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Madame Varda : l’Amour et la Mémoire


>> Michel Bondurand Mouawad

mercredi 3 avril 2019

Pendant presque dix ans, j’ai enseigné un cours sur la Nouvelle Vague à des étudiant.e.s américaines. Au bout que quelques semestres, alors que je n’arrivais plus à visionner un film de Godard ou de Rivette sans rouler des yeux et soupirer d’ennui, j’ai décidé de focaliser ce cours autour des seules œuvres de Demy et de Varda. Nous étions dans les années 2000 et à cette époque, le cinéma français vibrait d’hommages plus ou moins explicites au travail de ce célèbre couple. Il me paraissait donc juste et légitime de former le regard des étudiant.e.s à des formes et des structures qui résonnaient si fortement dans les films d’Arnaud Desplechin ou de Christophe Honoré dont ils/elles raffolaient.

Pendant des heures j’expliquais le génie révolutionnaire de Madame Varda, ses fulgurances à tous les échelons de la chaine cinématographique, ses engagements politiques toujours humanistes, l’avant-garde permanente d’une œuvre unique et originale ; enfin, la beauté d’un couple magique et éternel qui se raconte en images sans jamais trop en montrer.

Pour des jeunes en formation de critique artistique et culturelle, une question reste toujours difficile à cerner : notre analyse critique peut-elle aller contre les déclarations d’intention des artistes dont nous analysons le travail ? Quand ces dernier. e. s ont déclaré leur intention, exposé leur projet, explicité leur vision, ne sommes-nous pas obligé. e. s d’en tenir compte, voire de limiter nos lectures de l’œuvre au prisme dessiné par l’intention déclarée de l’artiste ? Sommes-nous en droit de faire une lecture qui ne tienne aucun compte des déclarations des artistes ?

C’est alors que je raconte toujours cette belle histoire au sujet d’Agnès Varda.

Lorsque Ciné-Tamaris, sa maison de production, a commencé la préparation des coffrets DVD consacrés à la collection des films de Jacques Demy puis de ceux d’Agnès Varda, elle a offert de nombreux stages en montage et en restauration numérique. Je vivais alors à San Francisco et j’avais hésité à postuler. Mon ami Max resté sur Paris avait été engagé. J’étais très impressionné par sa chance et je lui demandais régulièrement de me raconter son travail.

Il numérisait Jacquot de Nantes, le film que Varda avait tourné à partir des notes de Jacques. Max adorait ce film, particulièrement les plans où Varda filmait le corps de Jacques, et souvent ses mains. Lors d’une conversation informelle, il avait confié à Varda que ce qui le touchait encore plus, c’était que dix ans plus tard dans Les Glaneurs et la glaneuse, elle avait copié ses mêmes plans, mais pour filmer ses propres mains. Le thème du temps — fondamental dans tout le travail de Varda — et son indissociable pendant, la mort, étaient d’une force visuelle et émotionnelle rare dans ces séquences faites en miroir. Varda entra soudain dans une grande colère contre mon ami. Elle soutenait qu’elle n’avait pas filmé les mains de Jacques et que Max s’était senti bien plein d’assurance pour lui lancer cette remarque, à son avis, totalement fausse et déplacée. Vexée, elle avait immédiatement quitté la pièce. Max était effondré et extrêmement embarrassé. Les jours suivants, son travail s’était mué en enfer émotionnel et il craignait désormais de croiser celle qui quelques jours auparavant était la motivation principale de ce stage.

Varda réapparut quelques jours plus tard et confia à mon ami qu’elle était allée vérifier par elle même. Elle avait vu les plans dont parlait Max et elle s’était aperçue que sa mémoire les avait écartés de son souvenir. Elle s’excusa simplement.

Tant de choses participent à la construction d’une expression : l’inconscient, le social, le culturel, etc. Quiconque a vu les deux films ne manque pas de remarquer la similarité entre ses beaux plans de mains. Leur puissance évocatrice est si forte qu’il semble incroyable que leur autrice n’ait pas voulu intentionnellement — j’ai besoin du pléonasme — provoquer un rapprochement et une mise en abime entre ces séquences. Et pourtant…

Varda était une conteuse hors pair, dans la grande tradition de ces femmes de lettres du XVIIe siècle qui ont filé le merveilleux dans la trame de leur réalité. Varda n’a jamais eu peur de tisser son art avec celui de Jacques. Forte et confiante dans sa propre voix, elle a sorti dans son travail la création artistique de sa dimension égotique pour l’ouvrir au partage et au mélange. Je garde d’elle la preuve mille fois filmée que les combats justes et l’amour de la vie vont de pair.

Alors qu’elle perdait la vue, elle finissait l’un de ses derniers films en se faisant dire : « Je disparais dans le flou. Je vous quitte. »

Et bien au revoir et à bientôt Madame.


**1991 : "Jacquot de Nantes" au journal télévisé

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