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Woman and Child, quatrième long-métrage du réalisateur iranien Saeed Roustaee, (La Loi de Téhéran 2021 ; Leila et ses frères 2022), raconte l’histoire de Mahnaz, une veuve qui élève seule ses deux enfants : Aliyar, son fils adolescent, et Neda, sa petite fille. Elle vit dans un appartement à Téhéran avec sa sœur Mehri et leur mère. Mahnaz travaille comme infirmière dans un hôpital et entretient une relation amoureuse avec un collègue, Hamid, ambulancier. Lorsqu’elle accepte sa demande en mariage, cette décision semble ouvrir la possibilité de reconstruire sa vie. Pourtant, cette tentative de recomposition familiale la conduit progressivement vers une situation qui aboutit à la mort de son fils.
Le film présente Mahnaz dans une position complexe. Elle est à la fois mère, femme active et engagée dans une relation affective en dehors du cadre officiel du mariage. Dans l’Iran d’aujourd’hui, ce type de relation est devenu un peu plus visible pour les femmes célibataires, mais il demeure plus délicat pour les mères seules. Une femme avec deux enfants n’est pas un choix facile pour un homme, et les mères sont souvent censées placer leurs enfants au centre de leur vie. Dans ce contexte, beaucoup préfèrent garder leurs relations secrètes et n’en parler qu’à un cercle restreint de proches. L’histoire commence précisément au moment où Mahnaz décide de rendre cette relation publique et de la transformer en mariage.
À travers ce récit intime, Roustaee esquisse également le portrait d’une société en mutation, où les transformations sociales coexistent avec des règles familiales encore fortement marquées par des normes patriarcales. Cette tension apparaît dans plusieurs scènes. Dans l’une d’elles, située dans une clinique esthétique, la caméra se fixe d’abord sur le visage de Mahnaz, qui s’apprête à recevoir une injection de botox, avant que le cadre ne s’élargisse pour révéler une salle remplie de femmes venues pour la même intervention. Ce changement de cadrage transforme une décision apparemment personnelle en expérience collective. Mahnaz est venue ici pour paraître plus jeune et plus séduisante aux yeux de Hamid. Ce choix semble individuel, mais il prend sens dans un contexte social où l’apparence des femmes reste largement liée au regard et au jugement masculins.
Roustaee inscrit ainsi Mahnaz parmi ces femmes qui tentent de composer avec ces normes. Certaines analyses féministes en Iran décrivent cette position comme une forme d’entre-deux : ni soumission totale aux règles existantes, ni confrontation ouverte avec elles.
Au début du film, Mahnaz se trouve précisément dans cette position. Pour préserver sa relation avec Hamid, elle accepte des compromis. Lorsqu’une amie évoque l’infidélité de celui-ci, elle préfère ignorer cet avertissement. Elle sait également qu’il contourne les règles dans son travail d’ambulancier, mais choisit de fermer les yeux. Quand Hamid lui demande de cacher l’existence de ses enfants lors de la rencontre avec sa famille, Mahnaz accepte aussi. Dans chacune de ces situations, elle agit en connaissance de cause et préfère éviter l’affrontement afin de préserver une stabilité fragile. Le film montre comment ces décisions, qui semblent d’abord mineures, fragilisent peu à peu l’équilibre de sa vie.
Le récit élargit ensuite le regard aux institutions qui entourent la vie de Mahnaz. L’école d’Aliyar est filmée avec de hauts murs et une porte métallique qui évoquent davantage l’entrée d’une prison qu’un lieu d’apprentissage. La mise en scène suggère un espace austère et froid, dominé par une logique disciplinaire plus que par une volonté pédagogique. Le film prolonge cette impression dans sa représentation de la ville : Téhéran apparaît souvent comme un espace dense, dominé par le béton et les immeubles, où la présence de la nature semble presque absente. Cette atmosphère urbaine renforce le sentiment d’un environnement dur et contraignant. Dans un tel contexte, l’école apparaît moins comme un refuge pour les adolescents que comme une source supplémentaire de pression pour les familles. C’est dans ce cadre qu’Aliyar est présenté comme un élève intelligent mais rebelle, qui transgresse à plusieurs reprises les règles scolaires, au point que l’établissement reproche à Mahnaz son comportement.
Le système judiciaire semble lui aussi étranger à l’expérience vécue par Mahnaz. Après la mort de son fils, elle se rend au tribunal pour tenter d’obtenir justice et une forme de reconnaissance de sa souffrance. Mais lorsque la cour déclare le grand-père paternel innocent, la situation se retourne contre elle. Blessé par la plainte de Mahnaz et encouragé par Hamid, le père de son mari défunt remet en question la garde de sa fille. Cet épisode rappelle la place que le droit accorde encore aux pères et aux grands-pères paternels dans les questions de tutelle. La procédure judiciaire devient alors pour Mahnaz non pas un espace de réparation, mais une nouvelle épreuve.
La famille de Mahnaz reflète elle aussi ces tensions. Comme beaucoup de familles vivant dans une ville chère comme Téhéran, avec des ressources économiques limitées, plusieurs générations partagent le même logement. Dans cet appartement, les trois femmes - Mahnaz, Mehri et leur mère - travaillent. Un dialogue entre Mahnaz et le surveillant de l’école révèle même qu’elle cumule deux emplois pour subvenir aux besoins de sa famille. Cette pression économique conduit à une répartition des responsabilités maternelles : en son absence, Mehri et leur mère participent activement à la prise en charge des enfants. La maternité apparaît ainsi moins comme une fonction individuelle que comme une responsabilité partagée entre plusieurs femmes.
Cependant, ce réseau de soutien, malgré sa solidarité apparente, demeure traversé par des relations parfois contradictoires. Une scène illustre subtilement cette ambivalence. La mère de Mahnaz, qui a repris des études afin d’obtenir un diplôme nécessaire à l’évolution de son travail d’employée aux archives d’une entreprise, propose de l’argent à Aliyar pour qu’il fasse ses devoirs à sa place. Aliyar accepte, mais confie ensuite la tâche à sa sœur Neda en lui donnant une somme moindre, tout en lui demandant de faire également les siens. Celle-ci ne réalise finalement pas le travail et Aliyar est puni à l’école. Ce détail, apparemment anodin, révèle la manière dont le film relie les compromis du quotidien à des structures sociales. Cette petite chaîne de délégations montre comment une certaine banalisation de la triche peut exister même dans les relations familiales les plus ordinaires. Aucun des personnages ne considère ce comportement comme particulièrement grave. Pourtant, cette logique du raccourci se retrouve également dans les institutions sociales, par exemple lorsque Mahnaz ferme les yeux sur l’usage personnel que Hamid fait de l’ambulance dans son travail. Le film suggère ainsi l’existence d’une continuité entre ces compromis du quotidien et des formes plus larges de dysfonctionnement social et de corruption.
Malgré cela, ce réseau féminin demeure pour Mahnaz un refuge. Il lui permet de supporter la pression combinée du travail et de la maternité. Mais cet équilibre reste fragile, car certaines décisions demeurent influencées par l’autorité d’hommes situés en dehors de ce cercle féminin.
Dans ce contexte, Hamid prend une place centrale. Il incarne une forme d’autorité masculine fondée davantage sur l’opportunisme que sur la responsabilité. Dans son travail, il contourne régulièrement les règles et, dans ses relations affectives, il se montre tout aussi peu scrupuleux. Le film ne le réduit toutefois pas à un simple personnage négatif. Pour Mahnaz, il représente aussi la promesse d’une certaine stabilité : une présence masculine susceptible de combler l’absence du père dans la vie de ses enfants et d’alléger le poids de la solitude. C’est cette perspective qui conduit Mahnaz à ignorer certains signes inquiétants et à poursuivre la relation.
Par contraste, le personnage de Mehri demeure en partie énigmatique. C’est lors d’une rencontre entre les deux familles que Hamid manifeste soudain de l’intérêt pour elle - quelques jours plus tard, la famille apprend qu’il souhaite en réalité épouser la sœur cadette. Le film montre à plusieurs reprises la proximité et l’affection qui unissent les deux sœurs. En l’absence de Mahnaz, Mehri joue souvent un rôle de médiation entre Aliyar et leur mère, cherchant à éviter les conflits familiaux. Cette relation rend d’autant plus surprenant ce qui survient ensuite. Hamid ayant d’abord été l’amant de Mahnaz, la relation qu’il entame avec Mehri constitue une transgression d’une frontière familiale et une forme de trahison envers sa sœur. Pourtant, le récit déplace rapidement l’attention de cette trahison vers la relation elle-même, qui devient progressivement un piège pour Mehri. Après être tombée enceinte, elle découvre peu à peu les aspects inquiétants de Hamid. Mahnaz tente de la convaincre de mettre fin à cette relation, mais Mehri choisit finalement de la maintenir. Le film passe relativement vite sur cette décision et explore peu les alternatives qui auraient pu s’offrir à elle, laissant ainsi dans l’ombre l’un des nœuds importants du récit.
Cette révélation constitue un choc pour Mahnaz. Encore bouleversée par cette nouvelle, elle demande à son beau-père de garder les enfants quelques jours supplémentaires. C’est durant cette période qu’un conflit éclate entre Aliyar et son grand-père et conduit à la mort du garçon.
Après cet événement, le deuil de Mahnaz se transforme progressivement en colère. Elle se rend d’abord à l’école pour demander des explications : c’est en effet la suspension d’Aliyar privé du voyage scolaire qui l’avaient contrainte à l’envoyer chez son beau-père, là où le drame s’est produit. Elle se rend ensuite au tribunal pour réclamer justice. Mais ces démarches révèlent surtout son isolement.
Ainsi, la mort d’Aliyar devient un moment décisif du récit. Pour Mahnaz, cet événement ne signifie pas seulement la perte d’un enfant ; il marque aussi l’effondrement simultané de plusieurs certitudes. L’homme qui devait apporter une nouvelle stabilité à sa vie finit par bouleverser cet équilibre fragile, et provoque une fracture au sein de la famille en séduisant sa sœur. Dans le même temps, Mahnaz se heurte à une autre réalité : les institutions censées protéger les individus - l’école et le système judiciaire - se révèlent incapables de réagir à son drame. Dans ce processus de prise de conscience, son regard sur sa propre famille se transforme également. La colère qui l’oppose d’abord à son beau-père, à Hamid et à sa sœur laisse progressivement place à une compréhension plus nuancée de la situation. Mehri elle-même apparaît moins comme la responsable d’une trahison que comme une personne prise dans les mêmes rapports de pouvoir et les mêmes pièges affectifs. Cette évolution prépare le mouvement de réconciliation qui se dessine dans la dernière partie du film.
Mehri donne naissance à un enfant et décide, malgré l’opposition initiale de sa sœur, de l’appeler Aliyar. Ce geste apparaît comme une tentative consciente de réparer une relation brisée et de restituer quelque chose de ce qui a été perdu. Dans le plan final, Mahnaz, Mehri, leur mère et la fille de Mahnaz entourent le nouveau-né dans les bras de Mahnaz. L’image montre une famille qui se recompose autour du soin et de la solidarité. Hamid, bien qu’il soit le père de l’enfant, n’apparaît pas dans ce cercle. Après avoir montré les effets de la domination masculine, de l’irresponsabilité affective et de l’échec des institutions, Roustaee conclut sur une forme de solidarité entre les femmes. Le film suggère qu’au cœur d’une structure patriarcale marquée par la domination sur les femmes, une éthique du care partagée entre les femmes d’une même famille peut devenir une force de réparation.








