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Mary Shelley

Haifaa al-Mansour, 2018
>> Célia Sauvage  

Publié le lundi 10 septembre 2018




Mary Shelley est le premier film anglophone de la réalisatrice saoudienne, Haifaa al-Mansour, remarquée pour son premier film, Wadjda, 2012. À plus d’un titre sa jeune carrière reflète celle de Mary Shelley.

Wadjda, 12 ans, écoute du rock, porte des jeans et des baskets, et rêve de s’acheter un vélo pour faire la course avec les garçons du quartier. Mais dans la société religieuse conservatrice dans laquelle elle est coincée, ce rêve est tout simplement interdit aux jeunes filles. Wadjda est le premier film tourné en Arabie Saoudite et le premier film réalisé par une Saoudienne.

Mary Shelley a, elle aussi, refusé les contraintes imposées aux femmes dans l’Angleterre du XIXe siècle ; elle a dû trouver sa place comme femme de lettres dans un genre littéraire dominé par les hommes. Les liens entre la réalisatrice Haifaa al-Mansour, son personnage fictif, Wadjda, et le destin réel de l’écrivaine, Mary Shelley, auraient dû intéresser la critique, surtout dans un contexte médiatique marqué par une vague féministe. Pourtant, sans grande surprise, les critiques de la presse française cinéphilique traitent l’angle féministe du film de façon caricaturale voire condescendante. Avec une notule de cinq lignes, Cécile Mury dans Télérama réduit le féminisme en un joli conte de fée (une histoire « contée sur le mode féministe » [1]).

Dans Libération, Marcos Uzal regrette que le portrait de Mary Shelley « privilégie lourdement l’angle de sa condition de femme » aux dépens de « son génie littéraire » [2]. Le journaliste ne perçoit pas que sa condition de femme est précisément à l’origine de son inspiration littéraire. Il passe ainsi à côté du propos original du film.

Libération et Le Monde (Murielle Joudet) n’hésitent pas à qualifier le film de « biopic puritain » [3]. La condescendance des critiques à l’égard du féminisme les conduit même à renverser la perspective et à faire un contresens : « Mary Shelley va jusqu’à contredire son propos soi-disant féministe » [4]. Face à cet aveuglement méprisant, il faut défendre le film de Haifaa al-Mansour.

À 16 ans, la jeune Mary Wollstonecraft Godwin (Elle Fanning), fille de deux écrivains·e·s éminent·e·s, se passionne pour les romans gothiques. Elle lit et écrit en cachette dans la librairie de son père. Celui-ci l’encourage à trouver sa propre voix. Le film explore la jeunesse de l’auteure éponyme jusqu’à la genèse de l’écriture de son premier roman, Frankenstein ou le Prométhée moderne paru en 1818. La solitude, les deuils, la maternité, les déceptions amoureuses et la cruauté des hommes, dont Mary fera l’expérience, viennent ainsi nourrir son imagination et feront naître le docteur Frankenstein et sa créature.

Mary suit dans un premier temps la tradition familiale. Ses parents, le philosophe anarchiste William Godwin et la féministe Mary Wollstonecraft, vivent en union libre hors des liens du mariage. Sa mère meurt quelques jours seulement après l’accouchement. Mary est alors élevée par une belle-mère austère. Très jeune, elle s’inspire de l’esprit d’indépendance et des idées radicales de sa mère. Elle tombe amoureuse d’un jeune poète, Percy Shelley, déjà marié. Le père condamne fermement leur relation, ce qui pousse Mary à fuir le domicile familial avec Percy, et aussi avec sa demi-sœur, Claire, tous les trois en quête d’aventures et de liberté. Mais cette vie s’avère vite décevante. Mary refuse violemment les avances sexuelles d’un ami de Percy. Celui-ci ne la défend pas et bien au contraire, l’accuse de ne pas comprendre les mérites émancipateurs du libertinage. Il lui reproche même de ne pas lui accorder, par égoïsme, la liberté qu’il lui concède, lui, volontiers.

Étonnamment, de surcroit dans le sillage médiatique du mouvement #MeToo, on peut lire dans Libération une rhétorique proche de celle de Percy. Le journaliste regrette le portrait du « pauvre Thomas Hogg auquel est réservé le rôle du violent harceleur » [5]. Il va plus loin et accuse la réalisatrice de puritanisme, tout comme Percy à l’égard de Mary : « En soulignant combien ces poètes étaient goujats et salopards, Al-Mansour donnerait presque raison aux puritains de l’époque qui ne voyaient en eux que des décadents pervers et immoraux. »

Mary Shelley montre bien l’absence d’égalité entre les hommes et les femmes. Tous souhaitent jouir de liberté et profiter des plaisirs de la vie, mais seuls les hommes profitent d’une vie hédoniste et d’une indépendance économique. Mary reste souvent enfermée au domicile du couple. Percy, lui, est souvent absent, pour profiter de la vie à l’extérieur. Il accumule les dettes et dépense sans compter. Mary, elle, n’a aucun moyen financier pour vivre indépendamment. Le couple est rapidement expulsé du domicile bourgeois et se retrouve avec Claire dans un appartement plus modeste. Le jeune nouveau-né de Mary et Percy prend froid lors de leur fuite précipitée et meurt quelques jours après. Mary sombre dans la dépression et ne quitte plus son lit. Percy la supplie de se remettre de son deuil qui devient un frein à sa vie hédoniste. Le film laisse entendre qu’il commence également une liaison avec Claire alors que Mary reste alitée. La solitude et la souffrance des femmes sont vécues comme un poids par les hommes qui semblent tous fuir leurs responsabilités. Pourtant les conséquences de l’abandon par Percy de sa femme, Harriet, et de leur jeune fille, ne sont pas montrées. Elles restent des personnages très secondaires. On apprend le suicide par noyade d’Harriet lorsque Percy reçoit un courrier. Claire subit également la cruauté des hommes lorsqu’elle tombe amoureuse de Lord Byron, poète dont la renommée dépasse celle de Percy. Mais Lord Byron se désintéresse d’elle dès qu’il apprend qu’elle est enceinte. Il n’hésite pas à dire haut et fort qu’il ne l’a jamais aimée et qu’elle est « une erreur de jugement ».

La genèse de Frankenstein se construit progressivement au cours du film, d’abord par des faits connus de tous : l’amour de Mary pour les histoires gothiques et pour le galvanisme (ou comment réanimer un corps grâce à l’électricité) ; un pari de Lord Byron à celui/celle qui écrira la meilleure histoire de fantôme au cours d’un séjour dans sa demeure de Genève. Mais le film révèle également l’influence majeure de l’abandon et de la maltraitance des hommes ressentis par Mary mais aussi par Claire, dans le processus d’écriture. Contrairement à l’interprétation faite par les critiques français, ni Mary ni sa belle-sœur ne s’apitoyent sur leur sort. Le film ne cache pas leur souffrance mais n’en fait pas pour autant des victimes passives. Il refuse à la fois d’être un biopic glamour et romantique ou un biopic tragique et victimaire. Lorsque Le Monde écrit que « Mary Shelley va jusqu’à contredire son propos soi-disant féministe en prenant le parti d’expliquer l’œuvre principale de son héroïne par les aléas de sa vie amoureuse » [6], c’est le projet même du film qui n’est pas compris. Libération fait également un contresens en écrivant : « Le problème est que, vue sous ce seul angle, Mary Shelley apparaît plus comme une victime, de son temps et des hommes de sa vie, que comme une grande créatrice. » [7]

C’est précisément son rapport aux hommes qui est à l’origine de son inspiration littéraire. Cette articulation apparait évidente lorsque Mary commence fiévreusement à écrire son manuscrit, et que le montage oppose la lecture en voix-off des premiers mots et des flashbacks de Percy et Lord Byron ignorant ou maltraitant les deux jeunes femmes. « Les hommes m’apparaissent tels des monstres assoiffés du sang des autres », écrit Mary un soir dans son journal intime. Plus tard, Claire confie à Mary ses premières impressions à propos de son manuscrit : « Nous savons toutes les deux que ce n’est pas une histoire de fantôme. Je n’ai jamais lu de si parfaite représentation de ce qu’on ressent quand on est abandonnée. Je bouillais de rage, comme ton monstre. J’avais soif de sa vengeance. Parce que c’était la mienne. Je me demande combien d’âmes vont compatir aux tourments de ta créature ? » Le film montre ainsi le parallèle entre la souffrance ressentie par les jeunes femmes et celle de la créature abandonnée de Frankenstein, mais aussi entre les jeunes hommes et le docteur cruel et narcissique.

Mary Shelley construit alors une solidarité féminine plus épanouissante que l’amour des hommes. Mary et sa demi-sœur, Claire, partagent une relation plus stable qu’avec leurs amants respectifs. Claire prétend d’ailleurs tomber gravement malade pour faire revenir Mary, partie quelques temps en Écosse à la demande de son père. Elle l’implore également de partir avec elle et Percy lorsque le couple décide de fuir. Mary ne la quittera plus jamais. Elle reste compatissante et protectrice envers Claire, y compris après avoir compris qu’elle entretient une liaison cachée avec Percy. Le film évite toute scène de confrontation entre les deux femmes. Après la désillusion avec Lord Byron, Claire s’effondre et ne comprend pas la méchanceté récurrente des hommes. Mary la rassure : « Tu es plus forte que tu ne le penses et tu n’as besoin de rien venant d’eux. » Elle l’encourage à élever seule son enfant et à ne dépendre d’aucun homme.

Enfin, le film montre également les obstacles qu’affronte Mary pour publier son manuscrit. Là encore, l’influence des hommes est visible sur le destin d’une femme. Un premier éditeur refuse de croire que le manuscrit est l’œuvre de Mary et non de Percy. Elle lui répond fièrement : « C’est mon histoire ». Un second éditeur reconnait la qualité du manuscrit mais rejette la possibilité de publier une histoire gothique écrite par une femme : « Ça ne nous semble pas être un sujet approprié pour une jeune femme. » On regrette que le film ne développe pas plus le discrédit littéraire lié à la condition de femme. Celui-ci continue d’être pourtant prégnant dans le milieu du cinéma par exemple où les réalisatrices sont constamment comparées et discréditées face à leurs homologues masculins. Pas étonnant donc, qu’on puisse lire dans Libération : « Tandis que Mary Shelley s’affranchit du joug des hommes, la cinéaste consent pleinement aux conventions du “cinéma de papa” » [8]. On retrouve de façon répétée ce reproche de mise en scène « académique » dans la presse française. Quand il s’agit d’un film français ou hollywoodien réalisé par un homme, c’est un manque d’originalité. Mais ici, l’académisme supposé du film devient, selon une pirouette anti-féministe, la preuve que la réalisatrice de Mary Shelley se soumet aux conventions masculines du cinéma hollywoodien. Elle, contrairement à son personnage, ne s’est pas affranchie « du joug des hommes », ce qui discrédite selon Libération son projet féministe, mais aussi ses qualités artistiques.

Frankenstein sera finalement publié anonymement avec une préface écrite par Percy. La parole de la femme est ainsi rendue invisible et n’est crédible qu’à condition qu’elle soit subordonnée à celle d’un homme éminent, de surcroît son mari. Percy reconnaît cependant devant un comité restreint qu’il n’est pas l’auteur du livre et laisse Mary se présenter au grand jour devant les amis de son père, réunis pour la sortie du livre. Grâce son père, Mary verra enfin son nom en couverture de son roman plusieurs années après. Mais une fois encore, la reconnaissance qu’elle obtient, n’est possible que grâce à des appuis masculins (son mari ou son père). Frankenstein sera d’ailleurs publié sous son nom marital de Mary Shelley, ce qui scelle définitivement l’influence de son mari dans son succès. Le film se termine sur la réunion entre Mary et Percy, séparés pendant un temps. Elle l’embrasse et lui pardonne ses écarts de conduite. On apprend qu’ils resteront ensemble jusqu’à la mort prématurée de Percy. Mary ne se remariera jamais. Cette fin conventionnelle semble vouloir faire oublier le comportement égoïste de l’homme et valorise, comme trop souvent, la romance comme source ultime du bonheur féminin au détriment de l’indépendance pourtant si chèrement acquise par Mary.

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  • Pas trop convaincu. On peut être féministe et avoir été déçu.e par ce film. Je trouve que l’auteure de l’article donne l’impression de ne pas être terriblement bien informée sur son sujet (juste un exemple : Mary Wollstonecraft et William Godwin, en dépit de leurs principes, se sont bel et bien mariés quelques mois avant la naissance de Mary) et de réagir davantage à ce qu’elle perçoit (de manière à mon avis exagérément monolithique) comme l’attitude négative de la presse française, qu’au film lui-même. Ce dernier est quand même aussi une coproduction hollywoodienne et je trouve qu’on sent que la réalisatrice a dû faire quelques compromis (c’est arrivé à d’autres). Dire cela n’est faire injure à personne, et le puritanisme du film m’a personnellement sauté aux yeux, notamment dans quelques-unes des omissions ou déplacements par rapport à la réalité de ce qu’on sait de la biographie de Mary Wollstonecraft ou de Mary Shelley et aussi dans la manière de filmer les scènes intimes. Il me parait utile de comparer avec les autres films consacrés au même sujet, même s’ils sont loin d’être tous réussis et ont tous leurs défauts et leurs qualités, leurs partis pris et leurs libertés prises avec la réalité historique.
    À ce sujet je trouve aussi que l’auteure de l’article donne encore l’impression de ne pas toujours bien faire la différence entre ce que l’on connait de la vie de Mary Shelley et ce que montre le film (ou ce que le film tait, et qui est tout aussi important). Ici, trois exemples : la relation avec Claire Clairmont fut beaucoup plus tendue, très vite, que ce que montre le film (celle avec Percy également, contrairement à ce que l’un des cartons de la fin laisse entendre) ; dans la fratrie qui vivait sous le toit de William et Mrs Godwin, le film escamote l’existence de Fanny Imlay, fruit des amours illégitimes de Mary Wollstonecraft et de Gilbert Imlay, entrepreneur américain qui la traita de façon encore plus ignoble (si c’est possible) que Byron ne traite Claire dans le film ; aucun des cartons qu’on lit à la fin ne fait état des autres livres de Mary Shelley. Pas très féministe, je trouve, que de passer sous silence la nombreuse "progéniture" intellectuelle de l’auteure de "Frankenstein". Je termine en rappelant que, contrairement à ce que le film fait plus qu’insinuer très fortement, Percy eut une part non négligeable dans la rédaction du manuscrit de 1818. Imaginer une Mary rejetant fièrement toute assistance de son compagnon et affirmant fièrement "This is My story" peut certes complaire aux mentalités contemporaines mais est tout simplement contraire à ce que nous savons de leur rapport créatif : Percy ajouta pas moins de 5000 mots au manuscrit PENDANT le processus d’écriture, et nous avons toutes raisons de penser que ces altérations reçurent l’approbation de Mary. On peut regretter (c’est mon cas) que le travail de simplification hollywoodien (pourquoi, en effet, l’imputer nécessairement à la réalisatrice ? je rejoins sur ce point Célia Sauvage  ) impose une absence de complexité de la part de ce qui reste donc à mon avis un produit mainstream.

  • Ca m’a fait du bien de lire cette critique qui rend justice à Haifaa Al-Mansour. Que toutes les sources citées (libération, télérama and co), qui m’avaient choquée dans leur acharnement, cessent déjà d’encenser des agresseurs et critiquent plus vivement la propagande cinématographique du patriarcat avant d’exiger la perfection de la part de réalisatrices. Ce film est très bien, comparé à nombres d’autres de son époque. Et son plus grand mérite, son féminisme profond est de sortir de l’oubli une de nos figures du Matrimoine. Le tout en travaillant avec une équipe principalement de femmes !

  • Je vous remercie pour vos remarques. Le film reste en effet un film hollywoodien, plutôt mainstream dans sa mise en scène. Ceci explique l’absence de scène intime – l’unique rapport entre Mary et Percy donne l’impression d’être déformé par un prisme fantasmatique. C’est précisément cette subjectivité qui semble essentielle pour expliquer le parti-pris du film. L’insistance sur la voix-off, l’expression des pensées de Mary, peut expliquer que c’est donc son point de vue qui est respecté. Celui-ci justifierait sûrement les décalages ou les omissions biographiques du film. Par exemple, malgré les 5000 mots suggérés par Percy, Mary aurait tout à fait raison de continuer à penser honnêtement qu’il s’agit de son travail et de sa voix sans pour autant nier l’aide de son amant. Bon nombre d’auteurs acceptent des relectures et des réécritures sans pour autant partager la paternité de leur travail. Autre exemple, à propos de sa relation avec Claire. Si celle-ci s’est dégradée plus vite que la représentation qui en faite dans le film, on peut également penser que le film épouse le point de vue honnête (bien que déformé) de Mary qui se refusait d’admettre une quelconque rivalité. La solidarité féminine est assez rare pour être soulignée. Je regrette souvent la simplification hollywoodienne ou les nécessaires compromis mainstream. On pourrait également regretter la perspective contemporaine du film qui prête à des anachronismes (Mary parle de « gender » lors d’une scène, notion inconnue de l’époque). Pour ma part, elle me semble nécessaire pour mieux saisir les enjeux par un public contemporain et permet de valoriser une représentation féminine peu courante à Hollywood et dans les films à costumes d’époque, qui relèverait d’ordinaire plutôt du cinéma indépendant.