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Lauriane Escaffre et Yvo Muller

Maria rêve


Par Geneviève Sellier / dimanche 30 octobre 2022

Un conte de fées gentiment poétique.

Maria rêve, le premier long-métrage du duo Lauriane Escaffre et Yvo Muller est plein de bonnes intentions : une femme de ménage quinquagénaire (Karin Viard) embauchée à l’École des Beaux-Arts de Paris s’épanouit au voisinage de l’art contemporain à travers son amitié pour une étudiante (Noée Abita) et son attirance pour le gardien de l’École (Grégory Gadebois).

Mais le film n’échappe pas une norme genrée propre au cinéma de fiction : les hommes ont droit à un physique non conforme, pas les femmes : si Grégory Gadebois peut jouer les amoureux malgré son physique plus que massif, Karin Viard est une quinquagénaire dont le corps (elle va bientôt poser nue pour les étudiant·e·s) peut facilement rivaliser avec celui des statues de plâtre qu’elle époussette dans les couloirs de l’École. Elle n’a pas le corps de la classe sociale qu’elle incarne dans le film : celui d’une femme de ménage qui a « 25 ans d’expérience »…

Si on trouve dans le staff des femmes de ménage qui travaillent dans l’École, un échantillon représentatif des femmes racisées qui composent ce milieu social aujourd’hui en France, le rôle principal est tenu par une actrice blanche et la plupart des interactions de l’héroïne dans l’École se font d’une part avec l’étudiante Naomie (Noée Abita), blanche elle aussi, et d’autre part avec Hubert, le gardien blanc (Gadebois)… Le cinéma français a encore des progrès à faire en matière de représentativité sociale et raciale !

Maria Rodriguez, qui, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, n’est portugaise que par son mari, va donc peu à peu s’émanciper de sa condition qu’on suppose aliénée, grâce à la fréquentation de ce temple de la créativité qu’est l’École des Beaux-Arts… Ses premiers contacts avec l’art contemporain se traduisent par des péripéties un peu faciles : elle a mis à la poubelle une motte de beurre entamée qui se révèle être l’œuvre d’un créateur brésilien très connu… heureusement, le gardien qui est un habitué des pratiques du lieu, a récupéré « l’œuvre ». La participation de Maria à l’exécution du projet de Noamie met l’accent sur le caractère subversif de l’art, qui plus est dans une dimension féministe : elle découvre la beauté de son sexe après avoir manipulé les nombreuses répliques en céramique de l’appareil sexuel féminin qu’a fabriquées Naomie.
Sous le charme d’Hubert qu’elle a d’abord vu s’exercer au déhanchement d’Elvis Presley sur une chanson du King, Maria retrouve le gardien dans une salle de projection où il essaie une nouvelle console de CAO (création assistée par ordinateur) : nous verrons leur baiser transfiguré par les jeux de lumière de la machine…

Karin Viard (née en 1966) a dix ans de plus que Grégory Gadebois (né en 1976), et cela nous change agréablement des normes genrées au cinéma qui veut que les couples de fiction aient en général dix ans (ou plus) de différence, mais dans l’autre sens.

Ce choix n’est pas un hasard : la co-réalisatrice, Lauriane Escaffre revendique dans le dossier de presse un choix politique : « Nous avons découvert les chiffres désolants révélés par l’AAFA, grâce au collectif du “tunnel des 50 ans”. Par exemple, s’il y a, en France, 50% des femmes majeures qui ont plus de 50 ans, elles ne représentent, à l’écran, que 8% des personnages féminins. Par ailleurs, l’écart d’âge moyen entre les hommes et les femmes en couple à l’écran va de 10 à 15 ans alors qu’en réalité, il est de deux ans. Quant aux salaires des acteurs de plus de 50 ans, il augmente de 12% pour les hommes et baisse de 8% pour les femmes. Donc on constate que si l’on aime montrer des hommes mûrs parce qu’ils sont souvent en pleine puissance, on a tendance à effacer du paysage les femmes qui ont dépassé la quarantaine malgré le fait qu’elles soient tout aussi fortes de leur expérience. Nous voulions donc mettre en avant une épouse, une mère, bref un personnage très concret que l’on croise sans cesse au quotidien mais rarement au cinéma. Et comme les femmes s’autocensurent beaucoup plus que les hommes dans tous les domaines, c’était intéressant de permettre à notre héroïne de dépasser cela et de croire qu’elle pouvait encore redémarrer quelque chose, renaître à l’amour et de montrer à travers elle un personnage encore très vivant. Car ce thème est pour nous un véritable enjeu de société. Au cinéma comme ailleurs, c’est la société patriarcale qui impose ses normes. Et comme tout cela se passe de manière insidieuse et inconsciente, c’était important de le nommer. »

On aurait envie de suivre les deux cinéastes dans leur conte de fées sur une femme de ménage sauvée par l’art contemporain, mais les bonnes intentions ne suffisent pas à faire une œuvre pertinente… Faute de s’affronter aux dimensions contradictoires de la réalité sociale, ce « feel good movie » n’est que gentil.


générique


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