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J’ai ressenti en regardant Rien à perdre le même malaise que lors de la projection de À plein temps (Eric Gravei, 2022). Pour raconter les difficultés d’une mère de famille, le film écrase son personnage sous toutes les formes d’aliénation et d’oppression. Ce qui est absent dans les deux cas, c’est la capacité d’agir des individues.
Sylvie (Viriginie Efira), mère célibataire de deux garçons, est serveuse dans une boite de nuit. Un soir où elle a laissé seul le plus jeune, Sofiane, 8 ans, qu’elle croyait endormi, avant que son frère aîné, Jean-Jacques, soit rentré, l’enfant met le feu à la cuisine en voulant se faire des frites. Pompiers, ambulance, et la mère qui n’a pas répondu au téléphone pendant son service, arrive trois heures plus tard à l’hôpital. S’enclenchent alors les services sociaux qui vont bientôt emmener l’enfant pour « le mettre à l’abri » et soumettre sa mère à divers « tests » pour s’assurer qu’elle est capable de prendre soin de son fils. Bien entendu, la séparation met Sylvie dans un état de souffrance et d’exaspération qui ne fait qu’aggraver son cas. Malgré l’aide de ses deux frères et de son fils aîné, elle se heurte au mur des services sociaux et de la justice, qui s’abritent derrière « le bien de l’enfant », et elle ne fait que s’enfoncer jusqu’à la « sortie de route » finale…
Dès le début, le filmage dans la boite de nuit en plans serrés caméra à l’épaule est oppressant. Et le jeu explosif de Virginie Efira concourt à donner l’impression d’un engrenage impossible à arrêter. La dimension sociale du problème des enfants placés pour « défaillance parentale » disparaît derrière un affrontement kafkaïen entre la mère de plus en plus en colère et l’assistante sociale (India Hair) sûre de son bon droit. En tant que spectateur.ice, on a beaucoup de mal à ne pas prendre fait et cause pour la mère, en particulier quand on lui interdit de voir son fils après qu’il a tout cassé dans la salle d’accueil du foyer où il est placé, parce que "ce serait cautionner la violence de l’enfant" (alors qu’on comprend bien que son acte destructeur est l’expression de sa souffrance d’être séparé de sa mère).
La fin est carrément invraisemblable et irresponsable : la mère décide de fuir avec son fils vers l’Espagne, en laissant l’aîné qui vient d’être admis dans une formation de pâtisserie.
Le problème du film est peut-être aussi le casting : la beauté blonde et pulpeuse de Virginie Efira rend peu crédible son personnage de paumée. On se souvient de Crissy Rock, l’actrice au look « prolétaire » du film de Ken Loach, Lady Bird (1994) qui racontait une histoire similaire mais plus tragique encore : une mère de quatre enfants de quatre pères différents, laisse un soir ses enfants pour aller chanter dans un karaoké. Un incendie se déclare et son fils aîné est grièvement brûlé. Désormais les services sociaux ne la lâcheront plus, d’autant plus qu’elle vit avec un homme qui la brutalise. Elle perdra finalement la garde de ses quatre enfants. Mais c’est elle qui raconte son histoire à l’homme qu’elle vient de rencontrer, un exilé politique paraguayen qui tombe amoureux d’elle et tente de refaire sa vie avec elle. Les services sociaux du film de Ken Loach n’étaient pas plus sympathiques que ceux de Rien à perdre mais on voyait clairement la dimension sociale des ennuis de l’héroïne et le paternalisme des fonctionnaires en charge du dossier. C’est cette dimension sociale qui manque dans le film de Delphine Deloget, aussi bien dans le casting que dans les péripéties.







Polémiquons.
1. Rien à perdre ?, 29 mars, 23:48, par Côme Meunier
Bonjour, je réagis un peu à chaud à votre commentaire, car je crois que vous vous êtes trompé en comparant ce film à celui de Ken Loach.
Même s’il manque de clarté et de profondeur, il évoque néanmoins un sujet de façon habile : la chute dans un abîme de détresse psychologique.
En effet, l’héroïne est de toute évidence en souffrance depuis son enfance. Elle a suivi les codes de la société, a fait des enfants, elle travaille, s’occupe de son logement, a des amis. Mais elle n’a jamais travaillé sur elle même. On dirait qu’elle n’a simplement pas fait de thérapie. Et il est plus qu’évident, tant elle lutte contre, qu’elle en a grand besoin.
Mais la présence de ses enfants, de sa famille, l’en empêche. Elle doit et veut chuter plus profond, jusqu’à tout perde.
C’est ainsi qu’elle fuit en Espagne, pour vivre de beaux instant avec son fils, rattraper le temps perdu et enfin s’écrouler lors de la fin probable de cette échappée. Le grand l’a compris, le petit le comprendra autrement : leur mère souffre, elle est malade.
L’institution mise en cause ici n’est pas celle qui protège les enfants, mais la société en elle même qui ne fait pas de place (les proches, le travail) pour la bancalité d’une mère dépressive (bipolaire ?).
Contrairement au film de Ken Loach qui nous amène à croire au projet de vie de son héroïne, celui de Delphine Deloget nous prouve que derrière la beauté et l’éloquence se cachent parfois des gouffres psychiques, insondables.
Qu’en dites vous après 2 3 ans ?