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Good Girls Revolt

Lynn Povich / Amazon video / 2016

>> Aurore Renaut  

Publié le mardi 14 février 2017



Les hommes, tous des salauds ?


Lancée sur Amazon Video en octobre 2016, Good Girls Revolt est une série qui s’énonce dès son titre comme féministe. Dès son sujet aussi, puisqu’elle s’intéresse au combat mené par les employées du magazine Newsweek pour avoir le droit de postuler aux mêmes emplois que les hommes.

La série n’a pas manqué d’être comparée à Mad Men dont elle serait en quelque sorte le pendant féminin et avec laquelle elle partage la même reconstitution soignée des années 1960. En l’occurrence d’un moment très précis : fin 1969 – début 1970 car le show se cantonne aux quelques mois qui ont précédé la conférence de presse rendant publique la plainte que 46 femmes ont déposé devant la Commission pour l’égalité des opportunités professionnelles (Equal Employment Opportunity Commission) en mars 1970. Avant cette date, les femmes étaient reléguées à des postes subalternes, asservies à leur binôme masculin dont elles ne pouvaient être au mieux que les documentalistes, les hommes étant alors les seuls autorisés à écrire et signer les articles, à être pleinement reporter, payés le triple de leurs collègues femmes, parfois plus diplômées qu’eux.

Alors que les mouvements féministes se multiplient, cette situation semble archaïque et pourtant perdure alors qu’ailleurs, notamment au Washington Post, on « laisse » les femmes écrire… C’est l’argument du pilote qui s’ouvre sur le recrutement d’une nouvelle, la jeune et ambitieuse Nora Ephron (le seul personnage à garder l’identité de la personne réelle), qui n’accepte pas les règles « ridicules » en vigueur et n’hésite pas à forcer la chance en réécrivant la copie médiocre de son collègue masculin. Lorsque celui-ci est publiquement félicité devant tout l’open space, Nora ne se laisse pas voler la vedette et revendique le compliment pour elle-même. Gêne dans l’assistance. Alors que le rédacteur en chef la remet à sa place et renvoie l’article à une nouvelle réécriture masculine, Nora Ephron démissionne et lance le récit de Good Girls Revolt. Elle part mais la graine de la révolte est plantée.


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Nora Ephron (Grace Gummer) démissionne devant ses collègues médusées Jane (Anna Camp), Cindy (Erin Drake) et Patti (Genevieve Angelson)


Chercher noise ?

Il y avait bien là une histoire à raconter et elle l’est d’ailleurs très bien : Good Girls Revolt est une série de 10 épisodes très prenante (une mini-série devrait-on dire aujourd’hui car les lignes narratives de la saison 2 n’ayant pas convaincu, la série n’a pas été prolongée), avec des personnages inspirés en grand nombre des réelles protagonistes qui se sont battues pour que les choses changent. Good Girl Revolt est d’ailleurs adapté du roman de l’une d’entre elles, Lynn Povich (The Good Girls Revolt : How the Women of Newsweek Sued their Bosses and Changed the Workplace, 2012) et son adaptation est l’œuvre d’une femme, Dana Calvo. Bref, une série féministe. Pas de problème là-dessus. Mais si l’on voulait quand même lui chercher quelques noises, on trouverait matière car Good Girl Revolt cherchant à attirer un large public (même si son public est à 85% féminin) use de stratégies narratives et de personnages pour certains stéréotypés, comme beaucoup d’autres séries moins ambitieuses en terme de représentation genrée.

Les hommes : bons et méchants ?

Et justement, les hommes. Force est de constater combien ceux-ci répondent au schéma binaire du « bon » et du « méchant » : les « méchants », en l’occurrence hommes de pouvoir macho, voire beauf, particulièrement chargés afin de renforcer l’empathie du public pour les hommes gentils, auxquels nous sommes amenés aussi à nous identifier : que ce soient les gentils reporters, Sam Rosenberg et Doug Rhodes, ou le sexy directeur de News of the Week (léger changement de nom de la publication), Finn Woodhouse.

Sam (Daniel Eric Gold) est un reporter juif, amoureux transi de la belle et inaccessible Jane Hollander (Anna Camp), la blonde sophistiquée, WASP jusqu’au bout des ongles, qui travaille en attendant de faire un bon mariage. Sam est un personnage secondaire, on le suivra peu pour lui-même (si ce n’est une intrigue concernant l’un de ses amis de lycée, revenu de la guerre du Vietnam très perturbé) mais son amour pour Jane est présenté comme sincère et respectueux, aucune remarque véritablement déplacée. Vraiment ? Toujours présentées comme romantiques, ses déclarations d’amour ou ses tentatives d’obtenir un rendez-vous ne sont pourtant, à bien y regarder, pas autre chose que du harcèlement puisque formulées à une subalterne sur leur lieu de travail mais les sourires compatissants de Jane montrent assez que celle-ci ne s’en offense pas. Et pour cause, tout cela est bien « innocent », voire agréable, à côté de tout ce que ces femmes subissent des hommes quotidiennement dans leur travail. Preuve in fine que Sam est un personnage valorisé par les scénaristes : lorsqu’à la fin, son ami se suicide, il renonce à l’annoncer à Jane et préfère aller chez une autre collègue, une femme dont le mari est au Vietnam. Ils font l’amour, leur détresse individuelle trouve un réconfort provisoire et son amour pour Jane reste entier…

The good guy

Plus important, le personnage de Doug (Hunter Parrish) est aussi plus intéressant. Dès le début du show, à son retour de Paris, il renoue une liaison avec Patti Richardson (Genevieve Angelson), la jolie hippie aux mini-jupes et cheveux dénoués qui n’a pas sa langue dans sa poche. C’est elle qui lancera la machine après le départ de Nora (avec son amie Cindy Reston). Patti est décrite comme féministe dès le début notamment lors d’une sous-intrigue où elle tente de convaincre sa jeune sœur de ne pas se marier par amour, alors qu’elle n’a que 18 ans et que son fiancé part quelques semaines plus tard au Vietnam. De toute évidence, cet arc sert à bien caractériser son personnage mais aussi celui de son petit ami, Doug. Car si pour Patti, le mariage est un asservissement, pour Doug, il s’agit au contraire de faire équipe, sans compter les points. Doug est présenté dès le début comme un homme presque « parfait » : sincèrement (lui aussi) amoureux, désireux de présenter Patti à ses parents, la laissant libre de ses choix, il encouragera même, à la fin, sa carrière de reporter. Doug est en fait le prince charmant qui permet de ne pas jeter pleinement la faute sur tous les hommes. Il le dit d’ailleurs à Patti, lorsqu’il rompt provisoirement avec elle à la fin de l’épisode 2. Après lui avoir reproché d’être trop compliquée pour lui (sic), il conclut : « Je ne vais pas continuer à essayer de te prouver que je suis un homme gentil  » (« I’m not gonna keep trying to convice you I’m a good guy »). Oui, Doug est clairement envisagé comme le « good guy » et la série poursuit cette démonstration jusqu’à son sacrifice final : quand il comprend qu’il n’y a pas d’avenir avec Patti, il décide de partir couvrir la guerre du Vietnam. Pas de trahison sentimentale pour lui, il part, comme un héros solitaire, vers de nouvelles aventures.

Enfin, dernier personnage masculin central, Finn (Chris Dimantopoulos). Dans le pilote, lorsque Nora Ephron fait son coup d’éclat, c’est Wick (interprété par Jim Belushi), le rédacteur en chef qui lit son article devant tout le monde. Chose curieuse, le directeur de News of the Week, le si trendy Finn est absent et pour cause. Homme de pouvoir valorisé dans une série féministe, sa place sera toujours ambivalente : c’est bien lui le patron de ce magazine qui ne laisse pas les femmes écrire mais l’anathème macho est déplacé sur son subalterne, homme de pouvoir lui aussi, mais bedonnant, assez dégoûtant, qui ne parle aux femmes que pour leur commander des cafés et ne s’adresse à elles qu’avec des qualificatifs discriminants (« sweety », « doll », etc.).

Finn, l’homme détenteur du pouvoir ultime, est lui sexy, intelligent, diablement charismatique, workaholic, attiré par Patti avec qui, après bien des hésitations, il entame une liaison sensuelle et passionnée… Bref, pas facile de lui en vouloir, et pourtant, n’est-ce pas lui qui dirige la boutique ? Jamais la question du féminisme ne sera clairement posée lorsqu’il sera présent : on comprend qu’il est un adepte inconditionnel de la domination masculine mais on lui permet de ne pas formuler cette idée. Il est d’autant plus sauvé que les autres hommes dominateurs autour de lui sont diabolisés : Wick, puis Gregory qui le remplace mais aussi Lenny, le mari de Cindy qui perce le diaphragme de sa femme pour qu’elle tombe enceinte plus rapidement et s’arrête de travailler…

Lenny est un personnage à peine esquissé mais entièrement négatif, qui ne parle à sa femme le matin que pour lui demander de mettre la radio, pour lui faire l’amour sans penser à son plaisir à elle (un classique) et lui interdire de porter une robe trop décolletée. Bien heureusement, la série se termine sur la décision de Cindy de le quitter, non pas pour un autre homme mais bien pour retrouver sa liberté.


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(Chris Diamantopoulos), un nouveau Don Draper ?


Mais si Lenny est détestable, la palme de l’homme méprisable revient toutefois pleinement à Gregory, le nouveau rédacteur en chef, ami d’université de Finn, qui remplace l’old fashion Wick. Gregory est d’un tout autre style : trendy lui aussi, portant moustaches, grosses lunettes et pattes d’ef ; il consomme les femmes et l’alcool avec appétit et prend les bonnes idées un peu partout. Lorsque Jane décide de devenir reporter non en rejoignant l’action de ses collègues mais par elle-même, elle se rapproche de Gregory et lui souffle l’idée de faire écrire le numéro de News of the week consacré aux femmes par une femme. Pour attirer son attention et lui présenter son idée, elle organise une visite privée de l’exposition d’un artiste qui peint sous LSD. Alors que Gregory interroge la valeur des œuvres exposées, il passe dans la salle suivante, déboutonne sa braguette et sort son pénis qu’il offre au regard de Jane comme une farce-provocation, certainement aussi invitation sexuelle. Comme nous sommes restés avec Jane, nous découvrons l’image de Gregory, sexe violemment exposé, sans préparation et la scène n’en est que plus violente. Choquée mais essayant de garder une contenance professionnelle, Jane finit par esquisser un sourire en détournant le regard. Mais quelque chose s’est brisé car cette scène marque le début de son basculement féministe, d’autant plus irrémédiable lorsqu’elle découvrira que Gregory a décidé de confier le reportage sur les femmes à une femme… extérieure au magazine !


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Jane devant le pénis de Gregory (Michael Graziadei)


Gregory synthétise toutes les caractéristiques du « vilain » et pour parachever le portrait, les scénaristes le chargent en plus de trahison industrielle : il n’est pas seulement une offense faite aux femmes, il est aussi un mauvais ami et un employé fallacieux qui a vendu des informations confidentielles. Finn le confondra et Gregory disparaît à la fin de la série comme tout « méchant » naturellement vaincu par le héros, redresseur de torts. Alors, Finn, vraiment, un « gentil » ?

Trahison, culpabilité ?

Dans le dernier épisode, juste avant de lancer la conférence de presse, Patti réalise que la carrière de Finn se joue ici et, réagissant en femme amoureuse (!), elle décide de renoncer à y assister pour courir l’avertir de leur action. Quel échec en termes d’émancipation féminine… si ce n’est qu’elle est rattrapée in extremis. Passant devant un kiosque à journaux, elle découvre la couverture du numéro de News of the week  : des lèvres de femmes tartinées de rouge à lèvres, cette image-même contre laquelle elle s’était insurgée mais que Finn a malgré tout choisie. Déçue, elle retourne à la conférence et reprend sa place quelques instants avant la lecture du communiqué. C’est donc la trahison de l’homme qu’elle aime qui la retient : une fois encore, les femmes n’agissent pas pleinement pour elles-mêmes mais en réponse aux actions des hommes. Et pour faire partager la culpabilité à Patti, la trahison est d’ailleurs envisagée parallèlement car l’on voit Finn, en montage alterné, recevoir les avocats et compulser la liste des signataires : déçu, lui aussi, il découvre le nom de Patti parmi elles, la séquence étant clairement envisagée comme une trahison de son côté plus que comme une action politique légitime.

Trajectoire intéressante

Alors, les hommes tous des salauds ? Et si Good Girls Revolt est indubitablement féministe, la série propose-t-elle un dépassement convaincant des représentations dominantes concernant les identités et les rapports de sexe ? A la toute fin, Patti renonce à l’amour qu’elle porte à son patron sexy mais trop macho, Cindy quitte son mari égoïste et Jane assume son désir de carrière : chacune des trois héroïnes se retrouve seule à la fin de la série contrairement à la situation de départ, en ce qui concerne en tout cas leur rapport aux hommes. Une trajectoire scénaristique particulièrement intéressante en termes d’émancipation… C’est du côté des hommes que le constat est plus problématique. En effet, si les femmes sont toutes envisagées comme des personnages positifs et plutôt complexes, les hommes en revanche répondent à des caractéristiques plus schématiques et stéréotypées. On peut regretter cette partition simpliste : ce n’est pas parce que le propos et le regard revendiqués sont féministes que les personnages masculins doivent être les mêmes parodies d’humanité que les femmes ont longtemps été dans l’imaginaire des hommes.


grr générique


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  • Intéressant travail. Vous croisez une sorte de bilan des "profits et pertes" dans le récit qui fait la trame de cette série, où les personnages féminins gagnes un peu et perdent beaucoup, avec un inventaire des personnages, où vous montrez un usage immodéré des stéréotypes... Si je vous comprend bien, les conclusions de votre analyse sont :
    - La domination masculine, pourtant structurelle dans le contexte économique, social et culturel de la situation de référence, est caricaturée, et somme toute apprivoisée par un habillage psychologisant et une scénarisation banale en terme de rapports de séduction et d’accommodements de couple... Ainsi l’anecdote est piquante, mais en réalité fait manquer le fond de l’affaire
    - L’aventure de chacun des personnages féminins a un bilan ambigu : certes chacune découvre, assume et vit une certaine vérité sociale, symbolique, économique et culturelle... Mais au prix d’un échec de la relation de couple, ou de l’aventure amoureuse qui dans le récit stéréotypé aboutit à une sanction punitive du courage et de l’action, la victoire étant impitoyablement amère.
    C’est très intéressant. On a le sentiment qu’une intrigue structurée par la lutte contre une injustice faite à des femmes ne suffit pas à produire une série féministe, les codes du récit d’une telle série télévisée étant plus fort, et plus fondamentalement sexistes et sexialistes que les péripéties... qui peuvent toujours n’être montrées que comme des abus, des excès, des ridicules... La série pseudo-féministe n’étant dès lors qu’un euphémisme de la domination masculine, laquelle garderait, sous réserve de gommer ses excès et ridicules, de beaux jours devant elle...
    Ces paradoxes que vous décortiquez sont intéressants, et par là on peut repérer quelques pièges idéologiques, notamment ceux d’une récupération-aliénation du féminisme par la production télévisuelle...
    On peut aussi se dire qu’une série télévisée n’aura jamais le charme et la percussion d’un film d’Howard Hawks....