_____________
Dans les années 1970, Annie Girardot s’était fait une spécialité des personnages de femme active dans des domaines traditionnellement réservés aux hommes (médecin, commissaire de police, professeure) et dont l’engagement professionnel se payait d’une vie privée compliquée sinon tragique. Dans Docteur Françoise Gailland (J.L. Bertucelli, 1976), elle renonçait à sa liaison adultère pour soigner un cancer…
Cinquante ans plus tard, rien n’a changé (ou si peu…). Léa Drucker s’est elle aussi spécialisée dans des personnages de professionnelle efficace (Place publique, L’Été dernier, Dossier 137, L’Intérêt d’Adam) dont la vie personnelle est « compliquée ». Comme si les femmes n’avaient toujours pas le droit de s’épanouir en même temps sur le plan personnel et professionnel…
La Vie d’une femme met en scène une chirurgienne cheffe de service dans un hôpital public, mais le film s’ouvre sur des très gros plans de deux corps non identifiables en train de faire l’amour (peut-être un hommage à Hiroshima mon amour…) comme pour affirmer d’entrée de jeu qu’aujourd’hui, plaisir sexuel et réussite professionnelle sont compatibles même pour les femmes…
Si les scènes à l’hôpital sont convaincantes quant à la maîtrise qu’a Gabrielle des responsabilités qui lui incombent, ça se gâte avec le retour à son appartement, envahi par des jeunes adultes qui font bruyamment la fête. Réfugiée dans sa chambre, elle subit une scène de son mari (Charles Berling) quand elle se plaint de cette invasion : on comprend qu’elle n’a pas voulu d’enfant elle-même mais qu’elle vit depuis huit ans avec les deux enfants de son mari qui les surprotège. Autrement dit, elle n’a aucune maîtrise de sa vie privée. Elle propose même d’aller habiter ailleurs pour éviter que leurs relations se dégradent davantage. Charles Berling a un rôle assez ingrat de mari geignard : on ne saura pas avec qui elle faisait l’amour au début du film, mais de toute évidence, ce n’est pas avec lui…
Par ailleurs, elle fait les démarches pour obtenir la tutelle de sa mère (Marie-Christine Barrault) atteinte d’Alzheimer : ça donne lieu à une scène assez drôle entre Suzanne de Baecque en juge des affaires familiales et Marie-Christine Barrault complètement à l’ouest, se plaignant que sa fille n’a pas d’enfant. Le départ de la mère en EPHAD nous plonge dans les relations familiales où Gabrielle prend tout en charge, sans que son dévouement lui apporte une quelconque reconnaissance.
Mais la véritable intrigue concerne la rencontre de Gabrielle avec Frida (Mélanie Thierry), une écrivaine qui la suit quelques semaines dans son service pour préparer un livre. Elles sympathisent mais les choses se corsent quand Frida invite Gabrielle à une performance de danse dans une soirée privée et lui fait des avances (frôlement de main, baiser) qu’elle refuse dans un premier temps. On la retrouve sac au dos sur un sentier alpin, arrivant dans un chalet isolé où elle retrouve Frida chez un vieil homme (Erri De Luca) que l’écrivaine interviewe. Le soir, Gabrielle frappe à la chambre de Frida… Malgré le talent de Léa Drucker et de Mélanie Thierry, on peine à croire à cette passion tant le scénario fonctionne par ellipses : la séquence de leur rencontre amoureuse a lieu littéralement hors sol, dans le paysage sublime des Alpes. Leur idylle est filmée en mettant l’accent sur l’apprentissage que fait Gabrielle d’un plaisir sensuel nouveau qui transforme la relation en passion de sa part. Mais bientôt Frida lui apprend qu’elle a accepté une résidence au Japon où elle part dans un mois… La chute est rude pour Gabrielle, qu’on voit errer dans les rues comme une âme en peine, au moment même où son plus vieil ami chirurgien la lâche pour aller dans le privé pour prendre le temps d’élever son dernier enfant. Le refus de Gabrielle d’avoir des enfants prend alors l’allure d’une arrogance dont elle doit être punie. La punition prend la forme d’un chaos dans son service qui doit déménager sans qu’elle maîtrise rien de la situation. Elle s’effondre littéralement sur le sol, devant toute son équipe.
Deux ans plus tard, on la retrouve faisant une conférence sur les enjeux psychologiques de la chirurgie faciale qu’elle pratique. Elle est abordée par Frida, de retour du Japon… qui lui présente sa compagne japonaise. Stupéfaction, humiliation, douleur de constater que Frida a tourné la page alors qu’elle continue de penser à cette rencontre qui a changé sa vie. Il lui reste son vieux mari qui tente silencieusement de la consoler…
On ne peut s’empêcher de trouver cette fin fortement punitive : elle a cru pouvoir tout avoir, elle a perdu la relation qui s’est révélée la plus importante pour elle. Il lui reste sa réussite professionnelle et un mari grincheux mais compatissant… De plus l’écrivaine homosexuelle incarnée par Mélanie Thierry est instrumentalisée de façon assez cynique comme pour faire connaître à Gabrielle des plaisirs inédits avant de la renvoyer à une hétérosexualité conjugale sans mystère.






