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The Gunfighter / La cible humaine

Henry King / 1950

>> Noël Burch  

Publié le vendredi 2 décembre 2016



Leçons de western


Pour tout cinéphile, le monde du western classique constitue l’un de ces stéréotypes “éculés”, au sens de Robbe-Grillet qui en raffolait, une représentation si usée qu’elle est dépourvue de sens. Et pour peu que l’on cherche un sens au western, on tombe encore dans des clichés, le monde d’une virilité innocente, où les hommes étaient des hommes, la preuve en étant ce phallus à six coups qui leur battait les hanches.

Et si ce monde de violence brute (qui a réellement existé, comme en témoigne Tocqueville [1]) est en fin compte répudié puisqu’il doit céder le pas au “destin manifeste” (voulu par Dieu) – le chemin de fer, la “pacification” des Amérindiens, bref, la “’civilisation”–, ce ne serait là que la concession du genre au « happy end », à l’angélisme hollywoodien. Et que le message omniprésent du western ait été la célébration du mâle et de sa virilité guerrière – on a tout intérêt à ne le voir, en notre ère politiquement correcte, que comme un autre stéréotype inoffensif.

Si des chercheurs étasuniens ont souvent mis à mal cette vision trop généralisante, il me semble que ces abstractions commodes demeurent influentes dans le public de cinéphiles et les médias spécialisés. Commodes parce qu’elles permettent de célébrer la virilité meurtrière fictionnalisée de tant de ces films tout en occultant le sens de certains d’entre eux, souvent célèbres, qui dressent contre elle un réquisitoire insistant… ces films où le pistolero ne veut plus de cette vie, aspire à connaître ce passage à l’âge adulte que représente la répudiation de sa violente jeunesse, préfigurant l’avènement de la « civilisation ». De tels scénarios, nombreux, recèlent, souvent très explicitement, la critique d’une certaine masculinité, agressive et implicitement homosexuelle, critique dont je soupçonne qu’elle reflète des facettes contradictoires de la société étasunienne à l’époque du maccarthysme et de certaines tribulations de la masculinité décrites par Barbara Ehrenreich et Lesley Fiedler [2]. Mais c’est là une autre histoire…

Je veux évoquer ici l’un des westerns les plus connus de ce type et l’un des plus précoces, je crois : The Gunfighter (La Cible humaine) de 1950, réalisé par Henry King, avec Gregory Peck dans le rôle de Jim Ringo.

Ringo est réputé être le pistolero qui dégaine plus vite que tous les Wyatt Earp et autres Billy the Kid, ce qui lui vaut une grande solitude. Ainsi le début du film le montre emblématiquement en cavalier solitaire traversant le désert pour entrer dans la petite ville frontière classique... où bien entendu sa réputation l’a précédé. Et cette réputation – ce sera le motif central du film – suscite partout où il passe des jalousies phalliques. Selon ses propres dires, il trouve toujours sur son chemin des « petits cons » qui veulent se mesurer avec un homme qui aurait tué une quinzaine d’adversaires dans des duels au pistolet. Notons que ces duels sont ici un véritable sport, avec le même statut que ce duel d’honneur encore vivace à l’époque où se situe le film (1880) dans la vieille Europe, sous un Ancien Régime toujours « persistant » selon l’analyse d’Arno Mayer [3]. En matière de « petits cons », cette bourgade ne fait pas exception. Dès qu’il entend dire que Ringo est au saloon, l’un d’entre eux s’y précipite pour se mesurer avec lui, invente un prétexte pour dégainer… et se fait aussitôt abattre. Le barman prévient Ringo : la victime a trois frères « qui se foutent de savoir qui a dégainé le premier », et celui-ci devra fuir leur vengeance. Mais leur promesse de violence motivée, qui sert surtout à faire avancer le récit, fera tache dans ce film où la violence meurtrière est surtout « gratuite », une sorte de réflexe mâle.

De toute façon la véritable destination de Ringo n’est pas ici : une autre petite ville du nom de Cayenne l’attend où il espère reconquérir l’épouse qui a quitté il y a huit ans et en emmenant leur enfant, le redoutable « gunfighter » qu’il était. À Cayenne, cela se passe comme partout : dès l’arrivée de Ringo, sa présence au comptoir du saloon devient l’objet des commérages masculins dans ce « salon de coiffure » pour hommes où semble se dérouler une interminable partie de poker, et où le « petit con » du coin (dont on apprendra qu’il fait en vain la cour à l’épouse de Ringo, devenue institutrice de la localité) se dresse sur ses ergots et déclare qu’il veut voir si c’est vraiment « the fastest gun in the West  ».

Comme son prédécesseur dans le film il va chercher à provoquer Ringo, mais face au bluff méprisant de celui-ci (un revolver inexistant le viserait sous la table), il se dégonfle et quitte le saloon… tout en jurant vengeance.

Il n’est sûrement pas faux d’attribuer la fascination qu’un Ringo exerce sur tous ces « petits cons » mais aussi, plus prudemment, sur tous les mâles des villes où il passe (sans parler des petits écoliers, nous y reviendrons) à un désir homosexuel refoulé, sublimé en passion masochiste, en volonté d’en découdre, de défier le fatal revolver phallique de l’Homme. Ni ensuite, selon les préférences de chacun, d’y voir soit un exemple de l’homophobie de toujours, soit une illustration inconsciente de l’universalité du désir homosexuel.

Pour ma part, je pense qu’il est plus intéressant de s’en tenir à la surface du texte, qui rattache plutôt ces manifestations d’une homo-socialité perverse et mortifère – et leur critique, que véhicule le film – à l’histoire même des États-Unis d’Amérique.

Ringo est venu là pour parler à sa femme, lui expliquer qu’il a changé, qu’il n’est plus le même homme que celui qu’elle a épousé, qu’il n’aime plus cette vie de duelliste hyper-viril, que sa réputation de tueur indomptable lui fait horreur… et que l’essaim de garçonnets admiratifs ayant déserté la salle de classe présidée par son épouse, pour s’agglutiner devant le saloon où Ringo s’attarde, le désole… Mais celle qu’il recherche, cette femme qui se cache sous un autre nom, ne veut plus le voir, précisément parce qu’elle l’aime encore et a peur de retomber dans une vie qui la révulse. Dans ce film, comme dans à peu près tous les westerns, la femme, la famille, la sédentarisation sont associés à la maturation, à la répudiation des violences infantiles de l’OK Corral, ce parc à jouer pour grand enfants – sédentarisation à laquelle les plus virils, les plus autonomes de ces mâles savent résister jusqu’à la fin, dans des films que la cinéphilie traditionnelle, fascinée par l’amitié virile, prise tout particulièrement – My Darling Clementine (La Poursuite infernale, John Ford, 1946), etc. En tout cas, avec ce rôle pacificateur des femmes, voilà un stéréotype « éculé » s’il en fut. Et pourtant comme tous les stéréotypes, celui-ci renvoie au réel. Qui saurait nier que les femmes, collectivement, ont su combattre la violence « naturelle » des hommes, de l’Irlande à l’Argentine, pour ne citer que des exemples récents.

Avant de poursuivre sa fuite – les trois frères de sa dernière victime approchent, sans parler d’un habitant de Cayenne qui veut le tuer pour venger un meurtre qu’il n’a pas commis et dont seule la rumeur l’accuse – Ringo parvient à parler à sa femme, qui l’aime encore mais ne peut joindre son destin au sien, car un enfant de huit ans ne saurait vivre la vie de fugitifs qui serait fatalement la leur. Après une rencontre émouvante avec ce fils qui ignore que le célèbre Ringo est son père (l’enfant serait plutôt « fan » de Wyatt Earp, comme on pouvait l’être d’une équipe de baseball dans les années 1950, le parallèle est explicite), ce cauchemar des hommes et ce héros des enfants sera tiré lâchement dans le dos par le « petit con » local, geste symbolisant la désuétude du code d’honneur de l’Ancien Régime, version Far-Ouest. Mais avant de mourir dans les bras de son épouse, éplorée mais guère étonnée, Ringo déclare renoncer à se venger… ce à des fins à la fois punitives et pédagogiques. Il prétend solennellement – et mensongèrement aux yeux de tous – avoir dégainé le premier. De la sorte, il épargne toute punition à son meurtrier « innocent », ceci pour qu’il soit sûr de suivre le même chemin que lui et qu’il finisse comme lui, en « cible humaine », victime de la notoriété que lui aurait valu sa réputation de « l’homme qui a tué Ringo ».

Aujourd’hui, quand le lobby des armes, la NRA, qui a financé grassement la campagne de Donald Trump, déclare que l’heure est venue de réaliser enfin son utopie « néo-libérale », héritée du Far-Ouest : chacun armé et chacun pour soi [4], on comprend que ce film et bien d’autres, qui ne sont pas davantage que lui des stéréotypes « éculés », critiquaient un trait fondamental et hélas permanent de la société étasunienne, et demeurent à plus de soixante ans d’intervalle, d’une actualité brûlante.


grr générique


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