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Judith Godrèche / 2024

Icon of French Cinema


par Ginette Vincendeau / dimanche 4 février 2024

Sortir de l'emprise

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La mini-série en six épisodes de 30 minutes Icon of French Cinema, de et avec Judith Godrèche, co-produite par Arte (et disponible sur arte.tv) propose une vision autobiographique et souvent ironique – comme son titre et la perruque rose arborée par la protagoniste – de la vie et de la carrière de l’actrice/réalisatrice, dans un récit où se mêlent plusieurs fils narratifs.

Au premier plan, le quotidien d’une actrice française à la cinquantaine glamour, exilée aux USA pendant 10 ans et qui tente de reconstruire, avec difficulté, sa carrière en France, épaulée par son agente loufoque, Kristin (Liz Kingsman). Se mêlent à ce parcours de la combattante dans le milieu du cinéma et de la télévision, les rapports affectueux et parfois conflictuels de Judith avec sa fille Zoé (Tess Barthélémy, interprétée par la propre fille de Godrèche), une très jeune danseuse qui tombe amoureuse de son chorégraphe plus âgé qu’elle. Mais le cœur du récit est la relation formatrice et traumatisante que Judith a eue, elle aussi très jeune, avec un réalisateur nommé Eric (Loïc Corbery), version à peine déguisée de la liaison très réelle de Judith Godrèche avec le cinéaste Benoît Jacquot qu’elle rencontra pour le tournage de son film Les Mendiants (qui sortira en 1988) alors qu’elle avait 14 ans et lui 40.

Dans la réalité, Judith Godrèche s’est impliquée très tôt dans #MeToo en révélant qu’elle avait été sexuellement agressée par le producteur américain Harvey Weinstein ; elle a publiquement comparé sa liaison avec Benoît Jacquot à l’expérience toxique de Vanessa Springora avec Gabriel Matzneff relatée dans le roman Le Consentement (2020) ; elle a également exposé dans les médias le comportement abusif du réalisateur Jacques Doillon envers elle pendant le tournage de La Fille de 15 ans (1989) et pointé du doigt les complaisances du cinéma français à cet égard.
On peut donc être surprise que Judith Godrèche choisisse pour Icon of French Cinema un mode narratif aussi léger et fantasque. L’utilisation de couleurs pastel donne l’impression d’être dans une bulle ludique, et la série multiplie les personnages et les situations cocasses : en particulier les scènes entre Judith et son agente où elles s’empiffrent de gâteaux ou font du shopping, et les apparitions caricaturales du personnage totalement déjanté, Pierre de Marrot (Laurent Stocker), directeur d’une chaîne de télévision.

On peut déplorer ce ton léger car l’impact de la série en est diminué. Une ribambelle de petites plaisanteries autour du puritanisme supposé des Etats-Uniennes, qui aurait contaminé Judith depuis son séjour à Hollywood montre bien, en creux, la spécificité française de Icon of French Cinema. Comme dans la véritable carrière de Judith Godrèche au cinéma, la série manifeste une tension entre le désir de faire une série populaire destinée à un large public et l’adhésion à codes liés au cinéma d’auteur français (codes largement repris par la chaîne culturelle Arte) : euphémisation, ambigüité, références cinéphiliques que seuls les « happy few » peuvent déchiffrer. Outre quelques références aux propres films de l’actrice, on note par exemple de brèves apparitions de deux actrices d’un certain âge – Carole Bouquet et Angela Molina – révélées jeunes dans le film d’un réalisateur âgé, Luis Buñuel, Cet obscur objet du désir (1977), où elles tiennent le même rôle en alternance. Façon subtile de montrer la pérennité d’un système ? Sans doute, mais on pourrait préférer un film au discours féministe plus direct et percutant, « à l’américaine », voire dans la tradition du boulevard français, comme dans Potiche (2010) la pièce de Barillet et Grédy adaptée par François Ozon, où justement Judith Godrèche avait un petit rôle.

Il reste que l’aspect le plus puissant et le plus poignant de Icon of French Cinema est l’évocation en flash-back de la jeunesse de Judith et de sa souffrance sous l’emprise d’« Eric ». Là, Judith Godrèche n’est plus dans l’euphémisme ou l’ambigüité. Sa caméra montre sans détours, grâce à la remarquable jeune actrice Alma Struve, au jeu d’un naturel époustouflant, la vulnérabilité de cette très jeune fille et la manière dont les adultes – le cinéaste, ceux et celles qui l’entourent – exploitent sa jeunesse tout en la laissant se débrouiller et en fait l’abandonnent, par sadisme, égoïsme, indifférence, ou en se drapant dans des raisonnements tortueux sur « le désir » et « la liberté » (discours qu’adoptent les propres parents de l’adolescente). À la vision de Benoît Jacquot qui se dédouane dans un documentaire de 2012 de Gérard Miller, Les Ruses du désir : l’interdit, de son comportement passé en se présentant comme « victime » des jeunes actrices qu’il a séduites mais qui finissent par le quitter – Isild Le Besco et Virginie Ledoyen après Judith Godrèche – en affirmant que « ces jeunes femmes, quand elles ont fini de se servir de ce qui leur sert, eh bien, elles jettent », on mesure le courage qu’a eu Judith Godrèche pour sortir de cet engrenage et en faire une œuvre de fiction marquante.


générique


Polémiquons.

  • Du ton léger.
    J’ai découvert la situation de Judith Godrèche lors de son passage auprès de Léa Salamé. J’ai visionné en continu la série Icon of French Cinema. Au regard de ses propos j’ai interprété l’ironie employée comme un acte de courage.

    Je ne connaissais pas le documentaire de 2012 de Gérard Miller, Les Ruses du désir : l’interdit, dont un extrait a été diffusé sur les réseau sociaux. Une réalité plus sordide a été dévoilée : un système assumé de prédation !
    A priori,à cette occasion, Judith Godrèche a pris connaissance avec "stupéfaction/suffocation" de cette réalité .
    A coup sûr, la nature de sa création en aurait été plus percutante tant dans la forme que dans l’esprit si elle avait eu connaissance de ce documentaire.

    Nota (sic) : au regard de l’œuvre de Benoît Jacquot j’attends la prise de parole de notre Président de la République pour en assurer la défense !

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