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La Servante écarlate : Droit de réponse / Juliet Monnain


lundi 10 juin 2019

Mon article qui abordait La Servante écarlate fut écrit il y a un an. À l’époque, la saison 2 sortait tout juste, et il fut en grande partie rédigé à chaud, quelques heures après le visionnage des épisodes. J’ai décidé, à présent que la saison 3 est sortie et que des réactions sensées, parmi le public autant que les critiques, commencent enfin à poindre, de revenir sur les inexactitudes de ce premier article, en grande partie poussée par les commentaires de lecteur.rices qui m’ont aidée.

D’abord, et avant tout, ma plus grosse erreur fut de considérer qu’il existait une différence de nature entre la saison 1 et la saison 2 ; pour moi, la saison 1, parce qu’elle était d’abord une adaptation du récit d’Atwood, ne pouvait souffrir des mêmes défauts que la saison 2, écrite elle par Bruce Miller. Il n’en était rien : il me semble à présent, après un an de réflexion et de revisionnage, que les deux saisons constituent bien un continuum, et que la saison 3 constituera un pas de plus dans l’escalade de la violence. Je connaissais mal, à l’époque, le principe de l’adaptation : pour mon jeune esprit, ce qui était directement adapté d’un roman ne pouvait que le retranscrire fidèlement et exactement, et ne pouvait nullement parler sa propre langue, avec sa propre voix. J’ignorais que la fiction, en se drapant dans les vêtements rassurants de l’adaptation, pouvait dire tout autre chose que l’œuvre originale. D’ailleurs, mes exemples tronqués le prouvent : lorsque j’affirme que la scène de séparation d’Emily et de sa famille a lieu dans la saison 2, je me trompe - elle a bien lieu dans la saison 1, comme certaines lectrices l’ont fait remarquer. À trop vouloir ignorer le continuum, j’ai parsemé mon article d’erreurs factuelles qui, si elles n’ont pas grande importance dans l’ensemble de ma démonstration, témoignent d’un manque de rigueur qui dessert ma thèse - qui est pourtant aussi juste que nécessaire.

Je pêchai également par maladresse : lorsque j’affirme que « Elle [la série] évacue totalement la question pourtant centrale de la grossesse qui découle d’un viol – et ne peut donc pas traiter correctement la question du viol lui-même », je confonds deux problèmes ; on m’a fait remarquer qu’effectivement, certaines femmes ressentent de l’amour pour leurs enfants non-désirés, et je ne voulais en aucun cas affirmer ici le contraire. Il ne s’agit pas de prétendre que ces mères devraient obligatoirement haïr leurs enfants - mais bien que leur rapport à la grossesse est, lui, montré comme profondément essentialiste : ce n’est pas l’amour maternel qui pose problème, mais la manière de montrer cet amour, de le mettre en avant comme un état biologique, dépourvu de toute complexité et indépendant du contexte social dans lequel les personnages se trouvent. La maternité, dans La Servante, est ontologique (elle est la seule raison d’être des femmes, leur seule raison de combattre), biologique (elle est montrée comme étant du côté de l’essence, primaire et primale, indépendante des situations sociales complexes et diverses des personnages) et hétérosexuelle (étrangement, l’amour maternel d’Emily pour son fils est le seul à ne pas être mis en avant). Encore une fois, mes erreurs langagières et factuelles n’hypothèquent pas ce constat.

On m’a également reproché l’usage des termes de ’’spectateur sadique’’ versus ’’spectatrice féministe’’ pour leur manque d’inclusivité, y compris parmi les lecteur.rices se revendiquant féministes. J’en réaffirme la pertinence politique, mais tout un chacun a tout à fait le droit de s’y opposer ; remarquons cependant que la série fut d’abord en grande partie portée aux nues par des journalistes masculins, et que son sadisme déclaré n’a jamais semblé les choquer. Il est vrai, par ailleurs, que les termes que je choisis sont schématiques et maladroits, mais je ne souhaite pas les corriger, car ils témoignent de ce que je défends : l’existence de la lutte des classes.

Ai-je mal écrit, nommé maladroitement ? Probablement. Dois-je pour autant affirmer ne plus croire en la lutte des classes de sexe ? Trois fois non.

Par ailleurs, je crois avoir sous-estimé l’esprit critique des spectateur.rices : les articles qui reviennent ces derniers jours sur la série, y compris dans les journaux mainstream qui ont porté aux nues Game of Thrones et encensé House of Cards, montrent que La Servante n’est pas si intelligente, et que les spectateur.rices le sont, elles/eux, bien plus que je le croyais. Les femmes n’aiment pas se faire avoir, et les réactions de ces derniers jours le confirment. La série aura, sans doute, au moins servi à cela : réveiller la colère d’un public critique qui ne veut plus de la fiction frelatée. Et les femmes ne sont pas des potiches qui achètent et consomment n’importe quoi de peint en rouge et qu’on qualifie de féministe. Si le patriarcat veut se réapproprier l’imaginaire féministe, le recréer à son image, en faire un objet lisse, consensuel, tout entier dédié au plaisir esthétique du mâle, il devra d’abord se heurter à la capacité critique de quelques-unes - qui, je l’espère, seront bientôt beaucoup.

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