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Nicolas Pariser / 2019


Alice et le maire


>> Geneviève Sellier

dimanche 13 octobre 2019

Un jeune tendron, c’est plus agréable à regarder !



Le maire socialiste de Lyon prend conscience qu’il est arrivé au bout de rouleau après trente ans de règne municipal. Il fait embaucher une jeune Normalienne passée par Oxford pour l’aider à penser, pour « prendre du recul ». Il ne s’agit pas, comme dans La Conquête (Xavier Durringer, 2011) à propos de Sarkozy, d’un récit biographique satirique sur Gérard Collomb. Aux dernières nouvelles, celui-ci, bien qu’âgé de à 72 ans, n’a aucun doute sur ses capacités à continuer à exercer le pouvoir municipal.

Le film se veut une réflexion générale sur l’épuisement (en) politique, bien en phase avec l’air du temps. Et d’ailleurs, à la fin, nous ne sommes pas plus avancé.es sur la question, comme si ce sentiment d’épuisement avait déteint sur le réalisateur-scénariste lui-même.

L’idée du film est de faire incarner la « capacité de penser » par une (jeune) femme. A priori, en tant que féministe, on ne peut que se réjouir de cette inversion du stéréotype : la pensée est plutôt associée dans notre culture à un vieux mâle blanc…

Et Anaïs Demoustier, avec sa silhouette androgyne et son look sans apprêt, accomplit une performance remarquable en incarnant ce personnage qui prend au sérieux sa mission, sans toutefois se prendre trop au sérieux…

Autre point positif du film : Fabrice Lucchini a choisi la sobriété pour jouer ce maire au bord de l’épuisement, mais qui hésite entre tout laisser tomber et franchir l’étape suivante : postuler à la présidence de la république. Lui aussi prend au sérieux son personnage, dont nous ne doutons à aucun moment qu’il fait son boulot de maire du mieux qu’il peut, et avec des vraies convictions progressistes. Il ne s’agit donc pas d’une satire politique de plus, si facile dans ces temps de dégagisme…

Enfin, autre souffle d’air frais, il ne sera pas question de coucherie, ni même de désir entre les deux protagonistes : la jeune Alice n’a pas l’intention ni l’envie de succomber aux tempes argentées du maire, et le maire lui-même a visiblement depuis longtemps investi toute sa libido dans la politique… S’il y a séduction entre les deux, c’est sur un plan strictement intellectuel.

On suit donc leurs échanges souvent en coup de vent entre deux portes de bureau ou de voiture, mais aussi plus calmement le soir, quand la vie sociale s’est calmée, et les effets qu’ils ont sur la vie trépidante du cabinet du maire. L’influence d’Alice sur le maire finit par se révéler délétère par rapport aux projets politiques que son entourage a pour lui, et on tente d’écarter la jeune femme, mais avant de s’en aller, elle convainc le maire d’écrire un discours propre à réveiller les esprits dans un PS en pilotage automatique (on peut imaginer que c’est juste avant son effondrement). Discours radical dont nous avons la primeur, mais que le maire ne prononcera finalement pas, pour des raisons qui restent assez obscures et qui témoignent sans doute surtout de l’incapacité du film à traiter de l’impasse politique bien réelle dans laquelle nous nous trouvons.

Si l’on ne peut que saluer cette irruption d’une figure féminine incarnant la pensée dans le cinéma français, son (très) jeune âge pose problème par rapport à la réalité sociale qu’elle est censée représenter : nous avons en France beaucoup de femmes dont la pensée est novatrice et pourrait opportunément enrichir le débat public si les médias et les hommes politiques les sollicitaient plus souvent, mais elles n’ont pas trente ans, elles en ont plutôt cinquante ou soixante… ce qui est normal, rien ne prend plus de temps que de construire une pensée autonome.

En sortant de la salle, je pensais au constat que font les comédiennes du « Tunnel des 50 » : cette association dénonce la disparition quasi-totale des scènes et des écrans des actrices de plus de 50 ans, alors que les femmes de plus de 50 ans représentent dans la société française 50% des femmes majeures. Même (et c’est rare) quand le rôle imposerait, comme dans Alice et le maire, une femme d’âge mûr, les auteurs (producteurs, réalisateurs) choisissent une actrice tout juste trentenaire… et on se retrouve avec une nouvelle variation du « couple incestueux » que nous avons repéré dans le cinéma français des années 30 , c’est-à-dire l’association d’un homme d’âge (très) mûr (Lucchini a 67 ans) avec une femme qui a la moitié de son âge (Anaïs Demoustier a 32 ans), que le film raconte ou non un rapport amoureux.

Ajoutons que le réalisateur choisit de ridiculiser la radicalité politique (la conscience de l’urgence écologique) à travers un personnage d’artiste bourgeoise hystérique… Il y a encore des progrès à faire pour un traitement égalitaire des personnages filmiques du point de vue du genre, et plus en phase avec la réalité sociale.


>> générique


Polémiquons.

  • Si le réalisateur du film ne demande pas à sa comédienne d’incarner le rôle d’Alice en jouant sur son sex-appeal, ce qu’on peut saluer car Anaïs Demoustier impose sa présence autrement, il est scandaleux que celle à qui il confie la défense de l’écologie dans le film, soit représentée sous les traits d’une artiste hystérique et narcissique. Ce n’est pas un point de détail mais cela souligne une grave faille de ce film dont les qualités ont été écrites plus haut. Les contenus politiques du film sont traités à la légère ; par exemple la construction du discours écrit par Alice et le maire est totalement dénué de crédibilité quand on sait combien les appareils de parti ne laissent pas la liberté de tels écarts à leurs représentants... Encore plus, choisir une femme pour traiter la cause écologique , en la présentant comme une cinglée est particulièrement choquant et compromet radicalement sur le fond les qualités du film.

  • Faudrait savoir ce qu’on veut...!

    Quelques rappels :

    En France la loi prévoyant le "mariage pour tous" a exclu précisément le mariage incestueux entre adultes alors que l’inceste entre adultes n’est pas interdit dans ce pays depuis la Révolution. Désigner comme « incestueux« les rapports - sexués ou non - entre adultes consentants avec une importante différence d’âge est une analogie surprenante alors que cette différence est un phénomène très ancien et qui relève plus du patriarcat que de l’inceste. Incidemment, qualifierez-vous l’actuel couple présidentiel d’incestueux ?

    Votre conception égalitaire du choix des acteurs et actrices est fondée sur le refus de la discrimination sur l’âge en plus du genre. Or, si ce principe est tout-à-fait légitime sur la procédure d’embauche standard, qu’en est-il de l’embauche d’acteurs au théâtre ou au cinéma qui est déterminée par le scénario du spectacle ? La justice doit-elle prévaloir sur la liberté de création, même si celle-ci est détestable ?

    Bien sûr, Sarah Bernardt a joué l’Aiglon. Et depuis, et même bien avant, combien d’acteurs masculins - ont joué des rôles féminins ! Avec la théorie du genre, se pose actuellement la question de l’identitée du genre. Y compris celle de l’acteur-trice. Sur quels critères se fonder ? Celui de la génétique ou de l’apparence ? Est-ce l’histoire du film qui doit être crédible ou est-ce l’égalité fondé sur le Code du travail qui doit prévaloir ?

    - Par ailleurs une histoire doit-elle exposer des principes, genre proletkult jdanovien ou plutôt la subjectivité du créateur ? Ne pas oublier que le « proletkult » contemporain est la dénonciation de « l’appropriation culturelle ». En effet la justice militante ne réclame pas seulement l’égalité entre les genres mais aussi la coïncidence entre la race de l’acteur et celle de son rôle, et même l’embauche des acteurs en fonction de la démographie ethnique locale (les statistiques ethniques existent partout sauf en France...), ou même la reconnaissance de « l’intersectionnalité ». dans l’embauche. Que répondrez-vous à ceux - à celles - qui réclament une répartition non seulement qui tienne compte de la représentativité des actrices mûres mais mais aussi de celles en « surpoids » (tous genres et âges confondus) ?

    Réflexion incongrue de ma part ? Ou même de mauvaise foi ? Ce qui précède n’est plus une hypothèse. Il suffit de visiter la myriade de sites internet nord-américains qui vont jusqu’au bout de cette logique. Car on sait à présent que le progressisme en France n’est plus que la succursale du progressisme américain. La revendication sociale à la française a été évacuée par le sociétalisme nord-américain.

    Salutations,

Polémiquons ?

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