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Edouard Deluc / 2019


Arte, Le Monde, La Rochelle : "Temps de chien" !


>> Geneviève Sellier

lundi 11 novembre 2019

"Temps de chien" : s’apitoyer sur les hommes, et à nouveau invisibiliser les femmes"
téléfilm, Arte


Le téléfilm intégral...


Le cinéma français – et la télévision – ont trouvé un nouveau filon pour invisibiliser les femmes : le film de déploration masculine. Après Nous finirons ensemble, Mais vous êtes fous, Le Grand Bain, Comme si de rien n’était, Amanda, C’est ça l’amour, L’Amour flou, Nos batailles, voici Temps de chien, un téléfilm produit par Arte, réalisé par Edouard Deluc, avec Philippe Rebbot et Pablo Pauly, qui a obtenu le prix du meilleur téléfilm au Festival de la Rochelle.

« Jean est capitaine de bateau mouche depuis plus de 15 ans, métier incompatible avec son ivrognerie croissante. Séparé de Florence depuis quelques mois, il a du mal à joindre les deux bouts. Lorsqu’il est surpris à boire pendant le service et qu’il est mis à pied, il craint de perdre la garde de ses enfants. C’est en rencontrant Victor, jeune musicien sans perspective, que Jean trouvera un improbable compagnon d’infortune. De la combinaison de leurs imaginations fertiles naitra la perspective de jours meilleurs. »

Ce que ne dit pas ce synopsis trouvé sur Allociné, c’est que le personnage incarné par Philippe Rebbot, qui se spécialise dans les pères de famille losers (L’Amour flou, Aurore), ne fait à peu près rien pendant 90 minutes, sinon boire des coups sur le zinc de différents bistrots en se plaignant qu’il va perdre la garde de ses trois enfants… Comme il boit, il perd son job et son appart, mais qu’à cela ne tienne, il squatte chez un copain parti en vacances ; là il rencontre un jeune gars du même acabit qui pince sa guitare en regardant des pornos sur son ordi.

À la fin, par un mécanisme magique que le scénario ne se donne même pas la peine de rendre vraisemblable, il va voir un médecin pour arrêter de boire, récupère son job et ses enfants et fête l’anniversaire de la petite dernière sur le bateau mouche qu’il pourra recommencer à conduire bientôt, sous le regard attendri de son ex (Elodie Bouchet).

Ce téléfilm est d’une indigence aussi monumentale que le type sur lequel on est censé s’attendrir, mais il a obtenu le prix du meilleur téléfilm au Festival de la Rochelle : c’est, selon Le Monde « une distinction parfaitement méritée pour cette fiction familiale délicate et fantaisiste, sans mièvrerie ni esprit de sérieux malgré un postulat de départ assez convenu, qui compte son lot de scènes désopilantes et des dialogues savoureux, servis par des acteurs tous excellents. »

J’ai commencé par me mettre en colère, puis je me suis aperçu que les petits et grands écrans nous servent depuis deux ou trois ans la même soupe : un brave gars un peu à l’ouest se retrouve obligé de s’occuper de ses enfants parce que sa femme s’est barrée (soit en laissant ses enfants, soit en adoptant la garde partagée) et c’est très dur pour lui…

Or la réalité sociale est exactement inverse : dans la plupart des cas, le père-mari se barre et la mère reste seule avec les enfants, ce qui provoque souvent une chute brutale du niveau de vie de la famille, parce qu’il ne paye pas la pension alimentaire ! Mais de cette situation majoritaire, on n’entend quasiment jamais parler au cinéma, et de moins en moins à la télévision, en tout cas celle qui est recommandable, que l’élite cultivée regarde, Arte.

Et tout d’un coup, j’ai compris qu’il s’agissait d’une nouvelle forme d’invisibilisation des femmes : naguère (et encore aujourd’hui bien sûr !) la domination masculine sur les écrans passait par le cinéma de genre, le film de potes, le film d’aventure, le film policier, le film criminel, ce qu’on appelle des genres traditionnellement masculins, même si certains ont commencé à se féminiser. Le cinéma d’auteur, « intimiste », proposait des têtes d’affiche plus égalitaires parce qu’il privilégie les histoires d’amour hétéro.

Mais la vague actuelle de films qui relèvent plutôt de cette dernière catégorie, témoigne d’une façon particulièrement perverse (qu’elle soit consciente ou non) d’invisibiliser les femmes, en racontant des histoires de losers qui vont retrouver notre estime en faisant face à leurs devoirs parentaux qu’ils avaient eu tendance à oublier…

La perversité de ce mécanisme culturel tient à ce que le public (y compris féminin) trouve beaucoup plus émouvant une histoire de père seul aux prises avec ses enfants, parce que c’est tellement rare dans la vraie vie !

Le résultat concret de cette déferlante, c’est une nouvelle forme d’invisibilisation des femmes dans les représentations : on en avait eu un premier exemple ô combien populaire avec Intouchables de Nakache/Toledano en 2011, racontant l’histoire si émouvante d’un « gars de banlieue » noir et délinquant, redonnant goût à la vie à un tétraplégique aussi riche que dépressif… alors que dans notre société, le soin aux handicapés (aux vieux, aux enfants, etc.) est à 95% assumé, gratuitement ou avec des salaires de misère, par des femmes.

Pupille de Jeanne Herry, nous refait le coup en 2018 dans un style plus subtil, avec Gilles Lellouche – le complice de Jean Dujardin dans un film grossièrement masculiniste, Les Infidèles –, en assistant familial s’occupant d’un nouveau-né, alors que le métier est pratiqué à 99% par des femmes. Et chaque fois la réception est la même : la critique et le public trouvent tellement émouvant de voir un homme dans un métier « féminin », parce qu’on en voit si rarement dans la « vraie vie ».

D’une part, ces films concourent à accréditer l’idée que les hommes s’occupent de mieux en mieux de leurs semblables dépendants, enfants, malades, handicapés ou vieux, ce qui est globalement faux malheureusement ; et d’autre part ces films se gardent bien de traiter le vrai sujet, c’est-à-dire le scandale d’une société qui continue à laisser les familles « monoparentales » – des mères de famille à 85% – tomber dans la pauvreté, faute de pension alimentaire ou de salaire correct (quand il y a salaire), soupçonnées, comme pour le viol, de l’avoir « bien cherché » ; une société qui continue à sous-payer ou à ne pas payer du tout les métiers qui consistent à s’occuper de ceux/celles qui ont besoin de soins quotidiens, et donc à les réserver aux femmes, les seules qui acceptent de faire ce genre de travail dans les conditions misérables qu’on leur impose. Mais bien sûr, tout ça, c’est tellement banal, comment voulez-vous en tirer un bon scénario !


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