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Danielle Arbid

Peur de rien / 2015


Candide Bouakkaz / dimanche 16 mai 2021

Paris vu par une étudiante libanaise dans les années 90


Alors que les salles de cinéma ont été fermées quasiment toute l’année, et que l’époque n’est pas à l’ouverture des frontières, revoir Peur de rien, sorti dans les salles en 2015, donne à réfléchir.

C’est une certaine Lina qui n’a peur de rien. Propulsée à Paris dans les années 1990, la jeune Libanaise se prend de passion pour l’art, la musique et la révolution. Le film suit plus précisément sa trajectoire depuis un Liban alors en pleine guerre civile, dans un Paris des années 1990 où elle tente d’être libre, avec et malgré ses amants.

Le Paris des années 1990…. A cette époque, Bourdieu donnait une série de cours au Collège de France sur le renversement symbolique opéré par Manet dans ses peintures, le punk rejoignait souvent le rock sur certaines scènes marginales. Enfin, aux lendemains des circulaires et lois Pasqua qui précarisaient le titre de séjour étudiant pour les non-Européens, les réseaux d’entraide aux étudiant·e·s étranger·e·s en détresse se développaient. Ce contexte politique parisien forme le cadre d’une succession de rencontres que fait Lina. Ainsi, à l’occasion d’un cours d’histoire de l’art novateur – la professeure est incarnée par Dominique Blanc –, mais aussi d’une discussion avec un militant antifasciste joué par Vincent Lacoste, la jeune femme s’initie à l’art contemporain occidental et à la pensée révolutionnaire. Lina perçoit les premiers événements de sa vie en France à travers Marivaux, qu’elle découvre avec émotion dans un amphithéâtre bondé et attentif. « On est comme dans un roman français », souffle-t-elle à son premier amant… Les mots qu’elle lit, les couleurs qu’elle voit, tout la fascine, un peu comme si la découverte de la culture française pouvait s’assimiler à une seconde naissance. Toutes les références culturelles françaises sont ainsi systématiquement positivées.

La dureté du quotidien de la jeune femme ne l’empêche donc nullement de suivre ses études avec assiduité et passion. Pourtant, ses premiers mois en France sont d’une violence extrême. Arrivée à Paris pour la rentrée universitaire, Lina est logée chez son oncle qui tente de la violer. En pleine nuit, elle s’enfuit sans aucun bagage et se retrouve à la rue… une longue errance commence. Sans savoir où dormir la nuit suivante, elle tente de se rapprocher d’une étudiante sur un banc d’amphithéâtre, mais se heurte à l’indifférence et au mépris, jusqu’à pleurer et montrer sa détresse pour que l’on daigne l’accueillir. Le film dénonce ainsi la grande dépendance familiale des femmes étrangères pour l’accès au logement en France, et Lina se retrouve plusieurs fois confrontée à la solitude de la rue, à la violence de l’administration, et à l’arbitraire de la préfecture. De surcroit, elle subit à de nombreuses reprises à la xénophobie, de façon directe lorsqu’elle est accusée de voler l’emploi de l’amie qui l’héberge, mais aussi lorsqu’on lui expose des théories racistes qui l’impliquent directement. Le racisme qu’elle subit est presque systématiquement associé à des violences sexistes.

Le film souligne le comportement abusif de Jean-Marc, un personnage dont l’arrogance contraste avec l’admiration que Lina lui voue. Le personnage joué par Paul Hamy est marié et appartient à la bourgeoisie parisienne. Il est sûr de lui et profite de l’isolement et de la précarité de Lina pour feindre une relation amoureuse. C’est en réalité un véritable prédateur sexuel, qui lui avoue crûment être attiré par sa beauté « hors du commun »… et qui ne recueille jamais son consentement, pas même lors de leurs premiers échanges, où il lui offre une coupe de champagne après qu’elle ait refusée son invitation à boire… Après qu’il l’a séduite, ils se voient de façon de plus en plus expéditive jusqu’à ce qu’il la rejette brutalement. A travers le regard de ce personnage, Lina n’est qu’un corps exotique, objet du désir masculin, dépourvue de toute existence propre… Lina fait toutefois le choix de rester en France, et le film fait d’ailleurs de ce « choix » un propos central.

Lina ne semble être qu’une page blanche avant son départ pour l’Europe et ses rencontres parisiennes. On ne connaît ni son appartenance communautaire au Liban, ni son statut social. Lina ne semble avoir aucun bagage, dans les deux sens du terme. Or, toute œuvre ayant pour ambition de parler des migrations change profondément de sens selon que l’on suive un départ ou, au contraire, une arrivée. A-t-elle fui le conflit au Liban ? La question lui est posée par les premières étudiantes qu’elle rencontre, qui ne semblent vouloir lui accorder d’intérêt que si elle a des expériences de guerre à raconter. On trouve un écho du désarroi du personnage de Marjane Satrapi dans Persépolis, qui ne parvient à se faire des ami·e·s à Vienne qu’en racontant les horreurs qu’elle a pu vivre. « As-tu connu la guerre ? As-tu vu des morts ? » Les étranger·e·s cessent d’être indésirables s’il/elle·s prouvent qu’il/elle·s ont été persécuté·e·s dans leur pays d’origine.

Mais en invisibilisant le passé de Lina, le film donne l’impression que son émancipation intellectuelle ne se fait qu’à Paris, alors que les liens entre le Liban et la France sont anciens et importants. La plupart des intellectuel·le·s franco-libanais·e·s du XXe siècle ont écrit des textes qui ont circulé dans les deux pays, et la Sorbonne est loin d’être le seul centre universitaire à les avoir formé·e·s. Les universités de Beyrouth ont été les motrices de la seconde Nahda, le mouvement de renaissance culturelle au Moyen-Orient.

De la formation sociale et intellectuelle de Lina avant Paris, il n’y a donc aucune trace. C’est comme si l’effacement de l’histoire précoloniale opérée par les Européens se rejouait : il n’y a rien dans l’histoire de Lina qui ne commence avant Paris. Le film offre une vision essentialiste de la découverte d’une autre culture : pour adhérer à un nouveau mode de vie, il faut abandonner le sien, pour n’appartenir qu’à un seul et même univers.

Par le hasard des rencontres étudiantes, elle est invitée à une soirée de jeunes skinheads qui lui exposent leur refus d’accueillir des étrangers en France. Lina approuve ce discours et ne se sent pas concernée, niant ses origines arabes. Or, cet effacement de sa culture d’origine permet au personnage d’être entièrement disponible pour tout ce qu’on lui propose. Dans la dernière partie du film, elle se rapproche d’un autre jeune homme qui appartient, lui, à un milieu progressiste. Rafaël, joué par Vincent Lacoste s’amuse de ce qu’il croit être un revirement politique, et lui dit sur un ton condescendant : « tu hésites entre l’extrême droite et l’extrême gauche ? » Au fil de leurs rencontres, il deviendra son troisième amant.

Lors de leurs discussions, le jeune homme est le plus souvent hors champ : ce sont les yeux éblouis de la jeune femme qui sont à l’écran, son visage en gros plan. Toutes les nouveautés dans la vie de Lina émanent de personnages masculins qui catalysent son attention. Il n’y a que très peu de plans d’ensemble, comme pour montrer que Lina ne fait jamais pleinement partie d’un groupe. Le groupe d’intellectuels qu’elle fréquente lui laisse rarement la parole, et lorsqu’elle propose de participer à la rédaction de leur revue avec un article sur Manet, Rafaël répond en parlant d’elle à la troisième personne : « Il aura fallu attendre qu’une sans papiers se pointe pour avoir un article sur Manet ! » Elle est sans cesse placée dans cette position passive de réception du savoir européen, ce qui souligne une double domination : celle des rapports hommes-femmes dans la vie intellectuelle, et celle de l’oppression coloniale. Lorsqu’elle doit contester son obligation de quitter le territoire français, c’est grâce au père de son amant, qui est avocat, qu’elle peut bénéficier d’une défense. Sa plaidoirie est la scène finale du film et sert de happy end : grâce à l’efficacité de son avocat, son obligation de quitter le territoire est annulée et elle pourra pleinement vivre sa vie en France. Cette scène est largement invraisemblable quand on connaît le sort qui est réservé habituellement aux sans papiers par l’administration française .

Mais Lina n’a peur de rien, et cette audace individuelle semble le garant de son séjour en France. Le film est l’histoire d’une téméraire, d’une audacieuse, qui se nourrit intellectuellement de ses discussions amoureuses, mais jamais de luttes collectives… ni de son propre passé. En somme, c’est l’histoire d’une amnésie miraculeuse. Lina se sent légère car elle est sans passé. On peut s’envoler avec elle, mais aveuglément.


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