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Laurie Nunn

Sex Education / saisons 1 et 2


>> Sarah Belhadi / mercredi 12 février 2020

Un regard empathique sur la sexualité adolescente


Sex education est une série qui parle des adolescent.es mais s’adresse à tout le monde. Focalisée sur la sexualité de manière à la fois didactique et divertissante, l’intrigue se déroule dans un univers où les smartphones côtoient les couleurs chatoyantes des seventies, ce qui donne une certaine idée sur la liberté de ton adoptée par la série. L’histoire prend place dans une région rurale du Pays de Galles et plus particulièrement sur le campus d’un établissement d’enseignement secondaire britannique.

Un contexte ordinaire pour une production qui se réclame du teenshow (programme pour adolescents) mais une des innovations de cette série est de montrer des scènes de sexe plutôt explicites, sans fausse pudeur ni fétichisation des corps adolescents. La série montre également toute la maladresse qui caractérise les premiers rapports amoureux.

Diversité des pratiques sexuelles

Otis (Asa Butterfiel) est un jeune garçon peu charismatique, plutôt gauche et guère populaire. Il est inhibé sexuellement par une mère sexologue envahissante, ce qui le place à la marge de ses congénères adolescents, obnubilé.es par la découverte de leur sexualité. Le recours au trope de la mère castratrice aurait pu être agaçant, cependant des arcs narratifs complexes évitent de tomber dans cet écueil. Si Jean (Gillian Anderson, l’actrice de X-Files) est une mère un brin intrusive, elle est également une femme foncièrement indépendante, avec un caractère affirmé que la deuxième saison prend davantage le temps de dépeindre, avec humour et tendresse.

Son fils Otis, à défaut de pratiquer la sexualité, prodigue des conseils aux élèves de son lycée, sur les directives de Maeve (Emma Mackey), la rebelle aux cheveux roses et veste en cuir, qui flaire une combine juteuse. Leur improbable alliance va donner lieu à de clandestines transactions au sein de l’établissement scolaire : des recommandations sur le plan sexuel moyennant finance. Otis reçoit des confessions sur les petits désagréments qui surviennent dans la vie intime des ados : des fellations trop zélées qui provoque des nausées, la pression du sportif trop bien doté, la pudeur de celleux qui préfèrent éteindre la lumière quitte à se cogner dans le noir. Censé y apporter des solutions, il n’y parvient pas toujours et finalement on peut voir dans ce choix narratif un prétexte pour évoquer les pratiques sexuelles dans toute leur diversité et de manière non surplombante. La série semble vouloir lutter contre cette croyance répandue chez les plus jeunes, que la sexualité se résume à ce qui gravite autour de la pénétration vaginale.

L’épisode 3 de la première saison aborde avec justesse et délicatesse le sujet sensible de l’avortement, et donne à voir une adolescente très conservatrice (Anjana Vasan), qui considère que le recours à l’IVG est un crime, et sanctifie la question de la virginité. Alors qu’Otis discute avec elle, toujours dans l’optique de se rendre utile, il réalise que bien qu’ayant expérimenté plusieurs autres pratiques sexuelles, elle se dit vierge car elle n’a encore jamais été pénétrée par voie vaginale. La portée subtilement humoristique de cette scène donne le ton.

Haro sur l’hétéronormativité

Sex education est une série qui prend soin d’inclure tous les types de sexualité, sans pour autant montrer comme marginales celles qui sortent de l’hétéronormativité. Dans l’épisode 4 de la première saison, deux lesbiennes consultent Otis car elles ne s’entendent pas sur le plan sexuel. Pensant au départ qu’il s’agit d’une « faille technique », l’une d’elle se rend compte que le problème vient de ce qu’elle n’est pas assez attirée par sa partenaire. Situation qui fait dire à Otis : « On ne choisit pas par qui on est attiré ». Cet argument est souvent utilisé pour illustrer que l’homosexualité n’est pas un choix. Ici, le propos de la série va plus loin, il ne s’agit pas de faire tenir à Otis un discours progressiste, mais de montrer que si Ruthie (Lily Newmark) est malheureuse, c’est parce qu’elle n’est pas avec la bonne personne, et non parce qu’elle rejette son orientation sexuelle. Un traitement qui change considérablement la vision de l’homosexualité.

Anwar (Chaneil Kular), jeune homme populaire affichant son homosexualité, fait une remarque à Adam (Conor Swindells), prototype de la masculinité toxique, après que ce dernier s’est rendu responsable d’un énième comportement homophobe. Anwar lui fait comprendre sans détour que ses propos sont davantage stigmatisants pour lui que pour la communauté qu’il vise. C’est aussi le point de vue de la série, qui propose plusieurs personnages homosexuels différents, allant à l’encontre des stéréotypes.

La première saison contient une scène d’agression homophobe, dans laquelle Eric (Ncuti Gatwa), le meilleur ami d’Otis, un jeune garçon noir et homosexuel, est pris à partie. Alors qu’il se rend à un évènement festif, habillé avec des vêtements chatoyants, deux hommes le frappent et l’humilient. Eric est également victime de harcèlement de la part d’Adam, lequel deviendra son amant en fin de première saison. Un choix vivement critiqué sur les réseaux sociaux, comme validant des schémas de relation toxique, ce à quoi la deuxième saison apporte une réponse complexe. On voit Eric naviguer entre une relation secrète et torturée avec Adam ou et une liaison ouverte avec Rahim (le Français Sami Outalbali), mais ce cheminement et le choix final qui en découlent sont montrés avec beaucoup d’empathie pour tous les personnages impliqués.

Plaisirs solitaires et émancipation féminine

La série aborde un autre tabou : la masturbation. Masculine avec Otis, d’abord confronté à un blocage jusqu’au déclic qui lui fait mettre les bouchées doubles, avec des scènes de masturbation parfois comiques, où il découvre l’orgasme tant attendu.
Féminine, avec Aimée (Aimee Lou Wood), qui passe pour une poupée écervelée au début de la série, mais bénéficie d’une évolution positive, notamment par les connaissances qu’elle acquiert à travers cette pratique autocentrée. En effet, Aimée devient actrice de sa sexualité quand elle parvient à savoir ce qu’elle aime vraiment, grâce à la masturbation. Celle-ci est également présente dans la deuxième saison, avec un couple de jeunes lesbiennes qui expérimentent une sexualité détachée des stéréotypes associés au sexe entre femmes. Dans la première saison, le traitement de la sexualité d’un autre couple lesbien avait suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux, où on avait reproché au couple formé par Ruthie et sa compagne, d’avoir une sexualité limitée à la pratique des « ciseaux », davantage perçue comme un fantasme masculin que revendiquée par la communauté lgbtqi+.

Enfin, dans chaque saison, un épisode est consacré au thème de la sororité. Un idéal à contre-courant des représentations dominantes qui encouragent plutôt les femmes à se considérer comme des rivales. Dans un épisode qui traite de la circulation de photos intimes, un fléau des pratiques adolescentes, puis dans un autre qui traite du harcèlement, les personnages féminins se retrouvent à propos d’oppressions qui visent quasi-exclusivement les femmes. Ainsi dans l’épisode 2 de la deuxième saison, plusieurs élèves sont punies ensemble parce qu’elles sont soupçonnées d’avoir écrit une remarque sexiste à l’encontre de leur professeure. Leur punition collective consiste à chercher quelque chose qu’elles auraient toutes en commun. Alors qu’elles peinent à trouver, l’une d’entre elles se met à raconter l’agression sexuelle qu’elle a subie dans le bus pour se rendre au lycée. A partir de là, toutes réalisent qu’elles peuvent relater une expérience similaire. La thèse est clairement affichée : ce qui rassemble les femmes, c’est l’oppression qu’elles subissent en tant que femmes. Comme dans l’épisode qui porte sur les photos intimes, l’épisode se clôt sur une action symbolique de solidarité féminine.

Par ailleurs, Sex Education ne se contente pas de jouer la carte de l’inclusivité à propos des « minorités sexuelles », la série jouit d’un casting très diversifié, assez représentatif de la société britannique dans sa pluralité raciale. La question du racisme n’est jamais abordée en tant que telle, mais il s’agit moins d’une omission que d’un parti-pris. La diversité raciale de la société britannique est un fait que les jeunes vivent comme une évidence.

La série, qui amène une bouffée d’air frais dans l’univers monochrome de la fiction pour adolescent.es, rencontre un franc succès non seulement auprès de celleux-ci mais aussi des adultes, et occupe actuellement la quatrième position dans les programmes les plus regardés de la célèbre plateforme de visionnage. Elle devrait se poursuivre avec une troisième saison car la créatrice principale de la série, Laurie Nunn, a confié à la presse s’atteler à écrire de nouveaux épisodes. To be continued...


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