reprenne son souffle : on va savoir qu’il a fait une pause ! Mais l’ensemble dessine un tableau aussi réaliste que cauchemardesque de la façon dont les GAFA vampirisent la vie des plus fragiles, et plus largement, la façon dont le capitalisme sous la forme anonyme qu’il a pris aujourd’hui détruit des vies sans qu’on puisse jamais savoir qui en est responsable.

On jugera peut-être la seconde partie de leurs aventures moins réussies, y compris parce qu’elles manquent de réalisme : Marie part en Californie (avec quel argent ?) à l’attaque du data center où la sextape est soigneusement conservée… sans succès évidemment ! La forteresse est bien gardée. Le salut viendra du gentil hacker qui inonde le réseau de fake news flatteuses dont elle est l’héroïne…

Quant à Denis Podalydès, il est sans doute le moins convaincant de nos trois gilets jaunes : faut-il en accuser son image associée au cinéma d’auteur et à la Comédie française, ou son personnage peu crédible de veuf qui s’amourache de la voix téléphonique d’un centre d’achat qu’il poursuit (vainement) jusqu’à l’Île Maurice ? L’abandon à la fin du ridicule toupet censé cacher sa calvitie ne suffit pas à nous le rendre émouvant…

On retiendra que cette fiction « gilets jaunes » fait la part belle aux femmes, sans que les auteurs éprouvent le besoin de leur inventer des histoires d’amour : leur amitié est ce qui leur tient la tête hors de l’eau. On veut bien les croire !

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