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Olivier Nakache / Eric Toledano

En thérapie


>> Geneviève Sellier / dimanche 14 février 2021

En analyse, les femmes sont nettement plus convaincantes!


Série de 35 épisodes de 30mn, produite par Olivier Nakache et Éric Toledano, diffusée sur Arte


Tout d’abord une petite mise au point, suscitée par le cri de colère de Fanny Herrero [1], la scénariste de Dix pour cent, devant l’invisibilisation persistante du travail des scénaristes sous-payé·e·s en France, alors qu’aux États-Unis « writing is gold » : l’écriture c’est de l’or !

La série En thérapie (32 épisodes de 30 minutes) ne fait pas exception à la règle : elle est présentée comme l’œuvre d’Olivier Nakache et Éric Toledano, qui ne sont en fait que les co-producteurs, avec Yaël Fogiel et Laetitia Gonzalez (lesquelles ne sont jamais citées), du remake de la série israélienne Be Tipul, la version française étant scénarisée par David Elkaïm, Vincent Poymiro, Pauline Guena, Alexandre Manneville, Nacim Mehtar, et réalisée par Toledano, Nakache, Pierre Salvadori, Nicolas Pariser et Mathieu Vadepied.

Compte tenu de la nature de cette série qui raconte principalement des séances entre un psy et cinq de ses patient·e·s, inutile de dire que le travail des scénaristes est stratégique… (et comme par hasard, ce sont surtout les femmes qui disparaissent dans ce raccourci qui attribue la série à Nakache et Toledano).

Cette mise au point étant faite, venons-en à la série elle-même. Le Dr Dayan (Frédéric Pierrot), la cinquantaine, reçoit en face à face, au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, Ariane, chirurgienne (Mélanie Thierry), Adel, policier de la BRI (Reda Kateb), Camille, jeune nageuse accidentée (Céleste Brunnquell), et un couple en crise, Damien (Pio Marmaï) et Léonora (Clémence Poésy) ; enfin il a recours à une ex-amie psy à la retraite, Esther (Carole Bouquet) comme « contrôleuse ». Son épouse Charlotte (Elsa Lepoivre) fait des apparitions de plus en plus tendues au fur et à mesure que la crise entre eux s’amplifie.

Je n’ai pas vu la série israélienne, mais seulement le remake américain avec Gabriel Byrne.

Frédéric Pierrot est nettement moins glamour, mais cela ne nuit pas au sérieux de l’entreprise, au contraire. Le fait d’avoir choisi un comédien à la notoriété limitée qui a fait beaucoup de seconds rôles au cinéma (chez Tavernier et chez Jaoui en particulier) renforce l’authenticité du personnage de psy en crise. La mobilité des expressions de son visage que ses patient·e·s scrutent avec intensité, participe à la dynamique des séances.

Le travail des acteur/trices est impressionnant, dans la mesure où ils en sont à peu près réduits à rester assis sur le divan en face du thérapeute. La position du corps, les expressions du visage, le ton des répliques donnent lieu à un travail dans la dentelle comme on en voit rarement à la télévision ou au cinéma…

Le couple qui vient consulter à cause d’une grossesse que la femme hésite à assumer, est particulièrement pathétique, tant il semble construit sur la complémentarité des névroses de chacun·e : l’une des séances est interrompue par une fausse couche, qui laisse une grosse tâche de sang sur le divan rouge, ce qui provoque une réaction panique de Dayan qui appelle sa femme à l’aide… Les retards successifs de l’un·e ou de l’autre soulignent leur difficulté à trouver un terrain d’entente et le récit de leurs histoires familiales finit par les mettre d’accord pour se séparer, pendant que le psy vit en parallèle l’explosion de sa cellule familiale.

Finalement, ce qui est le plus discutable, c’est ce choix d’un événement traumatique, le massacre du Bataclan, donné comme un trauma collectif qui nourrit les traumas individuels des personnages : Ariane est une chirurgienne qui a opéré toute la nuit les victimes du Bataclan, Adel fait partie des policiers qui sont entrés dans le Bataclan pour tenter de « neutraliser » les terroristes, et le psy lui-même semble vivre cet événement de façon traumatique.

Mais les difficultés des autres patients n’ont rien à voir avec cet événement, et même le transfert amoureux d’Ariane sur son psy, ce qui le déstabilise complètement, est beaucoup plus ancien que le Bataclan. Seul Adel, le policier de la BRI, vient consulter à cause du traumatisme qu’il a subi au Bataclan, ce qui a ravivé un trauma ancien qu’il avait enfoui dans sa mémoire : le massacre de la famille de son père, dont il a été le témoin enfant, en Algérie pendant la guerre civile des années 1990. Cela va l’amener à faire un choix terrible, partir en Syrie pour défendre les Kurdes assiégés par DAESH, où il va se faire tuer quelques jours après son arrivée. Au-delà du manque de vraisemblance de cette mort, on a l’impression que les auteurs ont sacrifié au spectaculaire en ajoutant aux traumatismes personnels de chaque personnage un traumatisme collectif dont la fiction n’avait pas besoin.

S’agit-il d’une crainte que les histoires individuelles ne soient pas assez intéressantes ou qu’elles soient trop éclatées ? L’accent mis sur le massacre du Bataclan éloigne l’attention du mécanisme fondamental de ce type de thérapie : faire émerger des traumatismes anciens pour permettre aux individus de s’en libérer et de vivre plus sereinement.

Doit-on mettre au compte de la présence hégémonique des hommes dans l’équipe des scénaristes et des réalisateurs ce manque de confiance dans la dynamique propre d’une psychothérapie ? On sait que les hommes ont plus de mal que les femmes à se livrer à ce genre d’exercice…

C’est d’autant plus dommage que les deux patientes, Ariane et Camille, mettent au jour un traumatisme dont la fréquence n’est plus à démontrer (coïncidence étonnante quand on sait que le tournage s’est terminé en janvier 2020, il y a exactement un an) : un abus sexuel subi dans l’adolescence de la part d’un homme de leur entourage familier.

Mais du fait de l’accent mis sur le traumatisme collectif du Bataclan, le traumatisme individuel de ces femmes perd de son importance. Camille, l’adolescente qui a fait une tentative de suicide, surmontera grâce à la cure le trauma d’avoir été abusée sexuellement par son entraîneur de natation ; quant à Ariane, qui a vécu adolescente la même expérience traumatique, l’abus sexuel par un familier ayant autorité, le transfert amoureux qu’elle fait sur son psy va compliquer considérablement la cure, d’autant plus que Dayan décide, au lieu de gérer ce transfert dans les règles,de répondre au désir de sa patiente, avec toutes les conséquences calamiteuses qu’on peut imaginer…

Le fait qu’elle ait été en première ligne pour opérer les victimes du Bataclan, paraît un ajout très artificiel qui ne fait que brouiller les lignes.

Enfin Carole Bouquet qui joue le rôle de la « contrôleuse » (la psy chez qui Dayan va pour réfléchir à ce qui se passe avec ses patient·e·s) est un personnage ingrat : veuve d’un psy qui a été le mentor de Dayan, avec qui il s’est brouillé douze ans auparavant, elle tente sans grand succès de le mettre en face de ses contradictions, mais sa solitude, son intérieur vieillot et triste, son retrait de la vie sociale (elle dit n’avoir plus de patient et écrire pour trouver une raison de vivre après la mort de son mari un an auparavant) donne une image peu engageante de la fonction pourtant essentielle de contrôle à laquelle un psy digne de ce nom doit se soumettre.

On aimerait voir que la suite soit écrite par des femmes scénaristes… Les différences seraient sûrement intéressantes !


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