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Elle l’adore

Jeanne Herry / 2014
>> Noël Burch  

Publié le vendredi 3 août 2018




Le philosophe Anselm Jappe, dans sa critique approfondie du « capitalisme post-moderne », nous parle, après d’autres penseurs, « d’une « infantilisation qui [en] constitue l’un des traits les plus marquants ». Et de citer les ravages des play-stations et autres : « La standardisation de l’imaginaire par les jeux vidéo, pour ne citer que cet exemple particulièrement flagrant, appauvrit l’être humain en formation autant que le fait de porter des briques toute la journée déforme son corps » [1] (dans des sociétés « attardées » où le travail physique des enfants perdure). Or, si les jeux vidéo attirent surtout les jeunes garçons et si les post-adolescents adeptes sont presque tous des hommes, il est une autre forme d’infantilisation qui affecte beaucoup les filles et ceci depuis l’émergence des chanteurs de charme dans l’après-guerre, puis l’invention dans les années cinquante de la première musique destinée aux seuls ados, : il s’agit du culte des stars du cinéma ou de la chanson, pratiqué par les « fans » (abréviation de fanatique), que l’anglais désigne par le terme fandom.

C’est au fandom en tant que culture spécifiquement féminine que s’attaque avec une grande finesse Elle l’adore (2014), un premier long métrage réalisé et co-scénarisé par Jeanne Herry. Salariée quarantenaire dans un modeste institut de beauté, Muriel Bayen, divorcée avec deux enfants (dont le père a la garde), est revenue de l’amour. Ses seules fréquentations sont un petit groupe de filles, ses collègues de travail, et ses enfants. Et dans la première scène du film, Muriel raconte à ses enfants un échange avec un inconnu qui l’a prise pour quelqu’un d’autre. Par jeu, raconte-t-elle, elle ne le détrompe pas et quand l’homme lui demande si elle revoit toujours « Laurent » elle lui annonce que celui-ci est mort. L’inconnu est effondré et Muriel le quitte sur cette triste nouvelle, sans avouer sa petite supercherie. Son fils à qui elle raconte cette anecdote n’arrive pas à la suivre, trop distrait apparemment par ce qui se passe sur le smartphone qu’il a emprunté à sa sœur.

Cette scène condense à la fois toute la complexité du personnage, ses dispositions ludiques, son empathie, sa mythomanie, ainsi que l’autre forme majeure de l’aliénation moderne (l’enfant absorbé par son smartphone). Et il faut tout de suite souligner que ce film se distingue dans la prolifique production française en n’étant pas du tout une histoire d’amour. Incarné à merveille par Sandrine Kiberlain, nous avons affaire à un personnage un peu étrange, mi-adulte ayant « vécu », mi-ado attardée dont la seule satisfaction personnelle semble dériver du culte qu’elle voue, depuis vingt ans, à un chanteur pop à la mode, Vincent Lacroix, dont la fadeur narcissique est parfaitement rendue par Laurent Lafitte. Les murs et même le plafond de la chambre de jeune fille de Muriel, ainsi que son appartement d’adulte, sont recouverts de graffitis, de photos et d’affiches à la gloire de cet homme. Soulignons aussi que si, dans la deuxième scène du film, après le générique, Muriel fait partie de la foule en délire qui applaudit un concert de la star, on n’entendra jamais ce personnage chanter. Nous comprenons que sur scène il chante en s’accompagnant au piano, et l’on le verra une fois taper quelques accords, mais le piano discrètement jazzistique de Pascal Sangla constitue surtout l’accompagnement musical de la diégèse. L’objet du culte de Muriel est donc imaginaire.

Le drame se noue le soir même de ce concert dans la confortable villa de Vincent. Celui-ci joue au poker avec des amis des deux sexes tandis que Julie, sa compagne, fait la gueule à l’autre bout du living devant la télé. Les invités partis, éclate ce qui ressemble à une dispute de couple récurrente et très physique… Projetée contre un meuble, Julie reçoit sur le crâne un objet très lourd, un trophée du chanteur… et décède instantanément. Pour ma part, il m’est difficile de ne pas rapprocher ce drame fictif au meurtre emblématique, « par accident », de la comédienne Marie Trintignant par son compagnon le chanteur Bertrand Cantat. Et de fait tout un volet de cette histoire complexe sera placé sous le signe de l’exploitation par un homme du pouvoir qu’il exerce sur une femme, mise à sa disposition par le phénomène fandom.

Déterminé à dissimuler le drame, pour protéger sa carrière, bien sûr, Vincent se précipite sur les classeurs où il garde les lettres de ses admiratrices… dont un important paquet provenant de Muriel, qui lui écrit depuis vingt ans ! Il est à la recherche de son adresse… et on imagine la surprise, la joie toute intérieure de cette femme imperturbable – sauf une seule fois au cours du film, elle ne se départira jamais d’un calme presque surhumain – lorsque sonne à sa porte celui qui est une sorte de dieu vivant pour elle. « Adorer : rendre des honneurs à Dieu, à une divinité » (Larousse). Vincent se garde bien de lui dire qu’elle doit convoyer le cadavre de sa compagne. Il lui demande seulement d’aller en Suisse chez sa sœur, munie d’une lettre à son intention, en lui demandant de ne pas ouvrir son coffre (dans lequel il a transféré le corps de sa compagne pendant qu’elle l’attendait chez elle). Bien entendu, pour Muriel, cet appel à l’aide est un miracle : elle n’hésite pas une seconde.

Tandis qu’en voix off Vincent lui détaille son itinéraire, son passage à la frontière supposé sans encombre, l’accueil chez sa sœur, (qui, elle se rendra dans une entreprise d’incinération d’animaux de compagnie – métaphore des rapports de Vincent avec « sa » Julie...)

Muriel prend la route… Elle arrive à la frontière, se gare à une centaine de mètres du poste de douane, hésite…

Le lendemain, Vincent se découvre des cheveux blancs, les cache sous un bonnet de laine... avant de se teindre pour les dissimuler. Il vole le portable d’un inconnu sur une table de bistrot pour téléphoner à Muriel : « Tout s’est passé comme prévu », lui ment-elle, ainsi que nous l’apprendrons bientôt. Il lui donne rendez-vous au Champ de Mars le surlendemain.

Sur le chemin de retour à Paris, Muriel s’arrête chez sa mère dans un village de Dordogne et déjeune avec elle avant de repartir après une sieste dans sa chambre de jeune fille couverte des posters de Vincent...

Quand elle retrouve Vincent au Champ de Mars, elle lui raconte longuement et avec la conviction qu’elle sait si bien feindre, comment elle l’aurait échappé belle à la frontière aux prises avec un douanier soupçonneux. Vincent est ému, lui fait promettre de ne plus chercher à le joindre… Ils se séparent…

Dans une transition surprenante, nous sommes transportés dans un commissariat de police, où Vincent vient signaler la disparition de sa compagne. Mais avant qu’il ne pénètre dans le bureau, nous assistons à une scène très tendue entre un couple d’officiers, un homme et une femme, à la fois collègues et amants. La femme, Coline, apparemment coupable d’infidélités répétées, « ne veut pas qu’ils se quittent » et promet de changer. L’homme, Antoine, n’en peut plus, il en a attrapé un ulcère… C’est à ce moment-là que l’on introduit Vincent, venu donc signaler la disparition de sa compagne. Si l’on rapproche cette scène de querelle avec celle de la mort de Julie et avec l’évident échec, en « arrière-fond » du récit, du mariage de Muriel, on est déjà en droit de conclure que dans le monde de ce film, l’amour et la vie en couple sont un désastre. Et en effet, l’amour-passion y est totalement barré puisque aucun rapport de ce type ne se nouera entre les deux personnages centraux, séparés certes par la barrière de classe mais surtout par celle qui sépare le fantasme du réel. Et nous allons bientôt découvrir que Vincent aussi est séparé de la mère d’une fillette dont il a parfois la garde…. Et voilà qui fait de ce film de femme une heureuse exception parmi les films d’auteur.e français, qui vouent pratiquement toujours un véritable culte à l’Amour.

Une rencontre de l’équipe a lieu dans le bureau de leur supérieure hiérarchique où nous apprenons que le couple qui vient de recevoir Vincent se divise (encore !) au sujet de celui-ci, la femme pense qu’il est sincère, l’homme soupçonne que non et soupçonne sa partenaire de le trouver surtout séduisant !

Toute l’équipe va débarquer chez Vincent pour une perquisition « de routine » … infructueuse, Vincent ayant tout nettoyé.

Muriel boit le champagne avec un groupe d’ami/es et leur raconte avoir épilé les jambes d’une femme nommée Barbie, dont elle est persuadée qu’elle est la fille du boucher de Lyon, notamment parce qu’elle lui a demandé si elle était juive et qu’elle a un accent allemand ! Muriel l’aurait chassée de l’établissement, malgré sa patronne…

Chez les flics, moment de détente aussi ; Colline fait un bras de fer avec un jeune collègue et son amant l’accuse, l’ayant prise à part, de l’allumer. Elle l’embrasse en l’assurant de son amour…

En Périgord, un chantier : on abat des arbres… on creuse le sol... Nos flics reçoivent un appel téléphonique et confrontent Vincent avec une nouvelle sidérante : sur un site où l’on prépare la construction d’un nouveau parc de loisirs, on vient de déterrer le cadavre de Julie ! Ce qui lève tous les doutes : il s’agit maintenant d’une enquête pour meurtre.

Vincent s’arrange pour semer les policiers qui le filent et se rend chez Muriel pour savoir ce qui s’est passé. Alors Muriel, toujours le cœur sur la main, le lui raconte, en voix off avec, cette fois-ci, de « vrais » flashbacks : on voit comment la vue des douaniers avec des chiens qui fouillaient les voitures à la frontière lui a fait rebrousser chemin pour aller en Dordogne, sa région d’origine, enterrer le cadavre dans une forêt. S’en suit une confrontation violente : Muriel jure qu’elle niera jusqu’au bout si l’on remonte jusqu’à elle ; Vincent est effondré mais avant de partir, il commet une vilenie : il glisse dans le fourre-tout où Muriel range clés et babioles, la bague dont il a juré aux policiers que Julie la portait toujours… mais qu’il vient en fait de découvrir dans les affaires de la défunte. Or, si jusque-là il est possible pour le/la spectateur/trice d’adopter le point de vue de Muriel selon lequel Vincent est victime des circonstances – ce d’autant plus facilement que lors de l’affrontement fatal avec Julie, c’est elle qui l’agresse physiquement et c’est en la repoussant que Vincent la projette contre la bibliothèque sur laquelle est posé le trophée en bronze qui la tue. Mais en mettant la bague dans le fourre-tout de Muriel, le manipulateur franchit un pas décisif... pour sauver sa peau.

Quelques instants plus tard, Muriel, s’apprêtant à sortir, trouve la bague en prenant ses clés, et la glisse à l’un de ses doigts… Fiançailles imaginaires et fatales avec « l’homme de ces rêves » ?
A partir de la découverte fortuite du cadavre de Julie, le film semble propulsé par une logique de plus en plus artificielle… à l’image des fantasmes de Muriel … ou d’une pièce de Brecht ! La supérieure hiérarchique d’Antoine s’impatiente de la durée de cette enquête sans résultats tangibles et lui donne une semaine pour clore l’affaire.
Pendant ce temps, Vincent est l’invité de Michel Drucker dans son émission du dimanche et celui-ci le présente – ironie de plus – comme celui qui a su gagner le coeur des femmes sans s’aliéner les hommes. Au premier rang, Muriel, tout sourire, l’applaudit… Après l’émission, elle vient le réconforter dans sa loge : « Vous n’êtes pas seul, je suis là ! », alors qu’il lui intime l’ordre de ne plus jamais le contacter.

La police est remontée jusqu’à Muriel grâce à ses fréquentations quotidiennes du site Internet du chanteur. On interroge Vincent sur Muriel : « C’est juste une fan », dit-il, mais il est clair que désormais on soupçonne Muriel d’être la meurtrière. Des policiers rendent visite à sa mère qui habite tout près de l’endroit où le cadavre a été retrouvé, on perquisitionne chez Muriel qui jette subrepticement la bague dans le siphon du lavabo. On la place en garde à vue… Son ami avocat arrive. Muriel, soulagée de pouvoir enfin raconter son histoire à quelqu’un, se lance : « Vincent Lacroix est venu me demander de l’aider à faire disparaître le cadavre de sa compagne... » L’avocat l’interrompt : « Pourquoi tu me racontes des bobards ? Dis-moi la vérité ! » Il lui jette à la figure sa réputation de mythomane, comme dans cette soirée où elle a « déliré » sur la fille de Barbie ; Muriel ne peut que remballer sa vérité…

Lors d’un interrogatoire intensif, Muriel invente un itinéraire pour le jour décisif tout en se remémorant en flashback l’achat d’une pelle et l’enterrement du cadavre… Elle explique longuement aux flics son admiration pour Vincent… en une suite de poncifs parfaitement convenus. On lui présente la bague retrouvée chez elle… Elle tient tête quand Antoine reconstitue la scène de crime dont elle serait la protagoniste. Elle finit par éclater en sanglot en expliquant qu’elle est victime du fait qu’elle est une fan du chanteur. Les enquêteurs sont visiblement ébranlés par sa « sincérité ».

A partir de là tout part en vrille… Une brève séquence montre Coline qui couche avec son jeune collègue pendant qu’Antoine la cherche… Les flics sont persuadés que personne ne résiste à un interrogatoire de 48 heures, que donc Muriel est innocente... De plus, la femme de ménage de Vincent vient raconter à la police que Julie avait un amant… Pourtant, Antoine découvre que le portable d’où Muriel a été appelée le lendemain du crime, a été volé dans le bistrot où Vincent a ses habitudes. Coline rejoint son partenaire dans ce même café où il interroge Vincent sur ce portable volé… Un SMS qu’il surprend sur le portable de sa partenaire lui révèle sa nouvelle trahison, et l’interrogatoire de Vincent est interrompu par une violente querelle entre eux deux, Antoine sort en trombe, suivi de Coline. Ainsi la véritable « thèse » du film, l’impossibilité de l’amour, vient balayer définitivement le récit policier !

Attardons-nous sur ce personnage de Coline, que le patriarcat se plaît à qualifier de « nymphomane » mais que le film ne condamne pas, ne serait-ce que parce c’est sur sa souffrance que se clôt le volet policier du film. Cette femme – et j’en ai personnellement connues intimement plusieurs semblables – réclame simplement le droit au libertinage, le droit de coucher avec qui lui plaît, prérogative exclusivement masculine dans nos sociétés. Dans L’Origine de la famille et de la propriété privée, Engels écrit en substance que les femmes ne seront libérées que quand elles seront soustraites à l’obligation de fidélité au même titre que les hommes. Le seul tort de Coline est d’être amoureuse, trop amoureuse, d’un jaloux... Pour la rapprocher de la chaste Muriel, on peut dire que le plaisir qu’elle prend à faire l’amour avec « le premier venu » est du même ordre que celui que prend Muriel à raconter des histoires...

L’enquête close, Muriel passe de la peinture blanche sur les graffitis en l’honneur de Vincent. La commissaire annonce à Coline que son amant a démissionné et qu’elle ne sait pas où il est. Muriel et ses copines de travail quittent l’institut de beauté en devisant… Vincent la suit et quand elle sort de chez elle avec ses deux enfants, il l’aborde dans le hall d’un cinéma pour savoir ce qu’elle a raconté aux flics : « Je me suis débrouillée, c’est tout, je ne peux plus rien pour vous. » Il lui demande pardon pour avoir caché la bague chez elle… Ils se quittent... Elle retrouve ses enfants dans le hall du cinéma qui voient passer, stupéfaits, Vincent Lacroix, alors que leur mère s’en détourne.

Le dernier plan du film montre Muriel de face, assise au cinéma, en attendant le film, le regard errant dans le vide. On sent à peine la présence en bord d’image de ses deux enfants. Pendant ce temps, Vincent erre dans les rues… On entend off le piano de Vincent mais toujours pas sa voix…. On a pu la croire « guérie », mais qu’en est-il ? Lors de leur dernière rencontre, elle le lui a dit : « c’est fini tout ça », peut-être se contentera-t-elle désormais de vivre par procuration les fictions sur grand écran, fantasmant sur les stars, ayant simplement changé d’objet.


grr générique



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