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Adapté en étroite collaboration avec Annie Ernaux, l’autrice du récit autobiographique homonyme Mémoire de fille, le film de Judith Godrèche se donne pour défi de rendre compte par les moyens du cinéma de l’état d’esprit de la jeune Annie Duchesne ; celle que l’écrivaine appelle « la fille de 58 », fait l’expérience, lors d’une colonie de vacances où elle est monitrice stagiaire, de ses premiers rapports sexuels. On sait qu’Annie Ernaux a mis plus de cinquante ans pour écrire sur cet épisode traumatique en formulant son projet par la note d’intention qui termine le livre : « explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive, et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. » Dans le livre, Annie Ernaux marque cette distance en employant alternativement « elle » pour « la fille de 58 » et « je » pour la narratrice qui écrit 50 ans plus tard.
Pour moi qui ai vécu mes premières expériences sexuelles dix ans plus tard, ce récit et ce film ont des échos extrêmement forts : même avec dix ans d’écart, on est encore à la même période, celle où le début d’émancipation sexuelle de la jeunesse se traduit pour les filles par une injonction à se soumettre aux désirs des garçons.
Après un prologue où Valérie Dréville, incarnant Annie Ernaux au moment de la parution de son livre en 2016, en lit des extraits devant une salle attentive, sa voix off nous projette en 1958, dans le café-épicerie d’un village normand des parents de l’autrice, où la jeune Annie, âgée de 17 ans et demi, s’apprête à quitter pour la première fois le domicile parental où elle est surprotégée par sa mère qui a pour elle les plus grandes ambitions. Face à la beauté sans apprêt de Tess Barthélémy, le maintien hypercontrôlé d’Ariane Labed qui incarne sa mère, fait un contraste saisissant. L’arrivée à la colonie, installée dans un imposant château au milieu d’un parc, est d’abord pour l’adolescente, libération de l’emprise maternelle. Puis intégration dans une collectivité laïque et mixte, aux antipodes de l’institution catholique privée où elle était scolarisée. Son exaltation se manifeste par ses tentatives maladroites de faire connaissance avec les moniteur·ices qui la rembarrent ou se moquent d’elle, sans qu’elle s’en offusque. Elle abandonne bientôt ses lunettes et sa queue de cheval pour se donner une allure plus libre, à l’occasion de la première « surpat » (pour surprise-party ; dix ans plus tard, on dira « surboum » !) que les moniteur·ices organisent dans la cave du château. La caméra ne quitte jamais le point de vue de la protagoniste, se refusant à tout surplomb, quitte à sacrifier la lisibilité des images pour rendre compte de l’état de confusion qui est souvent celui d’Annie, face à des rituels et à des comportements qu’elle découvre, souvent à ses dépens.
Dans la cave, elle est littéralement happée par le regard du moniteur-chef (Victor Bonnel) qui l’invite à danser puis l’entraîne dehors, pour l’embrasser brutalement avant de l’emmener dans la chambre de la jeune fille, où il lui ordonne de se déshabiller avant de tenter de la « dépuceler » sans ménagement et sans préliminaires, mais sans succès. À partir de son regard à elle, on voit le jeune homme de dos se déshabiller méticuleusement avant de lui dire de s’allonger nue à côté de lui. Puis tout s’obscurcit : on ne distingue plus rien sinon l’ampoule au plafond, et une timide protestation : « ça fait mal » avant que l’homme ne lui impose une fellation (qu’on devine plus qu’on ne la voit). Mais le plus stupéfiant pour la spectatrice d’aujourd’hui, c’est l’inconscience totale où est la jeune fille de la nature de ce qu’elle subit. En témoigne son comportement après cet épisode : elle vient se recoucher à côté de lui et lui propose la tablette de chocolat donnée par sa mère : elle lui explique candidement que sa mère est épicière, à quoi il lui répond de lui fournir plutôt du whisky la prochaine fois… tout en mangeant la tablette.
Le contraste entre le cynisme tranquille du moniteur – nettement plus âgé qu’elle, professeur d’éducation physique en collège, il lui montre fièrement la photo de sa fiancée –, et la naïveté docile de la jeune fille, caractérisera tous leurs échanges pendant le mois de la colonie. À quoi vont bientôt s’ajouter le bizutage et les vexations que lui font subir les autres moniteur·ices, parfait exemple de harcèlement collectif sur lequel un groupe se construit. On constate aussi l’absence totale de solidarité féminine et la complicité des filles avec les garçons pour ridiculiser celle qui ignore les règles du groupe. Face au groupe, la jeune fille témoigne d’un aveuglement qui est difficile à comprendre pour qui n’a pas vécu cette (pas si lointaine) époque. Son désir de vivre une grande histoire d’amour et de s’intégrer dans le groupe l’amène à raconter sur un mode lyrique dans les lettres qu’elle écrit à son amie Monique, ce que nous voyons nous comme une suite de viols et d’agressions. Ce qu’on peut qualifier de rapport aliéné à la réalité, témoigne de ce qu’était la domination masculine et son intériorisation par les filles dans cette génération. Pour Annie, à sa situation de jeune aide-monitrice (elle est la seule à ne pas avoir encore 18 ans) s’ajoute son appartenance à un milieu modeste, rural et catholique, qui en fait une proie facile pour le groupe de jeunes urbains « émancipés ». Le film parvient à faire éprouver l’aliénation d’Annie mais aussi les effets du traumatisme qu’elle a subi, quand après une séquence pénible de boulimie dans la cuisine de l’infirmerie après le départ du groupe, nous retrouvons Annie revenue de la colonie, dans sa chambre, alitée et auscultée sous l’œil de sa mère par le médecin de famille qui diagnostique une aménorrhée (absence de règles), dont il explique qu’elle se déclenche souvent après un traumatisme psychologique… La suite accumule les signes de ce que nous appellerions un état dépressif associé à l’anorexie : Annie renonce à ses ambitions intellectuelles pour suivre la formation d’institutrice : mais c’est tellement régressif et répressif – nous assistons à la première allocution de la directrice de l’École Normale qui rappelle aux jeunes filles les valeurs morales qu’elles sont tenues d’observer – qu’elle démissionne bientôt. Le film se termine sur un plan frontal d’Annie qui affirme sa volonté d’être libre.
Avec l’accord d’Annie Ernaux, Judith Godrèche a introduit quelques anachronismes qui témoignent de la conscience que nous avons aujourd’hui de ce qu’était la France des années 1950, et en particulier la présence invisible des personnes racisées : l’un des moniteurs est noir ainsi que l’infirmière, et le jeune élève algérien qu’elle soigne, est regardé d’un mauvais œil par les moniteur·ices parce que la rumeur court que son frère est au FLN. Dans la dernière partie, le sursaut d’Annie pour sortir de la dépression est provoqué par la performance de Séphora Bondi (une comédienne noire de la Comédie française) qui récite dans un cabaret un extrait du texte de Rimbaud Mauvais sang. Elle invente aussi parmi les monitrices une jeune lesbienne qui tente, quelquefois avec succès, de protéger Annie. Façon de réparer la longue invisibilité des homosexuelles dans notre société.
Tess Barthélémy, la fille de Judith Godrèche, est impressionnante d’authenticité : les yeux grands ouverts sur le monde qui l’entoure, elle est ballotée entre son désir de s’intégrer et les violences qu’elle subit. Son visage est un livre ouvert où l’on peut lire son étonnement puis son incrédulité face aux comportements de ses contemporain·es, avant que la dépression ne ferme son regard. La troupe de jeunes acteur·ices qui l’entourent reflètent dans leur physique et dans leur allure les différences de classe qui traversent la société de l’époque, mais on est frappé aussi par l’écart entre filles et garçons dans la liberté corporelle : les filles sont contraintes dans leurs vêtements, dans leur coiffure, dans leur maquillage, totalement « fabriquées » par leur désir de plaire aux garçons, alors qu’on découvre ceux-ci à travers le regard stupéfait d’Annie, torse nu et rigolards, en train d’aménager des pièces dans le château. Il est clair que l’émancipation n’est réelle que pour les garçons.
Judith Godrèche révèle qu’Annie Ernaux lui a donné les droits de son livre : geste de générosité bien mérité quand on sait les difficultés que l’actrice/réalisatrice connaît depuis qu’elle s’est engagée dans la lutte contre les VHSS…











