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Julia Ducournau

Titane


Célia Sauvage / dimanche 1er août 2021

Un monstre qui ne trouble pas l'ordre établi


« Merci au Jury de laisser entrer les monstres. » La réalisatrice française, Julia Ducournau, entre dans l’histoire en recevant la Palme d’or au Festival de Cannes pour son second film, Titane (après le très remarqué Grave en 2016). « La monstruosité qui fait peur à certains et qui traverse mon travail, c’est une arme, une force à repousser les murs de la normativité qui nous enferme et qui nous sépare », déclare-t-elle. Mais Titane est-il vraiment un film aussi hors-norme qu’aimerait le faire croire Ducournau (mais aussi majoritairement la réception critique) ? Et qui sont les monstres ?

Le film s’ouvre sur un violent accident de voiture après une dispute entre un père et sa fille agitée. Celle-ci est opérée en urgence et doit maintenant vivre avec une plaque de titane dans le crâne. La haine du patriarche est scellée et la mécanophilie est installée. Quelques années plus tard, Alexia (Agathe Rousselle), devenue go-go danseuse pour des foires automobiles, est l’autrice d’une série de meurtres arbitraires. Elle déteste les humains et leur préfère sexuellement les voitures. Après une nuit torride à l’intérieur de l’un des bolides, Alexia se retrouve enceinte sans explication et doit fuir la police. Elle usurpe l’identité d’un garçon porté disparu depuis plusieurs années et fait la rencontre de Vincent (Vincent Lindon), le père meurtri de ce dernier, qui semble reconnaître son fils, Adrien, et l’accueille sans réclamer de test de paternité. Ces deux âmes solitaires doivent à présent apprendre à s’apprivoiser tant qu’Alexia/Adrien pourra cacher sa grossesse.

Monstruosité, serial killeuse et neuroatypie

La monstruosité la plus évidente dans Titane est la violence de la mise en scène et de son héroïne serial killeuse. La projection à Canness’est soldée par des malaises, des vomissements et l’intervention des pompiers. La figure de la femme violente a pourtant perdu de sa charge subversive depuis sa popularisation dans le cinéma asiatique dès les années 1990 (Audition de Takashi Miike en 1999 par exemple), puis dans le cinéma américain (Kill Bill : Volumes 1 et 2, Quentin Tarantino, 2003-2004 ; Hard Candy, David Slade, 2005 ; Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, David Fincher, 2011 ; et plus récemment Birds of Prey, Cathy Yan, 2020). Ducournau l’a elle-même mise en scène avec son héroïne cannibale dans Grave. Titane emprunte des codes connus de la violence féminine, notamment l’hypersexualisation.

Alexia est immédiatement introduite comme go-go danseuse sexy. Son hyperféminité stéréotypée et sa danse érotique sur le capot d’une voiture attirent immédiatement le regard des hommes (male gaze). Ducournau trouble cependant l’hétérosexualité attendue du personnage qui parvient à la jouissance au cours d’une séance nocturne de sexe mécanophile, et plus tard préfère la compagnie d’une collègue lesbienne. Là encore, la réalisatrice s’inscrit dans le stéréotype des femmes fatales lesbiennes et bisexuelles, qui domine les thrillers érotiques des années 1990 comme dans Basic Instinct (Paul Verhoeven, 1992), Bound (Lana et Lilly Wachowski, 1995) ou encore à Sexcrimes (John McNaughton, 1998). Alexia montre d’ailleurs finalement moins d’intérêt pour sa collègue que pour son piercing au téton en métal.

Dès le premier meurtre, Ducournau recycle également le canevas du rape and revenge qui justifie généralement la violence des femmes par un récit de vengeance, notamment envers des hommes abusifs. Un fan harceleur d’Alexia lui court après sur le parking pour lui demander un autographe. Il l’embrasse de force à travers la fenêtre de sa voiture. Alexia le pénètre symboliquement avec son pic à cheveux dans l’oreille. La culture du viol est punie. Mais les meurtres suivants d’Alexia sont injustifiés. Tout le monde en prend pour son grade : dans la même maison, elle tue sa collègue lesbienne, un homme blanc, un homme noir, et manque de tuer une femme blanche qui s’échappe. Elle achève sa soirée meurtrière en mettant le feu au domicile familial alors que ses parents y dorment. Par ailleurs, toutes les victimes n’ont pas le même traitement. L’homme blanc est surpris par une violente pénétration misandre (elle lui enfonce le pied d’un tabouret dans la bouche). L’homme noir se montre quant à lui attentionné avec Alexia, inconscient du danger. Il n’est d’abord pas désigné comme un « salaud » à abattre. Il est tout de même tué, mais « en douceur » et hors-champ (impensé de mise en scène pour éviter d’être accusée de racisme ?). L’agression de la collègue lesbienne n’est pas aussi clémente alors qu’elle a pourtant pris soin d’Alexia après la découverte de sa grossesse.

La réalisatrice n’évoque aucun passé traumatique pour expliquer la violence disproportionnée de son héroïne dont la psyché demeure impénétrable. Dès le plus jeune âge, Alexia est désignée comme une enfant « différente » (elle ne communique que par des bruits), et désobéissante (face à l’autorité rigide d’un père dépassé). Elle est déjà un personnage mutique, agressif et hors-norme avant l’accident. Celui-ci ne provoque d’ailleurs pas de traumatisme puisque la jeune fille développe aussitôt une attirance pour les voitures. Le titane greffé constitue donc un prolongement naturel de sa froideur intrinsèque. Alexia peut ainsi être perçue comme neuroatypique. Son mutisme est d’ailleurs moqué par les collègues pompiers de Vincent qui la comparent à un « débile mental ». Cette handiphobie latente n’est pas critiquée en profondeur par Ducournau qui recycle un codage stigmatisant du cinéma d’horreur qui regorge de monstres « déviants », des tueurs « fous », dont la neuroatypie ou les maladies mentales sont clairement associées à des pulsions meurtrières depuis Psychose (Alfred Hitchcock, 1960), Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974), La colline a des yeux (Wes Craven, 1977), Halloween : La Nuit des masques (John Carpenter, 1978). Alexia est d’ailleurs en quelque sorte déshumanisée par sa grossesse surnaturelle et son ventre laissant apparaître une coque de titane sous sa peau.

Monstruosité, grossesse et masculinité

L’apparition de cette grossesse est le point pivot pour interroger la construction genrée et la normativité féminine du personnage. Alexia rejette immédiatement sa grossesse et tente dès le premier soir d’avorter. Elle ne souffrait pas d’être une go-go danseuse sexy, mais elle suffoque littéralement d’être une femme enceinte comme le suggère le bandage trop serré qui l’empêche plus d’une fois de respirer. La réalisatrice multiplie les dérèglements brutaux du corps : un liquide noir (de l’huile de moteur ?) fuit de son vagin et de ses tétons, le ventre se déchire et se troue, la peau gratte, les veines des seins brunissent. Ducournau reproduit ici encore un poncif du cinéma d’horreur (notamment le body horror) associant la grossesse à une monstruosité qu’on retrouvait déjà dans le cinéma américain (Rosemary’s Baby, Roman Polanski, 1968 ; Chromosome 3 (David Cronenberg, 1979) mais aussi français (Baby Blood, Alain Robak, 1990 ; A l’intérieur, Alexandre Bustillo et Julien Maury, 2007).

Alexia dissimule ainsi non seulement sa grossesse mais aussi son identité genrée. Pour échapper à la police, elle abandonne ses vêtements sexy pour un jogging sombre et large, première étape de sa transition vers la masculinité. Elle radicalise ensuite sa transformation pour devenir Adrien, le jeune garçon porté disparu : cheveux courts, nez cassé, poitrine et ventre bandés. Titane ne propose pas de réflexion sociopolitique sur la transidentité. Alexia n’exprime aucun trouble dans le genre. La réalisatrice mélange cependant l’imaginaire des transmasculinités (notamment avec l’usage du binder) avec les mécanismes du body horror. Cette association reproduit malheureusement la vision stigmatisante de la souffrance des personnages trans au cinéma. On peut penser notamment à Boys Don’t Cry (Kimberly Peirce, 1999), The Danish Girl (Tom Hooper, 2015), ou encore à Girl (Lukas Dhont, 2018).
La rencontre avec Vincent reconfigure encore plus radicalement la transformation d’Alexia. Commandant sapeur-pompier, il incarne une nouvelle figure paternelle, plus autoritaire que son propre père, médecin, qui n’avait pas réussi à « soigner » sa fille. Vincent, lui, éteint des feux alors qu’Alexia a immolé son père.

Sa virilité vieillissante est indiquée par ses injections de stéroïdes dans son fessier marqué par l’âge. Il n’hésite pas à montrer sa sensibilité : il pleure, il danse sensuellement sur des néons roses. Mais il est aussi intrusif, brutal et autoritaire derrière ses larmes, et laisse ainsi apercevoir une masculinité toxique. Dès sa rencontre avec Alexia/Adrien, il la/le force à se déshabiller pour laver ses vêtements. Il initie une danse corps à corps qui finit par des coups. Il humilie Alexia/Adrien en lui rasant la moitié de la tête (suggérant sa performance de masculinité encore incomplète). L’attitude ambiguë du père installe plus d’une fois une ambiance incestueuse et fait planer la menace de viol. Même si Vincent semble douter de la véritable identité d’Alexia, il s’aveugle obstinément : « Peu importe qui tu es, tu seras toujours mon fils ». Alexia n’aura jamais l’espace pour s’épanouir selon ses termes à elle. Alexia se soumet à cette autorité patriarcale et respecte à la lettre l’apprentissage de la masculinité au point de devenir à son tour toxique. Le climax de cette trajectoire est atteint lorsqu’elle laisse une femme noire aux mains d’un groupe de jeunes hommes harceleurs dans un car. L’héroïne luttant contre la culture du viol est bien loin. Elle tente de fuir et revient finalement chez Vincent, l’aide à s’injecter des stéroïdes tandis qu’il lui applique de la mousse à raser sur le visage. La fraternité et les rituels masculins sont célébrés.

Dans ce film, la masculinité toxique n’est pas aliénante, elle est même un gage d’émancipation pour l’héroïne qui semble enfin s’épanouir. Elle retrouve le sourire, elle dit « je t’aime ». Il lui apprend même à sauver la vie d’une femme en arrêt cardiaque alors qu’elle supprimait des vies au début de l’histoire. Cette part d’humanité salvatrice masque cependant la toxicité du lien qui unit Vincent et Alexia, laquelle s’illusionne sur sa véritable identité. En revanche, la mère d’Adrien, unique figure maternelle du film, fait preuve d’un manque de compassion accablant alors qu’Alexia s’expose nue, affaiblie devant elle. Elle reconnait froidement l’imposture, contrairement à Vincent et finit certes par lui tenir la main mais lui transmet dans le même temps la charge mentale qu’elle a fui : « Fais ce que tu veux mais prends soin de lui », dit-elle à propos de Vincent. Aucun souci de l’autre entre femmes, priorité au patriarche meurtri.

L’apprentissage de la masculinité d’Alexia/Adrien est par ailleurs régulièrement troublé par l’irruption du féminin. Ducournau répète le schéma qui annihile toute dimension queer au profit d’une alternance binaire masculin/féminin. Le jour, Adrien joue au fils modèle. La nuit, Alexia se libère des bandages. La mise en scène insiste alors sur son corps nu et ses courbes féminines de plus en plus prononcées (ventre, poitrine). Un matin, il/elle essaie une robe trouvée dans la garde-robe d’Adrien, ce qui provoque les moqueries de Vincent. Son jeune fils portait déjà cette robe sur les photos de famille. Au milieu d’une soirée très virile entre pompiers, Adrien/Alexia se lance en uniforme dans une danse sensuelle sur le toit d’un camion.

Cette performance queer efface l’hypersexualisation stéréotypée de la go-go danseuse du début mais provoque l’incompréhension des collègues et de Vincent. Adrien n’arrive pas à s’intégrer pleinement au groupe masculin, ce qui signe le retour essentialisant au féminin : le lendemain Alexia accouche enfin, à nouveau nue, et exige même pour la première fois que Vincent l’appelle par son vrai prénom. Les monstres queer et transmasculins n’accouchent pas. Sans surprise, le monstre féminin meurt en couche. Le bébé hybride et monstrueux (plaque au crâne et colonne vertébrale en titane) est lui en vie, dans les bras du patriarche, enfin apaisé et heureux… Le film se termine donc sur la rédemption patriarcale et le sort funeste et sacrificiel d’Alexia (elle lui offre un nouveau fils). Le film ne propose pas de famille queer recomposée.

On peut faire à Titane le même reproche que je faisais à Grave. Dans le cinéma de Julia Ducournau, les monstres sont certes spectaculairement hors-normes (cannibale ou tueuse en série mécanophile). En revanche, ils sont bien peu subversifs tant ils empruntent à des représentations stéréotypées (c’est une femme violente sexy et vaguement lesbienne à ces heures perdues) et stigmatisantes (elle est dangereusement neuroatypique). Ces monstres tentent également in fine de rentrer dans le rang (accepter l’autorité patriarcale toxique) et apprendre les normes (performer la masculinité hégémonique) pour dévoiler leur humanité. Julie Ducournau n’a-t-elle pas reçu la Palme d’or à Cannes parce qu’elle a laissé « entrer des monstres » qui ne troublent pas trop l’ordre établi ?


générique


Polémiquons.

  • Chère Célia Sauvage,

    J’ai été interpellé par votre texte, avec lequel j’ai de profonds désaccords que je voulais vous exposer.

    Tout d’abord, permettez-moi de dire que ce film m’a bousculé et m’a emmené loin, très loin de ma zone de confort culturelle. Une fois dépassé cet inconfort, j’ai trouvé ce film, tout à fait intéressant… bien qu’ayant des défauts. Par exemple, je partage avec vous la fin de votre analyse, sur la mort d’Alexia, qui m’a gêné dans sa symbolique, d’autant plus que, contrairement à vous, je trouve que jusqu’alors, le film prenait le parti de son héroïne.

    Laissez-moi revenir maintenant sur plusieurs passages de votre texte.

    « La projection à Cannes s’est soldée par des malaises, des vomissements et l’intervention des pompiers. »

    Qui connait un peu le Festival de Cannes sait que c’est un poncif, un véritable marronnier… dès qu’un film « choc » y est présenté. Ce type d’évènements est à expliquer par la présence dans les salles de projections cannoises de publics tout à fait hétéroclites : aux côtés de personnes travaillant dans la presse culturelle ou l’industrie cinématographique, beaucoup de simples cannois·es sont présents, ayant été invité·e·s gracieusement par les collectivités locales comme dédommagement des « désagréments » causé par le festival sur la quiétude de leur ville pendant 15 jours. Plus de 35% de la population cannoise ayant plus de 60 ans… sans faire d’âgisme, je vous laisse en tirer les conclusions nécessaires. Le fait de mettre ce type de non-évènement en avant est assez typique d’une certaine critique conservatrice, j’ai donc trouvé ça dommage que vous y ayez recours…

    « La figure de la femme violente a pourtant perdu de sa charge subversive depuis sa popularisation […] »

    Même si votre démonstration est illustrée d’exemples, je ne comprends pas en quoi ils illustrent une possible « non subversivité » de la figure de la femme violente désormais. En comparaison avec les personnages d’hommes violents, en voyez-vous beaucoup des figures de femmes violentes dans les films récents ? Moi non…

    « Alexia est immédiatement introduite comme go-go danseuse sexy. Son hyperféminité stéréotypée et sa danse érotique sur le capot d’une voiture attirent immédiatement le regard des hommes (male gaze). » + « Elle ne souffrait pas d’être une go-go danseuse sexy, mais elle suffoque littéralement d’être une femme enceinte »

    Je suis en total désaccord avec cette analyse qui me semble très simpliste… et qui semble occulter une grande partie du contexte de la séquence. Il y a plusieurs choses : d’abord, la question du male gaze est intéressante mais vous ne l’exploitez pas jusqu’au bout. Pourquoi Alexia se livre t-elle ainsi au regard de ces hommes ? La séquence suivante nous l’explique : elle semble désespérément chercher un regard masculin qui se substituerait à celui de son père, qui ne la regarde JAMAIS. Cela explique aussi, par la suite, la relation qu’elle semble nouer avec Vincent.

    Par ailleurs, votre appellation « go-go danseuse sexy » me semble assez méprisante pour le personnage d’Alexia… et vous semblez balayer toutes les questions (posées notamment par le féminisme pro-sexe) autour de la liberté des femmes de disposer de leur corps. Par son apparence physique (tatouages, coiffure, etc…) elle me semble très loin des canons de la féminité normative… et la mettre en scène dans cette posture et dans cet univers très masculin n’en fait pas nécessairement une preuve de « male gaze ». Au contraire… le film semble, dans son ensemble, mettre en place un female gaze, dans la définition qu’en fait Iris Brey que je cite : « regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience » (Le Regard féminin, page 9). Vous me semblez donc éprouver peu de compassion pour le personnage féminin, visible dans votre incompréhension qu’elle puisse « jouer » de son corps en étant danseuse mais souffrir d’être enceinte.

    « les meurtres suivants d’Alexia sont injustifiés. » + « La réalisatrice n’évoque aucun passé traumatique pour expliquer la violence disproportionnée de son héroïne dont la psyché demeure impénétrable. »

    Si je suis en accord avec votre analyse du premier meurtre, je ne comprends pas votre vision des suivants. Vous semblez vouloir amener du rationnel dans l’irrationnel… un meurtre doit-il toujours être justifié ? La seule justification ici, qui semble assez irrationnelle je vous l’accorde, c’est (comme dans « Grave » dans un certain sens) le « goût » de « reviens-y » qu’elle semble développer après avoir tué une première fois : le meurtre appelle le meurtre.

    « elle tue sa collègue lesbienne, un homme blanc, un homme noir, et manque de tuer une femme blanche qui s’échappe »

    Alors que la période est au « backlash » contre les études concernant le genre et la race, vous semblez donner du grain à moudre aux « ayatollahs de l’universalisme » en désignant les personnages (sans que rien ne le justifie dans l’analyse) par leur couleur de peau. N’ont-ils/elles pas des prénoms ?

    « Alexia se soumet à cette autorité patriarcale et respecte à la lettre l’apprentissage de la masculinité au point de devenir à son tour toxique. Le climax de cette trajectoire est atteint lorsqu’elle laisse une femme noire aux mains d’un groupe de jeunes hommes harceleurs dans un car. L’héroïne luttant contre la culture du viol est bien loin. »

    Comme dans le reste de votre texte, vous semblez plaquer des préjugés sur l’ensemble du film… et occulter ce qui irait à l’encontre de votre analyse à sens unique. De voir dans le personnage de Vincent une forme de masculinité toxique… je trouve ça un peu fort de café, mais pourquoi pas. Rappelons, encore une fois, le contexte : un homme qui pense retrouver son fils, 10 ans après sa disparation. Deux personnes qui se retrouvent donc face à face, l’une complètement renfermée (Alexia/Adrien), l’autre qui essaye désespérément de communiquer. Leurs corps-à-corps (à part le dernier, quand il est clair qu’ils n’ont aucun lien de filiation) ne sont jamais disproportionnés, jamais un des personnages ne prend le dessus sur l’autre : que ce soit par la danse ou par la lutte, c’est une façon pour les personnages de s’apprivoiser. C’est justement un des sujets du film : qu’est-ce que la violence ? Est-ce celle que l’on voit, graphique, explicite, ou celle intériorisée par les personnages ? C’est par les rapports corporels (danse, lutte) que cette violence intérieure semble se dissiper… et laisser place à une relation de confiance entre les personnages.

    Par ailleurs, de penser que la non réaction d’Alexia est une forme de masculinité toxique me semble, par contre, un contresens complet. Rappelons qu’à ce moment du film, elle n’est plus en position de force comme elle pouvait l’être au début, à l’époque de ses meurtres et de ses accès de violence : elle est enceinte, diminuée physiquement, et surtout… en cavale ! C’est un mot qui n’est jamais présent dans votre texte, comme si vous omettiez cette réalité de l’histoire d’Alexia : elle change d’identité pour fuir les conséquences judiciaires de ses actes. C’est la raison pour laquelle elle n’intervient pas dans le bus : on voit bien dans son regard ses sentiments partagés, la volonté d’intervenir, mais les conséquences que pourraient avoir son intervention. Condamner sa « non-assistance » avec autant de force me laisse pantois… comme si on pouvait appliquer une analyse simple à une situation aussi complexe.

    En résumé, bien que je ne partage pas vos analyses, j’ai trouvé votre texte tout à fait intéressant… bien qu’il aurait pu, à mon sens, faire intervenir un peu plus de nuance.

  • Bonjour Camille Dupuy,
    Merci pour ce mansplanning. J’aime surtout le passage où vous dites qu’elle n’intervient pas dans le bus car elle est en cavale (le simplisme...). Et la condescendance de votre ton envers l’autrice de la critique.
    Merci à Celia pour la finesse de son eclairage : j’etais très deçue par ce film, où les enjeux feministes et queers passent derriere... Papa Lindon !
    Bonne journée.

  • Chère Sarah,

    Mansplaining ? Condescendance ? Sans me connaitre à priori, sans savoir d’où je parle, juste parce que je suis un homme, vous ne m’autorisez pas à entrer dans un débat constructif avec l’autrice de ce texte et à exprimer des désaccords et des divergences d’analyse ? Vous m’accusez de simplisme concernant ma remarque sur la séquence du bus, c’est votre droit le plus strict, mais vos attaques ad hominem le sont tout autant… J’ai pris le temps de répondre à ce texte, à contre courant des discours sur le film jusqu’à présent, pour éventuellement entrer dans une discussion constructive, pas pour recevoir des leçons (que je ne pense pas donner non plus).

  • Cher Camille,

    Merci pour vos remarques et merci d’avoir pris le temps de lire mon analyse jusqu’au bout. Le film est complexe, ambigu, et invitera nécessairement à des lectures plurielles et contradictoires.

    (1) Le principal obstacle à l’interprétation de Titane me semble être l’impossibilité d’accéder à la subjectivité de l’héroïne, l’impossibilité à faire l’expérience de son intériorité.

    > De ce fait, je ne vois pas de female gaze dans le film. En tant que spectatrice, je vis sûrement encore plus organiquement les souffrances que vit le corps d’Alexia. Mais toujours en tant que femme, j’ai des attentes nuancées quant au déni de grossesse. Pourquoi souffre-t-elle ? Pourquoi rejette-t-elle aussi violemment cette grossesse avant même d’être en cavale ? Le film ne donne aucune explication, aucune dimension psychologique. A tort ou à raison, je trouve que réduire la grossesse aux mécanismes du body horror est trop simpliste pour parler de female gaze.

    > Le rapport au male gaze me paraît moins ambigu à saisir. Il me semble clair dès le début que le personnage se construit hors du cadre de l’hétéronormativité. C’est donc une contre-lecture de penser qu’Alexia aime performer des danses érotiques car "papa" ne la regarde pas. De plus, c’est une lecture qui me dérange profondément (en tant que femme/fille sûrement) d’associer la sexualité des femmes à la satisfaction du père... Alexia ne cherche pas plus le regard de son père que celui des hommes du salon. Son érotisme est clairement associé à la mécanophilie, sa jouissance est clairement autonome du regard de "papa" (et heureusement).

    > Par ailleurs, même si le film n’a pas grand chose à dire sur la neuroatypie du personnage (car Ducournau n’a sûrement pas écrit consciemment un personnage neuroA), on ne peut pas comprendre la violence d’Alexia sans cette donnée à moins de privilégier une lecture non intersectionnelle. Généralement la violence des femmes s’explique par des récits reconnaissables (la mère protectrice comme dans Kill Bill, la femme violée comme dans les rape et revenge). Il n’y a pas de femme violente sans raison, sauf les "folles", les "hystériques" qui dominent le cinéma d’horreur. Ce n’est pas un choix annodin de ne pas "rationaliser" la violence d’Alexia. Le film reconduit des récits psychophobes et handiphobes facilement identifiables si on s’intéresse à la représentation de la neurodiversité.

    > Une fois encore, l’impossibilité pour le public à se mettre à la place de l’héroïne, ne permet pas non plus d’affirmer les motivations profondes du personnage lorsqu’elle/il décide de quitter ce car laissant cette femme seule. Réduire ce geste à la cavale me semble trop simpliste. Effectivement, je ne mentionne le récit de cavale qu’une fois dans ma critique, mais c’est aussi la seule fois qu’il est réellement abordé. Le film ne se transforme pas en thriller, aucun compte à rebours, aucun rappel des policiers à ses trousses une fois qu’elle est chez Vincent. Le cadre narratif de la cavale me semble clairement abandonné lors de la scène du car. Par ailleurs, on peut tout à fait imaginer que le personnage réagit contre la culture du viol, de façon moins violente qu’en début de film. Aussi car le personnage éteint progressivement le feu de sa violence intérieure grâce à Vincent. Alexia retrouve la parole la scène suivant celle dans le car, cela aurait été bien plus flamboyant de la voir retrouver la parole au moment précis où la parole des hommes se fait la plus menaçante. Sans tuer ces hommes, elle aurait pu punir la culture du viol par la parole (et donc aucun crime supplémentaire). Elle aurait aussi pu sortir de ce car avec l’autre femme en silence, et corriger l’absence de sororité du film (elle préfère rentrer et être fraternel.le avec un homme). Voilà toute l’ambiguïté de la scène qui me semblait importante de souligner.

    (2) A propos des stéréotypes abordés par le film :

    > Je ne perçois pas le "look" d’Alexia comme particulièrement loin de la féminité normative. Elle performe certes un look alternatif avec ses tatouages et sa veste en cuir, moins présent au cinéma, mais de plus en plus populaire dans d’autres médias (émissions télévisées notamment). Sa rareté au cinéma ne la rend pas très hors norme selon moi. Son blond péroxydé me rappelle d’ailleurs la majorité des actrices pas naturellement blondes, et Alexia porte peut-être plus de bagues que la normale, mais cela reste un code de féminité relativement normatif. Son look me rappelle aussi à la fois l’héroïne ultra populaire de Millénium et surtout est un parfait alter ego de Julia Ducournau elle-même.

    > Par ailleurs, j’utilise peut-être par maladresse le terme de go-go danseuse. Mais la qualifier de "sexy" n’a rien de méprisant. Il ne me semble pas qu’il existe d’autre terme plus approprié pour désigner son métier. Elle n’est pas une stripeuse, ni une hôtesse ni une pole dancer. Le terme de go-go dancing n’est pas non plus un terme méprisant si on prend en compte que les concernées me semblent l’employer sans le remettre en question.

    > La masculinité toxique présente dans le film me paraît ensuite plutôt évidente. Tout le comportement de Vincent est toxique et l’expliquer par un traumatisme, ne le rend pas moins toxique. Il y a d’autres moyens de s’apprivoiser que par la violence gratuite, les humiliations gratuites, l’autorité abusive, l’agressivité implicite. Par ailleurs, l’arc narratif même du personnage est toxique, ce père n’est pas "sain", il accepte un total inconnu chez lui uniquement pour satisfaire le manque laissé par son fils disparu. Il n’a aucune envie de découvrir Alexia, elle sera Adrien ou elle ne sera pas. Et on peut aimer quelqu’un de la manière la plus toxique possible. Tout amour n’est pas exempte de toxicité.

    > À propos des identités racisées. On peut faire l’impasse et privilégier une lecture colorblind de la seconde scène de meurtres. J’ai été particulièrement mal à l’aise de la différence de traitement entre les différents meurtres. Je ne l’explique pas autrement que par ce paramètre visible de la race. Mais je suis ouverte à d’autres propositions d’interprétation. Par ailleurs, à tort, effectivement je n’ai pas retenu le prénom des personnages. Seule la collègue lesbienne donne son prénom une fois sous la douche, Justine, prénom de de l’héroïne de Grave, interpreté par la même actrice. Son prénom n’a donc d’importance qu’en tant que clin d’œil à Grave. Il me semble cependant que les autres personnages n’ont aucun prénom (?!! mais je suis preneuse si ma mémoire me fait défaut). De même qu’ils n’ont aucune épaisseur (à part plus furtivement Justine).

    J’espère avoir répondu à toutes les pistes ouvertes ! J’espère également que les réponses fournies nourriront de futures lectures du film.

  • Explications très claires ! Merci beaucoup pour vos réponses qui viennent nourrir mes réflexions sur le film !

  • Julia Ducournau est une intellectuelle au regard de son parcours "scolaire" (fiche wikipédia) et de son travail d’écriture (musique, lumière, décors, thème abordé, ...) ET une femme d’action (elle réalise ses films). Au regard de ses multiples interventions publiques au sujet de son film "grave" nous pouvons affirmer que tout à un sens et que l’ensemble est au service d’une idée principale. 1°degré, 2°degré, etc., le langage du film dit de genre qu’elle emploie ne facilite pas l’accès à ses œuvres.
    Que dit Julia Ducournau de son film : c’est un film ... d’amour. Oups !
    Un film d’amour filial entre deux êtres hors normes (des monstres) ; hors normes du fait d’un séisme initial et de leurs actions quotidiennes. A ce sujet le choix des interprètes principaux est déterminant (reconnaissons que Agathe Rousselle ne correspond pas aux critères de désirabilité en vigueur dans notre société, voire la presse féminine).
    Car Julia Ducournau a décidé de jouer avec les stéréotypes de genre pour mettre en exergue la possibilité de reconnaissance, d’amour entre des êtres aux contours flous par rapport à la normativité.
    Ainsi nous assistons au cheminement chaotique de l’un vers l’autre : elle pourrait le tuer, elle l’aide ; il tue pour la protéger.
    Alors lorsque je lis les différentes interprétations de ce film je suis interloqué !
    Vivement les masterclass de Julia Ducournau au sujet de son film Titane pour lutter contre les sur-interprétations pour le moins curieuses.

  • De la fin du film.
    A dix minutes de la fin je devinais que l’héroïne principale mourrait lors de l’accouchement de l’être mixte (mi-homme-mi-autre). Scène déjà vue.
    Certes il doit être difficile pour les artistes d’imaginer la possibilité de vivre en mettant au monde un être mixte.
    Mais dans le cadre du film de Julia Ducournau dont l’idée principale est l’amour "filial" notons que cet être mixte est reconnu et déjà aimé par l’autre monstre (Vincent Lindon). Ainsi le décès en couche d’Alexia permet de renforcer cette idée principale et de ne pas ouvrir sur une suite Titane 2.
    Loin des analyses queer et autres truc patriarcal Julia Durcounau martèle que l’amour entre des êtres différents est possible sinon souhaitable.

  • Du début du film.
    Dans une voiture en mouvement, Alexia enfant tape des pieds dans le siège du conducteur, sans doute son père. Pas une parole, des regards agacés voire haineux. Accident grave. Alexia devient hors normes (plaque de titane dans la tête : métal rare et très résistant),
    Des années plus tard, dans la famille d’Alexia, toujours pas de paroles et toujours des regards de dédain de la part du père biologique d’Alexia.
    Alexia est devenue monstre, c’est à dire hors humanité : le bien et le mal n’ont aucun sens pour elle. Elle tue les agresseurs comme les personnes qui l’aime.
    Et en avant pour la difficile découverte de l’amour filial.
    Nota : conseil au père qui conduise leur fille. Garez-vous, prenez votre fille dans vos bras et dites lui que vous l’aimez ! Sinon gare au monstre (sic) !

  • Encore un mec qui vient faire une conférence en commentaire. C’est mon feuilleton de l’été.
    Donc cette fois l’héroïne meurt pour ne pas faire de titane 3, l’amour filial c’est le kiff, et Julia Ducorneau "a dit que" donc c’est vrai et tout le reste est surinterpretation.

    On peut peut être juste accepter que le film est bof bof du point de vue feministe et queer, non ? Il y a pas mort d’homme, la preuve, papa Lindon survit.

  • Chère Madame Sarah
    Visiblement vous n’avez pas vu le film que vous souhaitiez voir. Je comprends votre agacement car Titane n’est pas un film militant féministe et/ou queer. Toutefois des critiques, dont certaines féminines, laissent entrevoir une subtile perspective féministe et même queer.
    Vous écrivez : "Julia Ducorneau "a dit que" donc c’est vrai". Vous laissez supposer qu’elle ment : seule l’étude minutieuse du film permet de dévoiler le "véritable message" délivré par Titane ? Pour autant est-ce un film masculiniste, raciste, patriarcal, toxique, incestueux, bourré de stéréotype, etc. ? Je pense que nous ne sommes pas loin du complotisme.
    " l’amour filial c’est le kiff", non, juste un support pour traiter de l’amour entre des êtres tout en jouant sur les genres et les stéréotypes,
    Donc pas un film d’amour. Mais alors quel est le sujet du film ?

  • @Philippe, je vous cite :

    « Vous écrivez : "Julia Ducorneau "a dit que" donc c’est vrai". Vous laissez supposer qu’elle ment : seule l’étude minutieuse du film permet de dévoiler le "véritable message" délivré par Titane ? »

    La critique féministe s’intéresse aux normes de représentation genrées et situe l’oeuvre par rapport à ces normes. Ces normes sont souvent en partie inconscientes. Donc l’interprétation des oeuvres par celles et ceux qui les créent n’épuise pas les significations qu’on peut en tirer.

    D’ailleurs vous faites un procès d’intention complètement abusif, personne d’autre que vous ici ne semble croire qu’il existe un unique "véritable message" dans ce film (vous mettez votre propre expression entre guillemets, vous vous rendez donc compte qu’elle est un peu absurde ?).

    Célia Sauvage elle-même a écrit "Le film est complexe, ambigu, et invitera nécessairement à des lectures plurielles et contradictoires".

    Faites un effort, je sais pas. Vous avez lu le Manifeste de ce site ?

    @Célia Sauvage : Dans mon souvenir les prénoms/surnoms des différent-es habitant-es de la maison sont égrenés par l’homme noir ("Jupi") lorsqu’Alexia lui demande, "mais vous êtes combien ici ?". Merci pour votre critique hyper intéressante !

  • Et si je dis a "la critique feministe" je vais faire un tour a la plage, a quelles normes va t’elle s’interesser afin de me situer. A quel inconscient va t’elle faire appel ? Pensera t’elle que je veux en fin de compte me noyer ? M’enfouir sous le sable ? Tandis que je veux juste marcher un peu sur la plage afin de faire circuler mon sang. Nous avons le droit a l’interpretation. Nous avons egalement le droit de croire au 1er degre sans interpretation ou raisonnement profond.
    Ce film est rempli a ras bord de meurtre, de rejet, d’agression, de frustration ... et il fait appel a tout ce qu’il y a de plus detestable en nous. C’est par consequent un film d’amour rate sous toutes les coutures. Se perdre en interpretations permet a beaucooup de critiques de finir leur dissertation avec des questions tant ce film est rempli prétentieusement de tout les sujets. On s’y perd alors on pose des questions. Mais quand vient le moment de donner un avis, un vrai, je me retrouve devant mon Pere de 70 ans qui choisit avec soin les films qu’il va voir au cinema parce qu’on fait attention quand meme a ne pas dépasser les budgets, on est quand meme pas bien riche a la retraite alors on fais gaffe, bref, sans aucun doute je lui dis ne perd pas ton temps et ton argent. Voila mon avis dans le reel.
    Ce film est une ode a l’abandon de la vie telle qu’elle fut et une invitation claire et nette a accepter la profonde noirceur de ce monde et a simplement faire avec en cherchant de nouvelles pistes pour redécouvrir l’amour, la famille, le sexe, les genres ... Il y a encore largement la place pour vivre sur les valeurs existantes. Libres a ceux qui veulent partir en navire vers l’inconnu de le faire. Je refuse de les encenser car je pense qu’ils se trompent. Ils trouveront de nouvelles pistes mais ils détruiront tout sur leur passage comme tout les aventuriers. L’avenir fera d’eux des genies puis des fous et enfin des meurtriers. C’est un film dangereux.
    S’il vus plait pardonnez les fautes d’orthographes.

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