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Ludovic Bergery

L’Étreinte


>> Geneviève Sellier / mardi 1er juin 2021

La solitude extrême d'une femme de cinquante ans


Ce premier film d’un acteur passé à la réalisation, Ludovic Bergery, auteur également du scénario, marque le retour d’Emmanuelle Béart sur le grand écran, après une décennie où elle a privilégié le théâtre, moins discriminant que le cinéma pour les femmes de cinquante ans.

Le sujet est intéressant et ô combien actuel : les difficultés d’une femme d’âge mûr qui se retrouve seule après la mort d’un mari plus âgé dans l’ombre duquel elle a vécu toute sa vie d’adulte.

On ne quitte pas Margaux (Emmanuelle Béart) pendant les cent minutes que dure le film : elle revient habiter seule la maison familiale à Neauphle-le-château, reprend des études d’allemand à l’université (la langue de son père), fait connaissance avec un groupe d’étudiants sympathiques, et parmi eux Aurélien (Vincent Dedienne qui n’a plus tout à fait l’âge du rôle), un homosexuel qui va devenir son confident. Elle tente de sortir avec son prof d’allemand mais c’est un fiasco… Elle essaie alors les sites de rencontre et fait quelques expériences plus ou moins réussies ; la dernière se termine mal et elle échappe de peu à une catastrophe…

La solitude d’une femme qui se retrouve seule à cinquante ans est un vrai sujet, et on aimerait qu’il soit traité avec autant d’empathie que de réalisme…
Passe encore que cette femme n’ait jamais travaillé (son mari était commissaire d’exposition, c’est très chic) ; qu’elle veuille reprendre des études (dommage qu’on ne l’entende jamais parler allemand…) et qu’elle se trouve un peu paumée avec des jeunes qui ont l’âge d’être ses enfants (apparemment, elle n’en a pas elle-même) ; la scène avec le prof d’allemand dans la chambre d’hôtel est pénible mais vraisemblable :

on imagine bien qu’une femme de cinquante ans qui sort de trente ans de vie conjugale, puisse se sentir mal à l’aise quand elle fait l’amour avec un homme qu’elle connaît à peine, malgré le désir qu’elle en a. Et l’humiliation qu’elle subit alors est crédible : devant sa gêne persistante à se déshabiller, il se lève et lui demande de partir, n’ayant « pas envie de faire l’amour avec une adolescente ». On ne devient pas du jour au lendemain une femme sexuellement libérée, même si on en a envie.

L’épisode suivant est plus discutable : les enquêtes sur les sites de rencontre (Marie Bergström, Les Nouvelles Lois de l’amour) montrent que leur succès est d’autant plus grand que, avec l’âge, les occasions de rencontre dans des lieux publics diminuent, surtout pour les femmes, mais la mésaventure de Margaux comporte une dimension punitive qui est peu représentative des expériences des usager·es de ces sites. Margaux utilise le site Tinder qui a pour spécificité, d’une part la géolocalisation (on est mis en contact avec des personnes proches du lieu où on est, qu’on peut donc rencontrer facilement) et d’autre part, d’être connecté avec la page Facebook des usager·es, ce qui diminue la possibilité de mentir… Ainsi le fait que Margaux aille directement dans l’appartement d’un homme sans rien savoir de lui est peu vraisemblable, compte tenu de ce qu’on sait de sa personnalité, et encore moins la suite de l’épisode qui la montre le guettant à la sortie de ses répétitions (sur son insistance, il lui a appris qu’il était corniste dans l’orchestre de l’Opéra) alors qu’il ne répond plus à ses appels, et arrivant chez lui à l’improviste en robe de soirée avec une bouteille de champagne, pour constater qu’il a une famille nombreuse (elle arrive au milieu d’une fête d’anniversaire), alors que tout dans les rencontres précédentes laissait deviner un célibataire endurci, tant dans le décor de l’appartement que dans le comportement de l’homme.

Même si Margaux est déterminée à sortir de sa solitude affective et sexuelle, il paraît peu vraisemblable, étant donné qu’elle est novice dans l’usage de ces sites, qu’elle accepte et apprécie un échange sexuel aussi dénué de préliminaires que celui que lui impose cet homme.

Et par la suite, sa traque quand il ne répond plus à ses messages, est encore plus invraisemblable et pénible. La spectatrice, elle, a bien compris que cet homme ne désirait qu’une rencontre sexuelle sans lendemain. Margaux se conduit en effet comme une adolescente et en est cruellement punie !

Ce retournement humiliant ne correspond pas aux situations les plus fréquentes dans ces rencontres par Internet : d’après l’enquête de Marie Bergström, les femmes apprécient au contraire les sites de rencontres parce qu’elles peuvent mieux se protéger des risques de harcèlement et d’abus sexuels. Les femmes savent (on le leur dit suffisamment) qu’il ne faut pas aller chez un inconnu. Sur Tinder on ne peut entrer en contact avec quelqu’un que si le « like » est réciproque et si par la suite, l’homme se révèle insistant, la femme peut bloquer son numéro. De plus, depuis les années 2010, les sites de « niche » se sont multipliés, qui permettent une sélection préalable, en termes d’âge, de géographie, d’orientation sexuelle, de ressources culturelles et économiques, mais aussi de type de rencontre (« plan cul » vs rencontre amicale/amoureuse). La rencontre se fait en trois phases : l’évaluation des « profils d’utilisateurs », l’échange écrit puis la rencontre physique.

La dimension punitive du film apparaît clairement dans l’épisode qui suit : après s’être enfuie de l’appartement où on l’a accueillie comme une folle (y compris l’homme avec qui elle a couché plusieurs fois), elle se retrouve chez elle pour constater qu’elle a perdu sa clé dans son affolement, et erre dans les rues jusqu’à l’hôtel de luxe où son copain homo travaille.

Évidemment, il n’est pas là et elle se console dans le restaurant de l’hôtel avec un repas très arrosé (alors qu’elle a renoncé juste avant de prendre une chambre à cause de son prix élevé) et finit par se faire draguer par des hommes d’affaires russes qui dînent à la table à côté : suit une séquence très anxiogène où elle est embarquée dans une voiture, entourée d’hommes qui ne parlent pas français, qui fonce dans la nuit jusqu’à une villa gardée par des molosses. Quand elle comprend le piège dans lequel elle s’est mise, elle s’enfuit par la fenêtre de la salle de bains, échappant de justesse aux chiens !!!

Fallait-il vraiment en arriver à une telle caricature pour qu’on comprenne que suivre un groupe d’hommes inconnus quand on est complètement soûle est dangereux ?
Au-delà de cette séquence qui confine au grand guignol, on peut regretter que le réalisateur organise la solitude de son personnage sur un modèle complètement archaïque : les femmes de cinquante ans en France aujourd’hui dans le milieu aisé et cultivé où évolue Margaux, ont en général un métier, même s’il est moins rémunérateur que celui de leur mari et une sociabilité active. Margaux n’a même jamais appris à conduire et on comprend qu’elle a joué les infirmières dans les dernières années de la vie de son mari. Elle est totalement isolée, sa demi-sœur (Eva Ionesco) dont elle tente de se rapprocher en venant s’installer dans la région parisienne, disparaît pour un long voyage. Pas d’ami·es, pas d’occupation, pas de liens sociaux...

C’est un film hivernal, non seulement à cause de la saison où se passe l’histoire, mais surtout à cause de la solitude extrême dans laquelle se trouve l’héroïne. C’est peu de dire que la solidarité féminine n’existe pas dans ce film, même la sociabilité féminine la plus anodine est absente. Margaux ne rencontre que des hommes, dont le comportement est soit indifférent, soit condescendant, soit prédateur… Le confident homosexuel est un bien maigre soutien, malgré sa bonne volonté. Faisons le pari que la même histoire racontée par une femme serait plus riche en personnages et en rencontres féminines... Et peut-être même pourrait-on imaginer qu’une femme de cinquante ans qui veut "refaire sa vie" a d’autres options que des rencontres masculines plus ou moins calamiteuses...

Cette vision noire de la solitude d’une femme de cinquante ans fonctionne un peu trop comme un avertissement à celles qui voudraient "vivre leur vie" à cet âge où la société patriarcale préfère les voir se consacrer au bénévolat…


générique


Polémiquons.

  • L’héroïne : candide, inexpérimentée, naïve, simple, sincère …. Une ingénue.
    A 50 ans, donc née dans les années soixante dix, mariée à 20 ans, 30 ans de vie commune dans un monde idéal, sans doute animée d’un amour transi, esseulée (elle a dû consacré sa vie à son mari) elle découvre la vraie vie.
    En fait, ayant été élevée par son père (oui, sa mère a disparu lorsqu’elle était enfant – pas de chance), elle semble être à la recherche « d’un prince charmant » (a cette dernière séquence dans le train qui l’emmène vers la ville de son père, toujours vivant, à côté du fameux professeur d’université ….). A 50 ans ….
    Et germe une interrogation : mais quelle est la conception de la femme de cet acteur-scénariste-réalisateur ?

  • Complètement d’accord, rien ne va dans ce film.
    On ne croit pas une seconde à l’histoire.
    Quand je pense que j’ai été le voir en m’appuyant sur une critique favorable de Télérama (TT).
    J’ai au moins appris une chose : Jacques Morice est un critique très utile dans le sens où c’est une boussole qui indique le sud (Confirmation avec Adieu les cons).

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