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Jean-Pierre Améris

Profession du père


Geneviève Sellier / samedi 28 août 2021

L'emprise toxique d'un père mythomane et violent


Sorj Chalandon vient de publier Enfant de Salaud (Grasset, 2021) où il poursuit l’exploration des souffrances provoquées par les violences physiques et psychologiques que lui a fait subir son père. Profession du père, publié en 2015, racontait déjà son enfance d’enfant martyr fasciné par un père mythomane et tyrannique. L’adaptation de Jean-Pierre Améris et Murielle Magellan a le grand mérite d’utiliser l’immense talent de Benoit Poelevoorde pour donner consistance à ce père terrifiant pour Emile, son fils de douze ans, coincé avec une mère soumise et aussi terrifiée que lui derrière les murs étroits de l’appartement familial. L’emprise du père sur son fils et sa femme est sans limites.

Si le film nous épargne les scènes les plus pénibles de violence physique racontées par le livre, on comprend vite que le petit garçon n’a aucun moyen d’échapper à l’emprise psychologique que son père exerce sur lui, en lui racontant des histoires fascinantes où il se met en scène dans un rôle décisif, soit pour présenter Edith Piaf aux Compagnons de la chanson qui vont l’évincer parce qu’il est un trop bon ténor… ou comme agent secret en lien avec la CIA, ou pour appuyer le coup d’État des généraux félons à Alger en 1961 et tuer De Gaulle qui a trahi. Alors qu’on comprend qu’il est chômeur, il se fait passer pour un officier parachutiste et impose à son fils un entraînement militaire la nuit en lui faisant croire qu’il est membre de l’OAS…

Bientôt l’enfant, dont les résultats scolaires s’effondrent, enrôle à son tour Lucas, un camarade de classe pied-noir qui arrive d’Algérie, pour poster les lettres de menace rédigées par son père dans la boîte aux lettres d’un homme politique. Emile invente à son tour des complicités rocambolesques pour persuader Lucas de préparer un attentat contre de Gaulle et de fuguer. Évidemment, tout se termine très mal : la police arrête Lucas qui sera envoyé en maison de correction pour avoir volé ses parents ; l’enquête se poursuit dans le collège pour trouver ses complices… Emile est convoqué avec ses parents par le directeur et assiste à la trahison de son père qui renie la mission qu’il lui a donnée de tuer de Gaulle…

L’exploitation du film va sans doute souffrir des nouvelles mesures restrictives pour l’accès aux salles de cinéma, ce qui est dommage car il dénonce très opportunément les violences intrafamiliales contre les enfants, qui ne sont pas que sexuelles… et plus largement l’aveuglement de la société face aux mécanismes d’emprise qui s’exercent dans la famille. Le père du petit Emile peut en toute impunité faire subir les pires sévices à son fils sans que jamais l’institution scolaire ne s’en aperçoive, et retourne même contre l’enfant les effets de cette emprise.

On peut regretter que l’adaptation brouille les repères historiques de ce film qui se passe en 1961, en mettant dans la bouche de la mère, pour excuser la violence du père, ce qu’il aurait fait et vu en Algérie. Or Benoit Poelevoorde, né en 1964, n’a pas l’âge d’avoir combattu en Algérie, et dans le roman de Sorj Chalandon, c’est pendant l’occupation allemande que le père s’est mal conduit. Par ailleurs, une fois de plus, la différence d’âge entre Benoit Poelvoorde et Audry Dana (13 ans) et la beauté de l’actrice introduisent des incohérences : on ne comprend pas bien pourquoi cette belle jeune femme indépendante économiquement – c’est elle qui fait bouillir la marmite – est sous l’emprise de cet homme d’âge mûr, chômeur et mythomane…

Mais malgré ces choix discutables de l’adaptation, le film fait passer l’essentiel : le désir éperdu d’un petit garçon d’être aimé par son père, malgré les mauvais traitements qu’il lui fait subir, les comportements dangereux auxquels il se soumet, en vain puisque finalement son père le trahit, révélant sa lâcheté face aux autorités institutionnelles. Le petit Jules Lefebvre avec sa gueule d’ange ne peut que susciter l’identification des spectateur·ices, mais le film montre le cercle vicieux créé par les violences qu’il subit, puisqu’il va faire subir à son tour des violences à son copain de classe… Exploration sans complaisance des effets en chaîne de la masculinité toxique.


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