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Eléonore Pourriat

Je ne suis pas un homme facile


Mary Harrod / vendredi 6 août 2021

Inverser la domination de genre pour la rendre visible


Damien (Vincent Elbaz), la quarantaine baraquée, est un incorrigible coureur de jupons et un expert en flirt, voire en harcèlement sexuel de bas étage, que ce soit pendant son temps libre ou au travail, dans le cadre de son activité d’ingénieur marketing. Il fait même de son « talent » une vertu professionnelle en soutenant sans complexe une appli pour des « plans cul » conçue spécialement pour les hommes, au mépris de l’exaspération palpable de sa (seule) collègue féminine. Alexandra (Marie-Sophie Ferdane), l’assistante de son ami écrivain Christophe (Pierre Bénézit), séduisante et pleine d’assurance, ne trouve pas non plus que son baratin mérite une réponse, au désarroi de Damien, même si d’autres options s’offrent à lui.

Après s’être cogné la tête contre un lampadaire alors qu’il reluquait des adolescentes, Damien se réveille sur le trottoir et découvre que son monde a complètement basculé : le Paris qui l’entoure reflète désormais une société matriarcale où les repères familiers sont inversés (Cimetière de la Mère Lachaise), les ambulancières le prennent de haut et les passantes le déshabillent du regard. S’ensuit un inventaire satirique des oppressions quotidiennes que subissent les femmes dans les sociétés occidentales contemporaines, dont la violence est habilement rendue plus visible par leur association incongrue avec les hommes, et par l’incrédulité et le mécontentement croissants de Damien. Non seulement le protagoniste doit troquer son confortable caleçon et son jean pour des vêtements moulants et des sous-vêtements qui mettent en valeur sa silhouette, non seulement il doit s’épiler la poitrine s’il veut s’envoyer en l’air, mais lorsqu’il est licencié pour avoir refusé de faire un cunilingus à sa patronne, seuls des emplois administratifs ou subalternes lui sont proposés. Pendant ce temps, Christophe, transformé en homme au foyer chargé des tâches domestiques, doit faire face à la pénible découverte de l’adultère de sa femme, tandis que le père de Damien le harcèle sans cesse pour qu’il se range et lui donne des petits-enfants.

Bien que le titre du film fasse référence de manière évidente au refus de Damien de voir sa sexualité contenue dans une trajectoire aussi normative, dont le revers de la médaille est de policer la sexualité des hommes "faciles" - dans une scène d’abandon joyeux, il riposte à ses parents que non, il n’a pas de personne spéciale dans sa vie... il a tellement de copines qu’il peut se vanter d’avoir le taux de consommation de préservatifs le plus élevé de Paris - la réapparition d’Alexandra dans la vie de Damien change la donne.

Devenue elle-même la romancière à succès pour laquelle notre héros finit par travailler, c’est elle qui profite du sexe opposé ; si son style est un peu plus classe que celui de Damien, cela ne l’empêche pas de collectionner ses conquêtes, qu’elle compte en ajoutant chaque fois une bille dans un pot dans sa salle de bains, et de laisser derrière elle une traînée d’amants délaissés en colère. Pourtant, Damien et Alexandra éprouvent une attirance mutuelle renforcée par l’étrange capacité de Damien à comprendre sa psychologie, ce qui les voue à s’aimer. Mais Alexandra peut-elle surmonter son incapacité à considérer les hommes comme ses égaux, ce qui se manifeste par le désir de désavouer ses sentiments pour Damien - ainsi que les questions éthiques qu’il lui pose sur le pouvoir entre les sexes - en l’humiliant pour en faire le sujet de son prochain livre ?

Dans la grande tradition satirique d’un Voltaire ou d’un Diderot, Je ne suis pas un homme facile réussit l’exploit d’être drôle (sur un mode parfois grinçant) tout en traitant des questions politiques sérieuses déjà abordées par sa réalisatrice Eléonore Pourriat (également romancière) dans un court métrage, Majorité opprimée (2010). Parfois, elles sont un peu téléphonées, comme lorsque des hommes musulmans sont chassés d’un café parce qu’ils ont la tête couverte, mais elles sont suffisamment importantes pour que nous pardonnions un dérapage occasionnel entre idéologie et divertissement. Il reste un défaut structurel majeur qui découle sans doute involontairement du jeu d’inversions du film où Alexandra renvoie à Damien son propre comportement, c’est la marginalisation de la féminité. Car Je ne suis pas un homme facile se révèle plus drôle et plus fascinant lorsque le récit suit Damien et Christophe, juxtaposant la masculinité des acteurs avec les attributs de la féminité sur un mode kitsch (Christophe aurait pu sortir tout droit de Certains l’aiment chaud) et carrément absurde. L’humour provient précisément de la contingence des accoutrements qui constituent la féminité culturelle. Les parties du récit qui traitent d’Alexandra sont moins convaincantes : alors que la masculinité hégémonique s’exprime le plus souvent sur le mode de l’austérité et du mutisme, son personnage de séductrice passe essentiellement par le dialogue et la performance (néanmoins excellente) de Ferdane.

Et le scénario évacue tout protagoniste associé au féminin. Même si à la fin Alexandra, magiquement transportée dans le monde de Damien, trouve son amant converti en activiste des droits des femmes, ce qui peut être lu comme une promotion de l’égalité des sexes, le principe général du film produit un effet pervers : seules les identités fortement masculinisées sont perçues comme réellement autonomes et désirables.

Qu’un tel message corresponde à la dérive d’un capitalisme néolibéral structurant les identités post-féministes, souligne combien cette histoire qui se revendique féministe est adaptée à la plateforme Netflix qui se donne pour mission de promouvoir la diversité et l’inclusion dans un cadre commercial... En effet, le concept "woke" (éveillé au politiquement correct) a rarement été aussi bien illustré que dans cette intrigue où le protagoniste se réveille littéralement dans un environnement où sa propre toxicité se retourne contre lui comme un boomerang.

Pourtant, les comédies laissent souvent une impression durable non pas pour leur propos d’ensemble qu’à travers un ou deux moments mémorables et, si l’on met de côté une bonne dose de cynisme quant aux motivations mercantiles du positionnement « libéral » du film, il y en a beaucoup ici. Si les détails comme le club de strip-tease dans lequel une femme emmène Damien, ou la condescendance d’un barman qui lui déclare que "les messieurs affectionnent particulièrement le [champagne] rosé", sont délicieusement vraisemblables, les scènes où Damien examine anxieusement ses fesses dans le miroir ou se balade dans la rue en petit short, visiblement gêné, offrent des plaisirs cathartiques aux spectatrices exaspérées par le regard masculin dans les espaces publics. Bien que le court métrage de la réalisatrice, Majorité opprimée, également interprété par Pierre Bénézit, soit sorti avant #MeToo, ce qui fait de Je ne suis pas un homme facile une production post-#MeToo, c’est que des événements analogues à ceux qui ont déclenché et suivi ce mouvement, se déroulent dans le monde matriarcal du film : les hommes revendiquent une plus grande égalité dans la sphère publique par l’intermédiaire de l’organisation "Nichons-nous partout", au nom comique, en enfilant de faux seins pour manifester dans les espaces publics (allusion au groupe féministe "La Barbe" qui porte des barbes postiches pour perturber divers événements publics dominés par les hommes et souligner l’absurdité des préjugés sexistes dans ces arènes). Les journaux télévisés relatent des histoires de femmes politiques publiquement montrées du doigt pour avoir abusé de leur pouvoir pour « séduire » leurs employés. Quant à la péripétie où Alexandra raconte dans un roman comment elle a séduit son subalterne, d’abord exclusivement motivée par un attrait sexuel, Pourriat préfigure étonnamment, quoique sur un ton plus léger, le scandale autour de Gabriel Matzneff qui a récemment secoué la vie littéraire française. Ce film distribué dans le monde entier - le premier long métrage français produit par Netflix - s’écarte résolument des courants français d’opposition à #MeToo, largement médiatisés au niveau international.

La véritable intelligence du film réside dans sa capacité à tendre un miroir aux mœurs contemporaines, et ce, sans grande déformation. Il est frappant de constater que le prologue de 15 minutes qui précède les inversions de genre, est parsemé d’indices montrant que la société allait mal avant le traumatisme crânien. Comme dans la récente exploration allégorique de la fureur explosive du mâle blanc dans le film Joker, la caractérisation du protagoniste masculin renvoie à son enfance pour expliquer sa pathologie, à travers une scène de rejet et d’humiliation publique destinée à imposer une binarité de genre rigide (en maternelle, Damien a été cruellement moqué pour avoir incarné une fille dans le spectacle de fin d’année, pour impressionner la fillette dont il était amoureux). Plus tard, dans ces visites chez un psy, il révèle des tendances obsessionnelles compulsives démentant son assurance, thème qu’on trouve aussi dans une comédie romantique française contemporaine distribuée par Netflix sur la masculinité en crise : Un peu beaucoup, aveuglément . Dans le prologue, Alexandra n’est pas la seule à refuser une masculinité dépassée. La diatribe de la femme de Christophe, lorsque Damien lui suggère d’être "cool" et de l’inviter à dîner, énumérant la somme de tâches invisibles qu’elle accomplit quotidiennement pour faciliter leur vie de famille, fait penser à la notion de « feminist killjoy  » (féministe rabat-joie) élaborée par Sara Ahmed.

C’est un film intelligent qui s’adresse à la fois à un public féminin qui peut reconnaître ses propres fardeaux et à un public masculin qui peut s’identifier à une figure masculine souffrante : un thème omniprésent aujourd’hui, notamment dans la "machosphère" en ligne. De plus, Je ne suis pas un homme facile conserve suffisamment de traces de la comédie romantique traditionnelle pour séduire les fans du genre - y compris en dehors de l’Hexagone.

Dans un style postmoderne classique, le film fait dire à un moment donné à Alexandra : « Quand on est amoureux à Paris, on est comme des touristes, n’est-ce pas ? » : un clin d’œil à son propre jeu sur les stéréotypes du genre. Pourtant, c’est dans son refus de polariser les identités culturelles et biologiques que le film offre une perspective originale sur les conceptions françaises de l’amour. Dans le monde d’Alexandra, les femmes ont évolué pour devenir plus fortes grâce à une culture qui a fait d’elles des « chasseuses-cueilleuses », et si le sexe est à l’origine de l’attirance mutuelle d’Alexandra et de Damien, il n’est que le début d’une histoire qui va bien au-delà – ce que l’on pourrait dire du film dans son ensemble.


générique


Polémiquons.

  • Bonne critique, j’ai trouvé le point de vue du film intéressant mais la fin est très triste : happy end parce que retour dans un monde patriarcal, et la bonne femme n’aura qu’à s’adapter, après tout.

    J’ai buté sur un passage de la critique, sur la "contingence des accoutrements qui constituent la féminité culturelle" : la féminité est culturelle, tout comme la masculinité. Il n’existe pas de féminité naturelle (en italique). C’est donc une tautologie de parler de féminité culturelle.

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