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Antoneta Alamat Kusijanovic / 2022

Murina


Par Geneviève Sellier / jeudi 26 mai 2022

Le monde méditerranéen le plus archaïque


Caméra d’or au Festival de Cannes en 2021, ce premier long-métrage d’une jeune réalisatrice croate nous plonge d’emblée dans les profondeurs de la Méditerranée, où nous découvrons deux nageurs armés de harpons qui traquent les murènes dans les anfractuosités des rochers sous-marins (ce poisson qui vit au cœur de la rocaille, a mauvaise réputation auprès des plongeurs car, pourvu d’une mâchoire redoutable, il n’hésite pas à attaquer quand il se sent menacé). Quand ils sortent de l’eau, on découvre un père et sa fille dont le corps de nageuse paraît sculpté dans le marbre – (la jeune actrice croate Gracija Filipovic a été nageuse professionnelle) ; ils reviennent de leur chasse quotidienne à la murène avec quelques spécimens dans leur seau. Un escalier dans les rochers conduit à l’auberge qu’exploite la famille, lieu aussi ouvert sur la mer que perdu dans une nature hostile. La mère, Nela (Danina Curcic), d’un genre de beauté plus fragile que sa fille, vit dans l’ombre d’Ante (Leon Lucev), mari autoritaire et ombrageux. Elle tente constamment d’arrondir les angles entre le père et sa fille.

Celle-ci est au centre du film et ne quitte quasiment pas l’écran. Âgée de dix-sept ans (l’actrice n’en a guère plus), la jeune Julija a vécu jusque-là dans ce bout du monde, sous la férule d’un père (Leon Lucev) tranquillement despotique, et d’une mère (Danica Curcic) aussi tendre que soumise. Cet ordre ancestral va être brutalement perturbé par l’irruption de Javier (Cliff Curtis), un ami américain d’Ante, dont on comprend qu’il a été son patron quand il était capitaine de bateau et qui revient après sept ans d’absence, appâté par des projets immobiliers sur l’île. Si l’affaire se fait, la famille pourrait s’installer à Zagreb, rêve secret des deux femmes.

On assiste de loin aux palabres où sont conviés les notables locaux, pendant que Julija et sa mère tournent autour du bel Américain, réplique riche et séduisante du patriarche local. Entre expédition sous-marine et virée sur la côte sur leur petit bateau de pêche, l’alcool aidant, l’atmosphère d’abord joyeuse vire au drame : Javier, qui est sensible autant à la fille qu’à la mère – laquelle lui préféra autrefois son ami Ante –, fait miroiter à Julija la possibilité d’une autre vie (symbolisée par « Harvard ») et le père jaloux et furieux finit par enfermer sa fille dans une cave obscure. Celle-ci communique avec la mer par une trappe par laquelle la jeune fille va tenter de s’enfuir : après plusieurs tentatives assez angoissantes où elle s’enfonce en apnée dans les profondeurs de la grotte marine, croisant au passage quelques murènes, elle finit par émerger sur la grève où se déroule la fête du village. Armée d’une pierre, elle se dirige vers son père et les convives ont le plus grand mal à empêcher l’affrontement.

Pourtant le lendemain matin, le mirage américain ayant disparu (Javier a refusé de l’emmener avec lui), on la retrouve partant à la pêche à la murène avec son père. La mise en scène laisse planer le doute sur ce qui se passe alors dans les profondeurs de la mer. Tente-t-elle de harponner son père ? Le dernier plan où on la voit nager vers le large dans un magnifique plan vertical nous laisse sur cette métaphore de son désir de liberté.

Film venu du monde méditerranéen le plus archaïque (on pense à la saga homérique), il décrit la puissance de l’emprise patriarcale mais aussi sa fragilité : dès que la modernité capitaliste fait irruption, sous les dehors irrésistibles d’un patriarche « libéral », la famille traditionnelle se révèle dans toute sa brutalité. Mais la séduction de cette modernité où tout semble permis est un leurre : l’Américain repart en laissant la jeune fille à la tyrannie paternelle. Le désir de liberté de la jeune héroïne ne pourra s’exprimer que par une échappée dans la grande bleue…


>> générique


Polémiquons.

  • Il s’agit de l’histoire d’une révolte d’une très jeune femme contre un monde traditionnel et masculin à la fois coercitif (le père) et trompeur (l’ami américain). Révolte courageuse car il n’y pas d’échappatoire (même les jeunes touristes venus en bateau semblent une impasse) ; courageuse car il y a un affrontement physique (révéler la vérité du but de son père, le tir de la flèche sous-marine vers son père).
    Notons que les scènes sous-marines sont réelles. De plus la manière dont la réalisatrice filme son héroïne fait ressortir une sensualité animale éloignée de toute érotisation.
    Telle une murène, l’héroïne sait se battre.
    Un film féministe dans une société croate patriarcale.

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