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Une jeunesse indienne traite du sort de millions de travailleurs indiens payés à la journée pendant le confinement lié au COVID 19 de 2020. D’innombrables ouvriers issus de villages indiens reculés et frappés par la pauvreté ont quitté leur village pour aller travailler dans les villes, dans des usines ou sur des chantiers de construction. Le 24 mars, le gouvernement indien a imposé un confinement total avec un préavis de quatre heures. Cela signifiait : plus de trains, plus de taxis, plus de bus, mais surtout, pour les travailleurs, plus de salaire et donc plus de nourriture. Des millions d’entre eux ont décidé de rentrer à pied dans leur village, parfois situé à plus de 1500 kilomètres.
Inspiré d’une histoire vraie racontée pour la première fois dans le New York Times par l’écrivain Basharat Peer, dans un article intitulé « A Friendship, a Pandemic, a Death Beside the Highway » (31/07/2020), Une jeunesse indienne (Homebound) de Neeraj Ghaywan retrace le combat de deux de ces ouvriers d’usine, Chandan, issu d’une caste « intouchable », et Shoaib, un musulman, qui tentent de regagner leur village et leurs familles. Chandan est victime d’un coup de chaleur sous la canicule de l’été indien et Shoaib tente de ramener son ami mourant chez lui en toute sécurité.
Cependant, Neeraj Ghaywan, premier réalisateur de Bollywood à avoir « avoué » appartenir à la caste des intouchables (Dalits), fait de ce film bien plus qu’un simple récit d’un exode terriblement tragique survenu pendant la pandémie. Son film est une riche fresque sur l’amitié, l’ambition et la cruauté de la structure séculaire de la hiérarchie des castes, des inégalités et de l’exclusion sociale en Inde.
Shoaib et Chandan sont les meilleurs amis du monde depuis toujours. Le film s’ouvre sur eux s’entassant dans un train bondé pour se rendre au centre d’examen destiné aux postes de débutants dans la police. Le quai est envahi par une foule qui se bouscule, tous rivalisant pour décrocher des emplois dans la fonction publique qui leur apporteront une sécurité financière, un minimum de dignité, voire un statut social.
Personne, dit Chandan, n’ose demander la caste ou la religion d’un policier, aussi bas qu’il soit dans la hiérarchie. Cependant, c’est un rêve que très peu de gens peuvent réaliser : il y a plus de 250 000 candidats pour une poignée de postes. La caméra saisit les pressions auxquelles est confrontée la jeunesse indienne en pleine expansion, zoomant sur des quais horriblement bondés, des corps en sueur et malodorants, avec le commentaire ironique de Chandan : « On va passer un examen, pas faire la guerre ! »
Shoaib et Chandan risquent de ne pas être retenus, car bien qu’ils soient intelligents, jeunes, débordants d’ambition et d’énergie, ils se trouvent également au bas de l’échelle sociale indienne. Shoaib parce qu’il est un musulman pauvre dans l’Inde de Narendra Modi, hostile aux musulmans. Chandan, parce qu’il est issu de la caste Valmiki, l’une des plus basses parmi les intouchables. Et bien qu’il tente de cacher sa caste en ne donnant pas son nom de famille, la vérité finit par le rattraper. « Dire la vérité vous éloigne du monde. Mais mentir vous éloigne de vous-même », remarque-t-il lorsque ses tentatives pour se faire passer pour un membre d’une caste supérieure ne parviennent pas à convaincre un fonctionnaire sensible aux questions de caste.
Le film suit les deux amis qui se retrouvent à travailler dans des conditions sordides, dignes d’un roman de Dickens, dans des usines à Surat (à mille kilomètres de leur village), envoyant de l’argent chez eux pour subvenir aux besoins de leurs familles. Puis la pandémie frappe.
Neeraj Ghaywan est le seul chroniqueur réaliste de Bollywood à dépeindre la société indienne, marquée par de profondes inégalités. Son premier long métrage, Masaan, qui a remporté deux prix à Cannes en 2015, mettait en scène des personnages tentant de briser les barrières rigides des castes et de la société indienne. Lors de la réalisation de Homebound, il a bénéficié de l’aide et des conseils précieux de son mentor et producteur exécutif, Martin Scorsese, dont l’œil expert, l’expérience, l’habileté et le savoir-faire sont évidents. On dit que Scorsese a aidé Ghaywan à resserrer le scénario et à monter le film, qui conserve constamment un rythme soutenu. Mais bien que le récit, marqué par un réalisme troublant, s’efforce de ne pas être moralisateur, l’intrigue comporte quelques moments faibles parce que trop didactiques.
La relation entre Chandan et Sudha, une militante dalit qui suit les principes du grand leader des intouchables Bhimrao Ambedkar, semble un peu forcée. Elle conseille à Chandan d’aller à l’université pour sortir de la pauvreté. L’importance de la dévotion de sa famille envers le père de la Constitution indienne, qui exhortait ses compagnons intouchables à « s’éduquer, s’organiser et militer » pour provoquer un changement social, constitue la partie la plus faible du film.
Le sentiment de désespoir, d’impuissance et le dénuement des deux protagonistes sont rendus avec une force extraordinaire grâce aux excellentes performances d’Ishaan Khattar (Shoaib) et de Vishal Jethwa (Chandan). La dernière demi-heure de ce film de deux heures dépeint leur retour éprouvant chez eux, tandis que Shoaib tour à tour soigne, persuade, traîne et finit par porter son ami malade et mourant vers leur foyer, situé à quelque 400 kilomètres de là.
Homebound est financé par Karan Johar et sa société Dharma Productions. Johar, qui a réalisé plusieurs comédies romantiques bollywoodiennes et des films légers destinés à la classe moyenne indienne en pleine ascension, avide de sophistication et de luxe, s’est tourné vers des sujets plus sérieux. Comme si, après avoir fait fortune à Bollywood, il pouvait enfin se tourner vers la vie réelle.







