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Cristian Mungiu / 2026

Fjord


par Vibeke Knoop Rachline / mercredi 2 septembre 2026

L’aide sociale à l’enfance sous la loupe.

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Fjord, le film de Cristian Mungiu, Plame d’Or à Cannes, vient de sortir sur les écrans en France comme en Norvège, où il est particulièrement attendu puisque l’action se situe dans une petite ville du pays.
Le film raconte comment les Georghiu, une famille roumaine intégriste et conservatrice avec cinq enfants dont un bébé, est accueillie dans une petite ville au fin fond d’un fjord norvégien. Lui, Mihai, ingénieur informaticien, trouve facilement un emploi dans la commune, elle, Lisbet, qui est norvégienne, est employée dans un genre d’EPHAD . Ils sont accueillis à bras ouverts, en particulier par leurs voisins les plus proches.

Mais un jour une prof à l’école remarque des bleus sur la fille ainée. Elle suit « la procédure » et fait intervenir l’aide sociale à l’enfance. Très vite, les cinq enfants sont enlevés à leurs parents et placés dans des familles d’accueil. Les parents sont accusés de maltraitance et la machine judiciaire s’enclenche. Le procès n’aura lieu que plusieurs mois plus tard.

Barevernet, l’aide sociale à l’enfance, est une institution redoutable en Norvège. C’est à la fois un organisme administratif indépendant et un service présent dans toutes les communes, destiné aux enfants et aux familles confrontées à diverses difficultés. Leur mission est de veiller à ce que les enfants et les jeunes vivant dans des conditions susceptibles de nuire à leur santé et à leur développement bénéficient de l’aide, des soins et de la protection nécessaires en temps utile. En même temps c’est un organisme administratif, qui exerce ses pouvoirs conformément à la loi sur la protection de l’enfance. C’est avant tout un organisme d’aide, car il recourt principalement à des moyens et à des mesures volontaires pour améliorer les conditions de prise en charge des enfants et des familles. Dans certaines conditions, les services de protection de l’enfance ont également pour mission d’intervenir de manière coercitive au sein des familles. Ils assument donc à la fois un rôle d’aide et un rôle de contrôle, et peuvent recourir à des mesures et des moyens très intrusifs dans le cadre de leur mission.

C’est ce dernier aspect qui est perçu comme abusif par les Geroghiu, comme par d’autres familles concernées. Comme on le voit dans le film, les méthodes peuvent paraître drastiques, surtout quand il s’agit de familles d’immigrés, comme c’est le cas dans 90 % des cas. Dans ce cas, il y a souvent un « clash » culturel, quand les familles ne comprennent pas les coutumes du pays. Dans le film, il est question de punitions corporelles (interdites en Norvège depuis 2007), mais dans d’autres cas, comme pour une famille indienne il y a quelques années, c’était presque le contraire, puisque les enfants dormaient avec les parents jusqu’à un âge trop avancé aux yeux des Norvégiens.

Mungiu dépeint ses personnages principaux de manière assez classique. L’acteur américain Sebastian Stan, d’origine roumaine, campe un Mihai taiseux, d’apparence solide mais vite complètement dépassé par les évènements. À ses côtés, l’actrice norvégienne Renate Reinsve, prix d’interprétation à Cannes en 2021, joue tout en retenue. Son personnage, Norvégienne, s’intègre mieux et sympathise notamment avec sa voisine qui deviendra son avocate. Elle est très affectée en tant que mère, obligée de se séparer de son bébé et de lui donner son lait en passant par la fonctionnaire de Barnevernet. Pour celle-ci, l’affaire n’a rien d’extraordinaire. Elle fait son travail et suit « la procédure », de façon totalement rigide. Elle et ses collègues de l’école sont assez typiques de féministes norvégiennes, choquées par le mode de vie archi-conservateur de Lisbet, qui de surcroit s’habille toujours en jupe (sauf au tribunal, sur le conseil de son avocate).

Mais ce n’est pas tant des confrontations de genre qui sont mises en avant par Mungiu. Il veut montrer la confrontation des deux mondes, les progressistes libéraux d’un côté et les conservateurs religieux de l’autre. Il montre le rôle des femmes des deux côtés, mais ce n’est pas son principal sujet. En revanche, il évoque aussi la difficulté des voisins libéraux et progressistes face à la mort, à laquelle Lisbet est confrontée quotidiennement dans son travail. Les mêmes voisins ont également une fille adolescente, personnage touchant en pleine révolte, qui se lie d’amitié avec les deux supposées victimes de maltraitance.

Il est trop tôt pour dire comment Fjord sera accueilli par le public novégien. « Il est intéressant de voir à quoi ressemble notre social-démocratie norvégienne vue sous un angle roumain », selon la télévision NRK. « Fjord suscite à la fois de la frustration et de l’empathie envers les personnages, tout en mettant en lumière les défaillances d’un système de protection sociale bien intentionné. »

Le regard que porte Mungiu sur la société norvégienne est sans pitié. Il n’est pas le seul. La Norvège a été condamnée 23 fois par la Cour Européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg. Ce qui a provoqué le vote d’une nouvelle loi en 2021, qui stipule que Barnevernet doit coopérer « aussi loin que possible avec les parents et les enfants et les traiter avec respect, tout en protégeant la famille et les réseaux. » La Cour Européenne a felicité la Norvège de cette mesure.

Barnevernet fait certainement de son mieux pour protéger les enfants, et la maltratance est un grand problème. Mais ce sont souvent de jeunes fonctionnaires dans les petites communes qui ont de grandes responsabilités. Elles ont souvent de bons diplômes, mais manquent d’expérience et de jugement, comme on le voit dans le film. Gunda, qui décide d’enlever les enfants, n’a par exemple pas d’enfant elle-même.
Il y a aussi le « système », en l’occurrence judiciaire qui peut broyer des êtres humains avec des lois mal adaptées. En Norvège, comme dans les autres pays scandinaves, il y a beaucoup de décisions qui sont prises selon le principe mal fondé « nous savons mieux », autrement dit le politiquement correct. Ce sentiment est particulièrement fort dans ce pays, où il vaut mieux ne pas faire de vagues. Alors, évidemment la famille Georghiu a peu de chances de s’intégrer vraiment, mailtraitance ou pas. Les seuls qui les accueillent vraiment sont les pentecôtistes, qui ont les mêmes valeurs mais qui sont marginaux comme eux.

La nature joue un rôle essentiel dans le film. Les montagnes semblent menacer d’écraser la petite ville à tout moment, et lorsque la tension monte, une avalanche se déclenche, pour laquelle les habitants et les enfants sont parfaitement entraînés. La seule échappatoire est le fjord, comme le titre l’indique. Tout un symbole, également voulu par Mungiu.

Le public risque de se heurter à ses propres préjugés. Quelles valeurs les parents Gheorghiu appliquent-ils réellement dans l’éducation de leurs enfants ? Est-il si improbable qu’ils aient effectivement eu recours à des châtiments corporels envers leurs enfants ? Les enfants finissent par dire qu’ils ont été battus lors d’un interrogatoire, et Lisbet admet « quelques gifles » au tribunal, mais souligne à quel point elle aime ses enfants. Mais en Norvège on n’admet pas qu’un parent porte la main sur son enfant, il n’y a donc aucune circonstance atténuante possible.


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