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Grave

Julia Ducournau / 2016

>> Célia Sauvage  

Publié le vendredi 14 avril 2017




Grave est un film sur la métamorphose, le désir féminin, le rapport au corps et aux normes, à la croisée du récit d’apprentissage (coming-of-age et tradition des teen movies) et du film d’horreur (body horror movie, film de cannibalisme, film de monstre).

Depuis sa sélection à La Semaine de la critique à Cannes, le premier film de Julia Ducournau multiple les sélections dans les festivals et devient un succès critique bien au-delà de la France. Le film est presque unanimement reçu par la presse internationale comme un film féministe mais aussi défendu comme tel par la réalisatrice : « Mon film est totalement féministe. Je voulais que ce personnage échappe à tous les déterminismes possibles, sociaux, familiaux ou sexuels. Je voulais abolir toutes les barrières et essayer de viser l’universalité. C’est un film transgenre. Autant dans sa forme que dans ses personnages. Mon personnage est transgenre parce que c’est une métamorphose permanente. Le corps est féminin, mais ce n’est pas ce qu’elle est. Elle représente le trajet vers l’humanité. » [http://cheekmagazine.fr/culture/julia-ducournau-feminisme-horreur-grave/].

Pourtant la vision du film et le discours de la réalisatrice provoquent en moi tout autant un enthousiasme rafraichissant et une gêne, une frustration démesurées. Je défends le radicalisme du film à qui veut l’entendre mais peine à faire comprendre son ambiguïté problématique. Car finalement, de quel féminisme parle Julia Ducournau ? N’est-ce pas une définition floue qui explique l’ambiguïté au cœur même de son film ?

Le féminisme contre la domination masculine

Grave suit le parcours de Justine (Garance Marillier), étudiante qui intègre une école vétérinaire et doit survivre à sa première semaine de bizutage. Elle découvre la tradition des grandes écoles, entre subordination forcée, humiliations et débauche. Son colocataire, Adrien (Rabah Naït Oufella), la rassure immédiatement : « Qu’est-ce que tu crois qu’il peut nous arriver ? C’est du flan tout ça. » Cette mascarade impose pourtant une pression réelle sur les nouveaux/elles étudiant.e.s qui acceptent en silence de se faire asperger de sang sur leurs blouses blanches pour la photo de la promotion. L’asservissement est un passage obligé pour être accepté par les ancien.ne.s. « Vous a-t-on forcée ? » demande l’infirmière à Justine. « Non », répond-elle, en pleine dénégation. Être dans la moyenne, ne pas se faire remarquer, se fondre dans la masse, c’est ce qu’on lui conseillera. L’intégration dans la société passe d’abord par le renoncement à son individualité, à ses propres désirs et convictions.

Le féminisme de Grave peut d’abord s’entendre comme une critique de la domination, à travers le bizutage. Les bizuteurs sont principalement des hommes ; les bizuts, principalement des femmes (ou le colocataire gay). C’est la violence de ce contexte coercitif qui provoque l’émergence de la violence monstrueuse de Justine comme une forme de résistance contre cette domination.

Mais la première ambiguïté du film découle du rôle de la grande sœur, Alexia (Ella Rumpf), étudiante en deuxième année. Elle participe à plusieurs reprises au bizutage de Justine. Elle la force à manger un rognon de lapin cru alors que sa jeune sœur, timide et végétarienne comme le veut la tradition familiale, refuse énergiquement. Plus tard, Alexia pousse Justine, dans un état de semi-coma dû à l’alcool, à manger un cadavre, alors qu’elle est filmée par les téléphones portables des autres étudiants choqués. La grande sœur se réapproprie également tous les codes de la prédatrice sexuelle (en provoquant des accidents sur les routes de campagne pour dévorer les cadavres), d’ordinaire associés au désir sexuel masculin.

A travers le récit d’amour-haine entre les deux sœurs, Grave questionne également la thématique de la sororité. La solidarité entre femmes a été un temps une réponse à la division féminine instaurée par la domination patriarcale. L’isolement des femmes ou leur rivalité ont longtemps été intériorisés et naturalisés par le cinéma notamment. Le féminisme sororal a d’abord permis l’émergence d’un empowerment, avant d’être perçu comme une démarche individualiste, souvent au prix d’une réappropriation des codes de la réussite masculine. Grave ne cède pas à l’empowerment individuel d’une sœur aux dépens de l’autre. Mais précisément à cause du dysfonctionnement de la solidarité sororale, Alexia tente d’entraîner Justine dans sa chute. Cet échec semble lié à la réappropriation des codes de la domination masculine par la grande sœur.

Le féminisme des corps

Dès lors que Justine accepte de suivre sa sœur dans la transgression en mangeant de la viande crue contre la tradition familiale végétarienne, la jeune femme se mue en un corps désirant et subversif. Elle prend alors conscience de son goût pour la chair crue (animale puis humaine) et entame sa métamorphose. Spectaculaire, celle-ci est d’abord diagnostiquée comme de l’eczéma, symptôme d’une intoxication alimentaire. Justine doit littéralement faire peau neuve et accepter sa monstruosité émergente.

Grave travaille ainsi une nouvelle représentation du corps féminin, plus crue : Justine a des poils sous les bras, ses cheveux souvent gras, ses sourcils pas assez épilés, elle a des cernes, de la sueur. En ce sens, le féminisme proposé par le film, s’articule au corps et à une vision essentialiste du « tout est nature ». Julia Ducournau cherche à naturaliser ce corps, quitte à faire émerger sa part de bestialité. Le cadre de l’école vétérinaire et la présence régulière des animaux qui surgissent au détour d’un plan, prend alors tout son sens. Justine apprend ainsi à découvrir son corps, ses pulsions et ses désirs, sexuels et cannibales, assume la rage et la violence contenues dans les désirs féminins, d’ordinaire policés ou absents des représentations au cinéma.

Cependant cette idée d’un corps authentique, cru (« raw » est le titre choisi pour la distribution internationale) défendu par ce féminisme des corps, est ambiguë. La découverte du corps n’est pas uniquement un moyen d’accéder à l’intériorité de Justine, aussi monstrueuse soit-elle ; un moyen de révéler ce qu’elle possède de bestial derrière son image de jeune femme tranquille. La représentation des corps est aussi et surtout une illusion qui cache une incorporation violente des normes. Le corps dans Grave n’est jamais tout à fait vierge du pouvoir patriarcal. La conquête des corps dans le film ne débouche pas sur une conquête du pouvoir, mais plutôt sur une soumission à celui-ci. Justine accepte, non sans mal, de porter une robe et de se maquiller comme tous les bizuts, puis y prend goût. Seule dans sa chambre, elle danse face à son miroir, séduisant et embrassant son propre reflet, en écoutant du rap féminin hardcore. Le corps de Justine devient l’objet d’un regard narcissique. C’est ce corps trivial que la grande sœur rebelle, pourtant très détachée des normes, décide néanmoins de soumettre aux dictats sociaux imposés au corps féminin parce que, selon elle, sa sœur « n’a pas le choix ». Justine, allongée sur le dos en petite culotte, accepte donc de se faire épiler. S’en suit des gros plans volontairement choquants de l’entrecuisse avec des poils englués dans la cire qui tire sur la peau meurtrie de la jeune femme. Plus tôt, l’infirmière racontait à Justine qu’une jeune étudiante en surpoids avait été rejetée par les internes en médecine, qui lui demandaient de « revenir lorsqu’elle aurait perdu du poids ». Plus tard, on retrouve la même injonction de standardisation des corps féminins lorsque Alexia met en garde sa sœur contre son « trip anorexique », ou encore lorsqu’une autre étudiante conseille à Justine de « mettre deux doigts » pour vomir. Les normativités corporelles (poids, pilosité, maquillage, vêtements) sont critiquées mais montrées comme incontournables et les corps féminins restent associés à la thématique du dérèglement, de la maladie (l’anorexie ou la boulimie). Grave ne dépasse pas ce postulat pour proposer une représentation émancipée des normes du féminin.

Le féminisme moral

La découverte de la monstruosité amorce la question de l’éthique et du contrôle des pulsions. Lorsque Justine découvre son attirance pour la viande crue, elle exprime son désir à travers la honte et la culpabilité, cachant un steak dans la poche de sa blouse à la cantine. Adrien lui propose alors de manger un kebab à l’abri des regards, dans une station-service au milieu de la campagne. Face à lui, elle a pourtant encore honte de manger de la viande crue le lendemain au petit-déjeuner. Plus tard, libérée de tout regard, elle va jusqu’au bout de son envie et mange le doigt coupé accidentellement de sa sœur inconsciente. Alexia ne la dénonce pas et lui évite une humiliation familiale à l’hôpital. Elle devient son mentor et lui révèle qu’elle partage les mêmes appétits interdits. Elle l’entraîne en pleine campagne, provoque un accident et mange à pleine bouche le passager mort. « Il faut bien que tu apprennes », lui dit-elle. Mais Justine semble terriblement choquée par le cynisme criminel de sa sœur.

La jeune femme tente par tous les moyens de cacher ses désirs monstrueux, souvent en proie à des crises sous les draps dans sa chambre. Un soir, dans le cadre du bizutage, elle se retrouve enfermée dans une salle de bain avec un inconnu, elle recouverte de peinture bleue, lui de peinture jaune, tous deux sommés de n’en ressortir que lorsqu’ils seront « complètement verts ». D’abord contrainte par son partenaire, elle y prend goût et mord la lèvre du jeune garçon, dévoilant ses désirs cachés aux yeux du petit groupe d’étudiants. Elle rentre se réfugier auprès de son colocataire qui lui demande si elle aime les pratiques sadomasochistes « ou si c’est plus grave ». Après un temps de réflexion, Justine admet que « c’est grave ». La gravité du titre désigne donc aussi cette faute, cette culpabilité ressentie par Justine.

Grave va plus loin encore puisqu’on découvre in extremis à la fin du film que cette gravité du titre désigne également une maladie, une malédiction familiale. Grave se termine sur l’aveu du père qui dévoile son torse meurtri par les morsures de sa femme. Le cannibalisme est donc un héritage qui se transmet de mère en fille. Cet héritage devient un déterminisme familial aussi pesant que le déterminisme social imposé par le bizutage. Justine intègre d’ailleurs la même école vétérinaire que sa sœur, et que ses parents ont aussi fréquentée autrefois.

La réalisatrice explique ainsi la morale de son film : « Je fais la trajectoire de cette personne qui doit passer par l’expérience de sa propre animalité, la mise en liberté de ses pulsions et la dangerosité de ce que cela implique à l’égard des autres, pour pouvoir re-rentrer dans l’humanité en se fabriquant un carcan moral. C’est-à-dire qu’au lieu de faire « grave ! », au lieu de nier, de refouler l’aspect noir de l’humanité, il faut que Justine accepte sa propre monstruosité. À la fin, elle est plus humaine que nous tous parce qu’elle a fait l’expérience du « elle peut, mais elle ne fait pas », donc de la question morale à l’égard de l’autre. » [http://www.lepoint.fr/pop-culture/cinema/julia-ducournau-avec-grave-j-essaye-de-dissequer-l-humanite-15-03-2017-2111982_2923.php]

Selon la réalisatrice, la révélation de la monstruosité permet l’apprentissage d’une nouvelle humanité. Justine ne doit pas apprendre à être elle-même, elle doit apprendre à être moins monstrueuse que sa sœur et sa mère. Cette dernière masque sa monstruosité derrière la mascarade mensongère d’une famille végétarienne bien sous tous rapports. Alexia, quant à elle, ne cherche pas à cacher sa monstruosité et lui donne libre cours en toute impunité. Ses désirs sont destructeurs et meurtriers (elle dévore le colocataire de sa sœur). Final expéditif et moralisateur, Alexia est punie et emprisonnée, sous le regard vide et sans émotion de ses parents. Justine a donc le choix entre ces deux modèles ou bien s’émanciper de l’héritage familial. Le féminisme de Grave serait donc aussi un féminisme moral qui revendique la rationalité (Justine est la plus intelligente de sa famille) et l’autonomie (des pressions sociales ou familiales). C’est le féminisme qui prône un humanisme nouveau. Mais celui-ci n’est pas exempt d’ambiguïtés.

Ce féminisme moral reproduit d’abord un système hiérarchique et punitif. Justine est celle qui fait l’expérience de la monstruosité mais n’y cède pas. En cela, elle est moralement supérieure à sa sœur (figure de la prédatrice sexuelle) et à sa mère (figure de la sorcière). Le film reproduit également une hiérarchisation des désirs acceptables ou non. La rage, la violence féminine et l’appétit sexuel féminins, d’ordinaire tabous au cinéma, sont ici certes exhibés mais confirment leur statut de désirs monstrueux et destructeurs. Ils ne sont jamais vecteurs d’émancipation car ils restent producteurs de culpabilité et de honte. L’apprentissage que fait donc Justine, c’est celui du contrôle de ses pulsions. Ceci est en opposition avec le mouvement d’émancipation du personnage qui refuse le bizutage et l’asservissement au groupe. Celle qui choisit pourtant un chemin individuel, loin de la masse, celle qui libère ses désirs les plus profonds, reconnait finalement que ces désirs doivent être canalisés pour ne pas porter atteinte aux autres. Repousser les limites, s’affranchir des contraintes et découvrir sa monstruosité, pour finalement trouver sa propre morale.

Ce féminisme moral pose un dernier problème. La transmission familiale présentée dans le film, rompt avec la valorisation du « matrimoine » comme héritage positif entre les générations. Le prédéterminisme familial et plus spécifiquement l’héritage maternel, est maladif dans Grave. La fin ouverte fait une ellipse sur l’émancipation de Justine dont le sort est laissé aux mains des spectateurs/trices, selon qu’ils/elles sont plus ou moins optimistes.

Je terminerai néanmoins sur une note d’espoir. Grave aurait pu être le film d’une génération. Il vient combler un manque terrible dans le paysage cinématographique français. Il prouve toute la puissance de la poésie et de la rage de la jeunesse française qui n’a pas dit son dernier mot. J’aime à penser que le film de Julia Ducournau renforcera l’appétit pour le cinéma de genre féminin en France, pour le cinéma féminin en France. Mais je me plais à rêver qu’un jour la représentation des corps et des désirs féminins sera véritablement émancipée car finalement il n’y a rien de grave à vouloir un féminisme plus radical.


grr générique


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