Si Nathalie Baye, disparue le 18 avril, a connu quelques moments « people » dans sa vie, notamment lors de son mariage avec Johnny Hallyday (père de sa fille Laura Smet ), elle a peu joué le jeu de la célébrité et son image reste liée à une longue et impressionnante filmographie qui mêle films d’auteur et films populaires. Son talent d’actrice est reconnu par le public et la profession puisqu’elle recevra deux fois le César de la meilleure actrice et deux fois celui du meilleur second rôle. Fait notable, elle figure au générique d’un certain nombre de films marquants de réalisatrices à une époque où celles-ci étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui.
La jeune Nathalie Baye (née en 1948) grandit dans un milieu bohême et délaisse rapidement les études pour étudier la danse et le théâtre. Elle suit le cours Simon puis entre au Conservatoire d’où elle sort avec un second prix de comédie en 1972. Après quelques emplois au théâtre, elle fait une entrée remarquée dans le cinéma français des années 1970 avec deux films de François Truffaut (un rôle secondaire dans La Nuit américaine en 1973, le rôle féminin principal dans La Chambre verte en 1978) et un de Maurice Pialat (La Gueule ouverte en 1974). Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard en 1980 lui vaut son premier César pour le meilleur second rôle. Dans ce film c’est Isabelle Huppert qui interprète le rôle féminin principal – signalant une hiérarchie qui va perdurer en particulier dans le cinéma d’auteur : parmi les actrices de sa génération, Huppert et Isabelle Adjani, aux personnalités plus flamboyantes, tiennent le haut du pavé. Nathalie Baye, avec sa fine silhouette, ses gestes graciles et son sourire timide, a tendance à jouer des femmes autonomes mais vulnérables et souvent mélancoliques. Ainsi son rôle de professeur de collège dans Une semaine de vacances, film en demi-teintes réalisé par Bertrand Tavernier en 1980. Déprimée, elle prend une semaine d’arrêt de travail, erre un peu dans Lyon, rend visite à ses parents, doute de son couple avec Gérard Lanvin, tente de corriger des copies, puis reprend le travail.
Deux films de 1982 la propulsent au box-office et vers un public plus large. Dans La Balance, un policier réalisé par l’Étatsunien Bob Swaim, elle joue une prostituée aux côtés de son proxénète (la « balance » [indicateur] du film) interprété par Philippe Léotard, son ex-compagnon dans la vie et qui lui vaut son premier César en tant que meilleure actrice dans un rôle principal. Cette composition apparemment à rebours de ses rôles habituels et la récompense qui en découle interpellent de deux manières. D’une part il n’est pas rare que les prix féminins aillent aux rôles de prostituées, droguées ou autres femmes « sous influence » et donc soumises ; d’autre part, le film joue sur le contraste entre la vision généralement dégradée de la prostituée à l’écran et l’image plutôt distinguée, voire bourgeoise de l’actrice (une identité sociale que lui reproche le personnage de Gérard Lanvin dans Une semaine de vacances). Le Retour de Martin Guerre, mis en scène par Daniel Vigne, est une fiction historique située au Moyen-Âge dans laquelle Gérard Depardieu joue un homme qui revient dans son village après neuf ans à la guerre, et qu’on a cru mort. On le soupçonne d’être un imposteur mais Bertrande (Nathalie Baye), l’épouse du disparu, le « reconnait ». Lorsque le véritable Martin Guerre (interprété par Bernard-Pierre Donnadieu) revient, on comprend la supercherie qui a eu lieu, avec la complicité de Bertrande. Dans ces deux rôles emblématiques le jeu de l’actrice, tout en nuances, construit des personnages de femmes qui s’affirment mais dans la douceur et qui, en fin de compte, ne remettent pas en cause l’ordre patriarcal.
Détective de Godard (sorti en 1985), un film au récit particulièrement obscur, restera surtout dans les mémoires comme celui qui met en scène la liaison entre Nathalie Baye et Johnny Hallyday (qui sont restés ensemble de 1982 à 1986), un des rares moments où la presse « people » s’est passionnée pour la vie privée de l’actrice, ou du moins où elle n’a pas pu empêcher qu’elle soit étalée au grand jour. Ses autres liaisons, notamment, outre Philippe Léotard, avec l’acteur Jean-Yves Berteloot, le producteur Pierre Lescure et l’homme politique Jean-Louis Borloo, sont restées relativement ignorées du grand public. L’énorme visibilité médiatique et popularité de « l’idole des jeunes » ont un temps changé la donne, d’autant plus que par snobisme on y a vu et moqué une disparité de classe : l’actrice associée à de « grands auteurs » se dévoyait avec le « rocker ». Pour la citer, « tout le monde, dans mon milieu, se demandait ce que je foutais avec ce crétin ».
Alors que l’actrice continue de tourner de nombreux films, les années 1990 sont marquées par quatre rôles importants dans des œuvres de réalisatrices : La Baule-les-Pins de Diane Kurys et Un week-end sur deux de Nicole Garcia en 1990 ; Si je t’aime prend garde à toi de Jeanne Labrune en 1998 et, en 1999, Vénus Beauté (Institut) de Tonie Marshall. L’actrice commence alors à jouer les rôles de femmes de son âge (la quarantaine) toujours glamour mais caractérisées par une certaine tristesse qui se traduit par une aliénation dans les rapports amoureux. Il est frappant que dans La Baule-les-Pins et Un week-end sur deux elle joue une divorcée et dans Vénus Beauté (Institut) une veuve au passé tragique qui en réaction « drague » des hommes dans les gares mais en tire peu de satisfactions (d’après ce que l’on voit, ces rencontres sont plutôt humiliantes pour elle). Elle refuse initialement les avances d’un jeune amoureux transi de 17 ans son cadet (Samuel Le Bihan), avances qui seraient de nos jours vues comme du harcèlement ; cependant elle tombe dans ses bras à la fin. Dans le film de Jeanne Labrune, comme dans celui de Tonie Marshall, son personnage tout d’abord semble vouloir s’affirmer en recherchant le plaisir physique mais cette quête se transforme rapidement en désir pour une relation amoureuse plus « classique » qui en fait la fragilise (le même scénario se retrouve en 1998 dans le film du réalisateur Frédéric Fonteyne, Une liaison pornographique). Malgré les compromissions évidentes de ces films, ils n’en constituent pas moins l’émanation d’un cinéma que l’on pourrait appeler « féministe populaire » qui offre à l’actrice quarantenaire puis cinquantenaire des rôles de premier plan dans des films vus par un large public et qui mettent en avant un point de vue féminin.
Les rôles importants de Nathalie Baye se font plus rares dans les années 2000, dans le contexte des discriminations genrées liées à l’âge – elle a 60 ans en 2008 – même si elle compense une baisse de niveau au cinéma par des apparitions au théâtre et à la télévision. Dotée d’une silhouette fine et élégante, elle apparaît en femme mûre glamour, dans quelques comédies comme Catch Me If You Can (Attrapez-moi si vous pouvez) de Steven Spielberg (2002) où elle joue la mère de l’escroc interprété par Leonardo DiCaprio ou bien la comédie romantique De vrais mensonges (Pierre Salvadori, 2010) où sa fille (Audrey Tautou) complote afin de lui trouver un amoureux (Sami Bouajila) qui en fait l’aime elle. Mais tout finit bien, comme dans l’épisode 3 de la saison 1 de la série Dix pour cent (2015) qui met en scène un faux conflit avec sa propre fille, Laura Smet. Dans le cinéma d’auteur, par contre, la tendance fragile/mélancolique de ses personnages du type Une semaine de vacances ou Vénus Beauté (Institut) s’accentue en direction de femmes dépressives (Les Sentiments de Noémie Lvovsky en 2003), « coincées » (sa brève apparition en aristocrate aigrie dans Downton Abbey 2 : A New Era/Downton Abbey 2 : Une nouvelle ère en 2022), voire hystériques : Juste la fin du monde de Xavier Dolan en 2016, où, maquillée à l’excès, elle incarne la mère d’une fratrie qui se déchire. Son film le plus marquant de cette période restera sans doute Le Petit Lieutenant de Xavier Beauvois en 2005. Dans cet excellent thriller pour lequel elle obtient son deuxième César pour un premier rôle, elle joue une commissaire de police qui venge la mort de son jeune collègue (Jalil Lespert). Le film la montre une fois de plus en femme fragilisée par un passé tragique (elle est devenue alcoolique suite à la mort de son enfant) mais lui offre néanmoins un rôle majeur dans un genre de film généralement très masculin.
Le charme discret de Nathalie Baye, dans ses rôles comme dans son comportement vis-à-vis des médias a fait que malgré une filmographie prestigieuse et une carrière abondamment césarisée, elle ne brille pas au firmament du cinéma français de la même manière qu’Isabelle Huppert, Isabelle Adjani ou Juliette Binoche, sans parler de Catherine Deneuve ou Sophie Marceau. Il émane d’elle une image reconnue mais qui se confond avec ses films. Des années 1970 aux années 2020 ceux-ci ont représenté, à travers les personnages qu’elle a incarnés – femmes indépendantes mais vulnérables – toutes les contradictions du cinéma français vis-à-vis du féminisme et de l’émancipation des femmes.
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