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Tully

Jason Reitman, 2018

>> Sarah Lécossais  

Publié le jeudi 19 juillet 2018




Tully, c’est l’histoire de Marlo (Charlize Theron), mère quadragénaire de deux enfants, enceinte jusqu’au cou du troisième, et de son épuisement, tant physique que mental.

L’aîné, Jonah, qui souffre de troubles du comportement sans que le diagnostic soit très clair pour ses parents, nécessite un accompagnement scolaire spécifique – et les arrangements financiers qui vont avec dans le contexte américain. Marlo place ses enfants dans les meilleures écoles, suit leurs activités extra-scolaires et semble mettre en pratique l’idéologie du maternage intensif telle que décrite par Sharon Hays dans les années 1990 [1]. En effet, Marlo allaite son bébé, le garde contre son corps dans une écharpe de portage et, par principe, refuse de le confier à une inconnue. Elle utilise un tire-lait et stocke méthodiquement le lait maternel dans son frigidaire. Elle effectue au quotidien toutes ces tâches répétitives : changer les couches, donner le sein, bercer, baigner, cuisiner, câliner, accompagner à l’école, laver, tirer son lait, embrasser, ranger… comme dans un cercle sans fin.

Loin de l’image glamour que Charlize Theron peut avoir, la Marlo qu’elle interprète traîne son ventre enceint, ses kilos de grossesse et ses poignées d’amour, accouche sans pleurer de joie et sans prétendre que c’est le plus beau jour de sa vie. Alors que c’est encore assez rare au cinéma, on parle dans Tully de montées de lait, on comprend les irritations des mamelons dues à l’allaitement, on voit le travail répétitif et incessant qu’effectue une mère. Il y a bien un père/mari dans cette famille, Drew (Ron Livingston), mais entre son travail, ses déplacements qui s’intensifient après la naissance du bébé et ses parties de jeu vidéo dès les enfants couchés, il n’est finalement d’aucun secours.

Tully met ainsi en images le quotidien des femmes qui viennent d’accoucher et qui, le plus souvent seules, doivent tout gérer dans leur foyer, tout en étant dans un état psychologique et mental qui ne leur permet pas de le faire sereinement. La solution que propose le film ? Une nounou de nuit, Tully. La jeune femme d’une vingtaine d’années, interprétée par Mackenzie Davis, apporte à la mère de famille tout le soutien que ni son mari ni la société ne parviennent à lui fournir. Elle veille sur le nourrisson, l’amène à Marlo dès qu’il a faim et, le bébé repu, laisse la mère se rendormir pendant qu’elle s’occupe du reste. La nuit, pendant que le mari et les enfants dorment, elle se charge des tâches domestiques restées en souffrance, brique la maison, cuisine, etc. Elle accompagne aussi l’héroïne dans la reconquête de son identité intime et de sa féminité. Avec l’aide de Tully, Marlo prend de nouveau soin d’elle, se maquille, retrouve une vie sexuelle avec son mari, a de nouveau envie de sortir et de retrouver son amour et sa jeunesse perdus.

Or Tully n’existe pas. En tout cas, pas ailleurs que dans la tête de Marlo qui invente la nounou de nuit car elle cherche à se conformer à un idéal de maternité intenable, celui de la mère parfaite. Alors que la conciliation entre travail et famille est toujours difficile pour les femmes qui sont mères, tout assumer ou « tout avoir », comme le promeut la « have it all culture  » (avoir toute la culture) à l’américaine (être à la fois épouse, mère, travailleuse, femme épanouie, etc.), devient un défi irréalisable. Comme cet idéal ne peut pas exister dans une seule femme – ou ne peut exister que dans une femme dédoublée, c’est Marlo jeune, personnifiée par Tully, qui vient en aide à celle qu’elle est devenue. Il est intéressant de noter au passage que lorsqu’un homme se dédouble ainsi dans un film, on est par exemple dans Fight Club – avec les performances de masculinité et de virilité qui sont véhiculées, la violence qui se déploie – tandis que dans Tully, c’est une héroïne somme toute banale (une mère de trois enfants, salariée, issue des classes moyennes américaines) qui, pour survivre à son quotidien, se dédouble avant de sombrer dans l’épuisement et le burn out.

Tully, c’est donc un film sur « la maternité à l’ère de la performance », comme le sous-titrait Judith Warner dans son livre Mères au bord de la crise de nerfs dès 2006 [2]. En effet, l’héroïne est soumise aux injonctions auxquelles doivent répondre les mères américaines en termes de pratiques parentales, tout en subissant la pression qui les accompagne et en en payant le prix – car être une mère parfaite a un coût financier, temporel mais aussi humain.

Finalement, ce que montre Tully, c’est que les femmes qui sont ou deviennent mères sont abandonnées, seules face à leurs responsabilités, à leur famille, à leurs enfants – et sont confrontées à l’impossibilité de concilier leurs identités. Cette thématique semble chère à la scénariste Diablo Cody – aussi connue pour Juno – qui traitait également de cette impossible conciliation des identités féminines et maternelles dans la très réussie série United States of Tara (Showtime, 2009-2011). Le cœur du film est bien là : Marlo a perdu celle qu’elle était quand elle avait 20 ans car, petit à petit, elle a remplacé chaque facette de son identité intime par une des pièces composant son rôle de mère parfaite, performante. Au détriment de son sommeil, de son corps, de sa santé – physique et mentale. Au point d’atteindre l’épuisement. Si le burn out maternel commence à être reconnu, peu de films s’en sont emparés et, à ce titre, Tully est salutaire en prônant, pour les mères, la bienveillance, l’écoute, l’attention et le rappel d’une nécessité : autant que leurs bébés, elles ont besoin de pouvoir prendre soin d’elles-mêmes ; elles ont le devoir du care, mais aussi le droit au selfcare.


grr générique



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[1HAYS, Sharon, The Cultural Contradictions of Motherhood, New Haven & London, Yale Université Press, 1996.

[2Warner, Judith, Mères au bord de la crise de nerfs. La maternité à l’ère de la performance, traduit par Marie-Sylvie Rivière, Paris, Albin Michel, 2006 (2005).