On ne peut que se réjouir de la traduction en français de l’ouvrage étatsunien de Janice A. Radway, Lire la romance. Femmes, patriarcat et littérature populaire, paru en 1984. J’avais moi-même proposé à l’Institut Émilie du Châtelet il y a une quinzaine d’années de traduire cet ouvrage, sans succès… Il s’agit d’une enquête absolument originale, entre sociologie, ethnographie et anthropologie, qui n’a pas eu en France l’écho qu’elle mérite, si l’on en juge par les ouvrages français parus depuis sur le sujet, qui en restent à une analyse des contenus narratifs des romans sentimentaux, synchronique (Michelle Coquillat, Romans d’amour, Odile Jacob, 1988 ) ou diachronique (Bruno Pequignot, La relation amoureuse, essai d’analyse sociologique du roman sentimental, L’Harmattan, 1991 ; Annik Houel, Le roman d’amour et sa lectrice : une si longue passion : l’exemple Harlequin, L’Harmattan, 1997), qu’il s’agisse d’en dénoncer le caractère aliénant du point de vue féministe (Coquillat) ou de critiquer le mépris social dont ils sont l’objet (Pequignot, Houel).
La grande originalité de Janice Radway est une enquête par questionnaires et entretiens auprès des lectrices régulières de romans sentimentaux d’une petite ville du Middle West, au nom fictif de Smithton, via la libraire qui les conseille dans le centre commercial où ces romans se vendent. Les romances que Radway sélectionne pour les analyser est le résultat du choix des lectrices elles-mêmes, d’un côté ceux qu’elles jugent réussis et répondant à leurs attentes, de l’autre, ceux qu’elles jugent ratés ou mauvais. Radway se réfère aux jugements des lectrices pour comprendre les raisons pour lesquelles elles en lisent, et leurs critères de qualité sur ses romances.
Malgré le fait qu’il a été publié il y a plus de quarante ans, cet ouvrage conserve une acuité et une pertinence sociologique et anthropologique étonnante. Il se situe dans le tournant des cultural studies qui continue malheureusement à sentir le souffre dans l’université française. Il en offre un exemple particulièrement convaincant en articulant les conditions matérielles d’existence des lectrices – des femmes au foyer de la classe moyenne, celles que Betty Friedan explorait dans La Femme mystifiée (The Feminine Mystique, 1963) – et leurs fantasmes que Radway analyse en faisant appel à la psychanalyste féministe Nancy Chodorow (The Reproduction of Mothering : Psychoanalysis and the Sociology of Gender, 1978). Ce qui intéresse Radway, ce sont les processus d’appropriation de ces romans sentimentaux par leurs lectrices ordinaires.
La traduction française est précédée de la nouvelle introduction rédigée par Radway à l’occasion de la seconde édition de son livre en 1991. Elle y expose son positionnement académique d’origine, l’étude des littératures populaires, et comment elle a modifié son approche après des rencontres formelles (questionnaires) et informelles (conversations à bâtons rompus chez la libraire) avec les lectrices régulières de ces romans sentimentaux, pratique qu’elle a analysée à travers la notion de « communauté interprétative » (Stanley Fish, Quand lire c’est faire. L’autorité des communautés interprétatives, trad. 2007).
La thèse centrale de Radway est que la romance agit comme une forme de compensation des carences affectives générées par la situation des femmes sous le patriarcat. Les romances leur proposent une sorte d’expérience hétérosexuelle utopique, où les femmes parviendraient à convertir les hommes aux valeurs féminines du care. La lecture de ces romans est vécue par ces femmes au foyer, épouses et mères, comme une « déclaration d’indépendance », un moyen d’échapper pendant quelques heures aux obligations de soin des autres (mari, enfants) auxquelles elles sont assignées, pour « recharger leurs accus » en quelque sorte. Mais la valeur thérapeutique éphémère de ces lectures doit être renouvelée constamment, de là le caractère sériel de ces pratiques. Les lectrices enquêtées témoignent du fait que, malgré le mépris social et les réticences familiales, cette lecture régulière les a transformées, à travers l’identification à des héroïnes intelligentes et indépendantes, et certaines d’entre elles sont devenues des écrivaines de romances qu’elles rêvaient de lire.
Cet ouvrage s’inscrit dans une défense des études sur la culture populaire, avec une approche ethnographique, et plus largement dans une définition anthropologique de la culture, comme l’ensemble du mode de vie d’une population historiquement et géographiquement situé, dans l’héritage du CCCS de Birgmingham. Pour Radway, comme pour tout le courant des cultural studies, les textes (littéraires, filmiques, télévisuels, etc.) n’ont pas de sens indépendamment des communautés qui les produisent et qui les consomment : « Il n’y a pas de message ou de signification intrinsèque à une œuvre » (Dorothy Hobson, Crossroads, 1982). De là la nécessité d’enquêter auprès des publics réels.
S’agissant des lectrices de romances enquêtées par Radway au début des années 1980, le lien est fait par elles-mêmes entre leur situation sociale particulière (le mariage patriarcal) et leur besoin de lire ce type de romance. Ces femmes utilisent des formes traditionnellement féminines pour subvertir leur situation en tant que femmes, pour faire face aux oppressions multiples qu’elles subissent. Radway y voit une forme de résistance individuelle à l’idée reçue que ce sont les femmes qui doivent assurer les soins et satisfaire aux besoins émotionnels d’autrui, alors que personne ne prend soin d’elles.
Radway s’associe aux reproches que la chercheuse britannique Angela McRobbie (Feminism and Youth Culture 1991) fait aux universitaires féministes de « sous-estimer les ressources et les capacités des femmes et des filles ordinaires à participer à leurs propres luttes en tant que femmes mais de manière tout à fait autonome ». Cette enquête passionnante permet de comprendre les processus d’appropriation de la culture de masse par les consommatrices, et de dépasser le mépris social dont sont l’objet à la fois ces productions culturelles et les pratiques sociales qui leur sont associées.
