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Sur la question des féminicides et des violences conjugales, le téléfilm réalisé par Yves Rénier Jacqueline Sauvage, c’était lui ou moi (2018) avec Muriel Robin dans le rôle-titre, a fait date parce qu’elle mettait en scène une « histoire vraie » qui avait fait grand bruit. Au cinéma, c’est également du point de vue de la victime qu’est construit le récit dans Jusqu’à la garde (2017), réalisé par Xavier Legrand, avec Léa Drucker, et dans L’Amour et les forêts (2023), adapté du roman d’Eric Reinhardt par Valérie Donzelli, avec Virginie Efira.
L’Affaire Laura Stern, mini-série en 4 épisodes de France-Télévision, adopte le point de vue d’une aidante : Laura Stern, pharmacienne dans une petite ville de province, anime dans l’arrière-salle de son officine un groupe de paroles destinées aux femmes victimes de violences conjugales. Un jour elle assiste au meurtre de l’une des participantes par son mari. Elle en est durablement traumatisée et s’investit désormais sans limites dans la protection des femmes qui lui demandent de l’aide, aux dépens de sa vie familiale (c’est son mari qui s’occupe principalement de leurs deux enfants). La mini-série est construite autour de trois « cas » dont on suppose que les scénaristes les ont considérés comme représentatifs des victimes de féminicide : celui de Djamila, Algérienne sans papiers harcelée par son compagnon, un dealer ; celui de Camille, universitaire sous l’emprise d’un mari plus âgé qui l’humilie et la détruit psychiquement ; enfin celui d’Aminata, femme de ménage, battue par son mari incesteur de leur fille. La volonté de Laura Stern de venir en aide à ces femmes, l’amène à sortir de la légalité…
Selon Frédéric Krivine, co-auteur de la série avec Marie Kremer, « Il y avait déjà eu pas mal de fictions sur les femmes victimes, héroïnes d’histoires tragiques, se retournant contre leurs bourreaux. Là, nous avons voulu que le public s’identifie directement, qu’il se pose la question de ce que l’on peut faire quand l’institution a du mal à réagir à la violence et aux menaces de mort. Nous savons qu’il sera impossible d’éradiquer totalement les féminicides. Mais la comparaison entre la France et d’autres pays européens montre qu’il est possible d’en réduire fortement le nombre. Pour cela, il faudrait mieux utiliser les dispositifs existants, comme les bracelets antirapprochements, et former davantage les services de l’État pour qu’ils réagissent plus vite aux plaintes déposées par les femmes pour violences. » (dossier de presse)
On ne peut que saluer de telles intentions, face à tous les freins policiers et judiciaires qui empêchent que le nombre des féminicides en France diminue, comme c’est le cas en Espagne par exemple. Et les actions illégales auxquelles la protagoniste est acculée sont montrées comme la conséquence directe du manque de vigilance et de réactivité des autorités.
Mais la mise en œuvre de ces intentions pose quelques problèmes. Les scénaristes ne se cachent pas d’avoir inventé cette histoire, bien sûr à partir de nombreux cas documentés, mais justement, leurs choix narratifs sont révélateurs d’une vision biaisée de la question des violences conjugales.
Tout d’abord la série se focalise sur un personnage qui pense et agit exclusivement en solo : non seulement Laura Stern est toute seule pour animer le groupe de paroles, pour lequel elle ne semble pas avoir reçu la moindre formation, mais elle ne parle jamais de ses préoccupations avec les personnes qui lui sont proches, en particulier son mari qui est pourtant présenté comme totalement dévoué à sa femme et à ses enfants. On se croirait dans Le train sifflera trois fois, où Gary Cooper doit affronter tout seul les bandits qui vont débarquer dans la ville dont il est le shérif ! Or on sait que le caractère collectif des associations qui luttent contre les violences conjugales est la condition sine qua non de leur efficacité.
Ensuite le choix des trois « cas » : deux concernent des femmes du « Tiers Monde » africain, comme si les violences conjugales étaient majoritairement le fait des populations racisées, alors que les statistiques montrent le contraire : elles existent dans tous les milieux des « Français de souche ». Si la diversité à la télévision consiste à attribuer principalement les VSS aux populations non blanches, il y a encore des efforts à faire !
Quant à la romance de la pharmacienne avec le flic incarné par Samir Guesmi, on ne sait pas s’il faut en rire ou en pleurer, d’autant plus qu’il passe son temps à lui dire qu’il ne peut rien faire pour protéger les femmes victimes de VSS…
Enfin le jeu de Valérie Bonneton manque de sobriété et son personnage est souvent invraisemblable : on a du mal à croire à cette pharmacienne qui semble pouvoir quitter son travail à tout moment pour écouter les confidences d’une femme en détresse…
La volonté des scénaristes et du réalisateur de susciter l’identification avec cette femme aidante (mais incapable de s’occuper de ses enfants…) les amène à dramatiser à outrance son histoire : pour avoir poussé l’empathie à un point extrême, elle se retrouvera en prison, accusée de trois meurtres ! Je ne suis pas sûre que les conséquences dramatiques, pour elle et pour sa famille, des actions de « solidarité » de Laura Stern donnent très envie aux femmes ordinaires, c’est-à-dire vous et moi, de s’engager, tant la démarche d’aide est montrée comme périlleuse.











