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Stéphane Carrié, Alice Chegaray-Breugnot, Nicolas Jean

HPI (Haut Potentiel Intellectuel)


>> Geneviève Sellier / lundi 10 mai 2021

Mère de famille débordée et enquêtrice hors pair

"Une héroïne haute en couleurs avec une forte personnalité, pleine de fantaisie qui vient perturber le ronron d’une équipe de policiers, et notamment le personnage joué par Mehdi Nebbou, qui est plutôt strict et va être chamboulé par cette tornade qui débarque au commissariat, résume la directrice artistique de la fiction du groupe TF1, Anne Viau. On est parti sur un duo de personnages très opposés."

Les habitué·es des séries télévisées françaises n’auront pas de mal à reconnaître derrière le « pitch » de HPI (Haut Potentiel Intellectuel) une recette qui a déjà fait ses preuves sur le service public. En 2013, France 2 diffusait une nouvelle série policière, Candice Renoir, créée par Solen Roy-Pagenault, Robin Barataud et Brigitte Peskine, qui tout en respectant le modèle traditionnel (une enquête par épisode), construisait la dimension feuilletonnante autour d’une figure féminine relativement innovante : Candice Renoir est une mère de quatre enfants divorcée qui reprend du service après dix ans d’interruption pendant lesquels elle a suivi son mari à l’étranger. Nommée commandant d’une Brigade de Sécurité Urbaine à Sète elle est d’abord assez mal accueillie par ses subordonné·es, en particulier par le capitaine Antoine Dumas qui espérait être promu à la place qu’elle occupe. Malgré un look « girly » qui suscite des commentaires ironiques, elle va bientôt faire la preuve de ses compétences qui lui viennent en particulier de son expérience de mère de famille, et bien sûr elle aura aussi une histoire sentimentale compliquée avec Antoine Dumas.

Sur un ton de comédie policière, la série va bientôt trouver son public – rappelons que le public de la fiction télévisée sur les chaînes en clair est majoritairement féminin et d’âge adulte (la fameuse ménagère de moins de 50 ans) –, avec des audiences moyennes de 4 millions de spectateur/rice par épisodes. La 8e saison, diffusée pendant le confinement, a presque atteint 6,5 millions. Bien que souffrant d’une écriture assez bâclée des enquêtes policières, la série tire son succès de son personnage principal, incarnée par Cécile Bois, blonde, drôle, « gironde » et gourmande, habillée de couleurs pastel et chaussée de talons hauts, aux antipodes du style sérieux et fonctionnel de Julie Lescaut et Isabelle Florent (Une femme d’honneur) ; elle a une vie amoureuse mouvementée qui ne l’empêche pas d’être une (relativement) bonne mère et une excellente professionnelle.

C’est ce même filon que TF1 entreprend aujourd’hui d’exploiter avec la série HPI (Haut Potentiel Intellectuel) créée par Stéphane Carrié, Alice Chegaray-Breugnot et Nicolas Jean, qui a atteint un record d’audiences pour la diffusion du premier épisode le 29 avril 2021, avec presque 10 millions de spectateur.rices. Audrey Fleurot, la séduisante avocate rousse d’Engrenages, incarne cette fois Morgane Alvaro, une mère célibataire de trois enfants (de deux pères différents), dotée d’un QI de 160 qui fait d’elle une rebelle inapte à un emploi stable, incapable qu’elle est de réfréner son activité cérébrale. Quand la série commence, elle fait le ménage du commissariat de Lille, où ayant fait tomber un dossier, elle constate que l’enquête est mal faite : elle modifie donc les constatations. Malgré les réticences du commandant Karadec (Mehdi Nebbou), elle sera embauchée comme consultante sur ses enquêtes, et prouvera son efficacité, malgré (ou à cause de) sa désinvolture vis-à-vis des règles de procédure. Évidemment, le feuilleton de la relation conflictuelle entre le commandant sérieux comme un pape et la consultante aussi fantaisiste qu’encombrée d’enfants, pimente les épisodes, relation toujours non résolue à la fin de la première saison (8 épisodes) !

Audrey Fleurot ajoute une touche à la fois populaire et excentrique au personnage de la mère de famille à gros potentiel qui était déjà l’idée de Candice Renoir. On rit beaucoup, essentiellement aux dépens de son souffre-douleur, le commandant Karadec, obligé de reconnaître son intelligence tout en maudissant sa désinvolture.
Mais il n’y a plus trace de la tentative (timide) de dénonciation de la domination masculine qu’on trouvait dans Candice Renoir : Morgane Alvaro entretient des relations aussi amicales que possible avec le père de ses deux derniers enfants, toujours prêt à venir faire du babysitting, sans rien demander en échange… Le commandant Karadec est un Breton qui cohabite avec un jeune frère en fauteuil roulant. Jamais son exaspération face à Morgane n’a la moindre dimension machiste. D’ailleurs, sa supérieure (Marie Denarnaud), tout en lui imposant la jeune femme comme consultante, entretient avec lui des relations amicales. Et Morgane Alvaro a pour voisin dans son petit pavillon de banlieue un charmant vieux monsieur incarné par Rufus, et qui lui aussi n’hésite pas à faire du babysitting.

Dans ce monde de bisounours, pourtant, les criminelles se révèlent très (trop) souvent être des femmes : en effet, dans les 8 épisodes de cette première saison, le nombre de femmes criminelles confondues par notre consultante HPI dépasse de très loin les statistiques nationales (attention : divulgâchage) : dans l’épisode 1, la coupable est la sœur de la femme victime, et dans l’épisode 2, c’est la maîtresse de l’homme victime ; la victime de l’épisode 4 est une vétérinaire qui fait du trafic d’animaux exotiques (elle mérite bien de mourir !) ; dans l’épisode 5, la coupable est une chirurgienne qui assassine un homme pour transplanter son cœur ; dans l’épisode 7, le surfeur étranglé sur la plage et qu’on essaie de faire passer pour un pédocriminel est en fait victime de la manipulation machiavélique d’une psychiatre ; enfin, dans l’épisode 8, la responsable de deux assassinats identiques se révèle finalement être une fausse aveugle… Ça fait beaucoup, même si la série se fiche complètement de la vraisemblance !

On peut se réjouir que la mère de famille nombreuse soit devenue une protagoniste privilégiée des séries policières françaises, et donne lieu à des performances d’actrice réjouissantes, où elles déploient une séduction et une intelligence qu’on a rarement associé dans la culture française à la figure de la mère de famille, mais l’invraisemblance des scénarios et les facilités d’écriture gâchent un peu le plaisir, et plus encore le déni systématique de toutes les contraintes et oppressions qui pèsent sur les mères de famille, surtout quand elles sont célibataires, dans notre bonne vieille société patriarcale.


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