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Stranger Things

Les frères Duffer / Netflix

>> Déborah Gay  

Publié le dimanche 3 décembre 2017




Dans Stranger Things, série fantastique de Netflix, un groupe de pré-adolescents affrontent le monde d’en-dessous. Un monde parallèle, mortifère, sombre et décadent, où aucun être humain ne peut survivre. Si la première saison était axée autour du personnage d’Elle/Eleven, jeune fille aux pouvoirs télékinésiques, élevée dans un laboratoire, cette deuxième saison se penche sur l’après. Comment vivre avec les souvenirs traumatisants du Demogorgon et du monde d’en bas, tout en continuant à aller au collège ? Si Iris Brey a bien décrit dans Les Inrocks comment est représenté l’accès à la sexualité féminine dans Stranger Things S2 explore la peur du féminin (http://www.lesinrocks.com/2017/11/17/series/stranger-things-s2-explore-la-peur-du-feminin-111010545/ ), nous nous intéresserons plutôt à l’omniprésence du patriarcat et de la misogynie incarnée par le personnage du shérif, Jim Hopper. Et par la venue d’une nouvelle, Max.

La bande des jeunes héros était jusqu’alors composée de quatre garçons (Dustin, Lucas, Mike et Will) plus Eleven. Soit des amis d’enfance, passionnés par la culture geek, et une jeune fille peu sexuée dans les premiers épisodes de la série. Sa tête est rasée, elle se déshabille sans y penser en présence du sexe opposé. Si elle est portée disparue à la fin de la saison 1, elle réapparait pourtant, et se cache chez Jim Hopper. Le Shérif la garde secrètement dans une cabane au fond des bois remise en état. Il accepte de garantir sa survie, uniquement si elle respecte quelques règles, notamment, ne jamais sortir de la maison et garder les fenêtres fermées. Et cela pendant presque un an. Sans avoir aucun contact avec l’extérieur sauf par Jim Hopper, ni pouvoir communiquer avec ses amis. Bref, Elle/Eleven est prisonnière volontaire d’un véritable donjon, sous la protection d’un homme qui lui apprend des mots, des manières d’être, qui l’éduque. En échange de son obéissance.

Dans cette nouvelle saison, arrive aussi une petite nouvelle, Max. Un prénom raccourci, masculin. Elle même se déplace en skate-board, est grossière avec son demi-frère, joue aux jeux vidéos et bat même les garçons. À part ses longs cheveux roux, elle est loin de tous les clichés associés à « fille » ou « adolescente ». Son prénom est mixte, et ses goûts sont ceux d’un garçon manqué, comme si c’était la seule façon pour elle de pouvoir être acceptée par la bande. Ici, son demi-frère, Billy, qui tient le rôle du geôlier. Violent, agressif, séducteur, il terrorise Max et menace la bande des quatre à plusieurs reprises, allant jusqu’à accélérer sa voiture pour tenter de renverser Dustin et Lucas à vélo.

Deux jeunes filles, toutes deux prisonnières. L’une par la peur d’être retrouvée par un laboratoire scientifique, Eleven, l’autre par peur d’être battue par son demi-frère, Max. Toutes les deux finissent par fuguer. Eleven pour aller à la rencontre de ses origines et de sa mère. Max, par curiosité, entraînée par Lucas dans les aventures du monde d’en bas. Pourtant, si elles parviennent à quitter leur donjon, c’est dans la violence pour Max, et par un paternalisme maladroit pour Eleven. En effet, cette dernière, alors qu’elle décide de rentrer chez elle à Hawkins, après avoir frayé avec une bande de punks, est accueillie avec tendresse, et de plates excuses de la part du Shérif Hopper. Ce dernier lui explique alors que s’il a été dur avec elle, c’est parce qu’il avait perdu sa fille, Sarah, des suites d’un cancer. Et que ses ordres étaient donnés par amour. Il avait peur de la perdre aussi, ce qui l’absout d’un comportement presqu’abusif. Max, elle, se bat violemment contre Billy, aidée par Steve le « babysitter », et menace alors de l’émasculer s’il tente encore quoi que ce soit contre elle et ses amis.

Hopper est pardonné, Billy est écarté par Max, qui tient sa masculinité entre ses mains (elle lui écrase une batte hérissée de clous à proximité de l’entrejambe). Le Shérif obtient même à la fin de la saison 2 de faux papiers pour Eleven, la faisant passer pour sa fille. Et si elle doit encore rester cachée une nouvelle année, elle est pourtant autorisée, comme une princesse de contes de fées, à passer une soirée avec ses amis pendant le bal d’hiver. Où elle s’habille d’une robe et retrouve son prince charmant, Mike. Hopper, parce que ses actes viennent d’un sentiment paternel, protecteur, est non seulement pardonné, mais valorisé dans ce rôle. Il accompagne sa « fille », la sort de son château pour qu’elle puisse danser avec son amoureux.

Les femmes, malgré leur force, sont au second plan. Max est pourtant un personnage très intéressant mais uniquement construit par sa relation avec des hommes. Des adolescents, certes. Mais du sexe opposé. Elle/Eleven, même si elle sauve le monde, doit rester sous la coupe d’un geôlier bienveillant, pour son propre bien. Mais pourtant, l’une et l’autre ne semblent pas sur la route d’une quelconque amitié. Aucune amitié féminine n’est possible. Lorsqu’Eleven rencontre Max, alors que cette dernière lui sourit et lui tend la main, elle l’ignore complètement, jalouse de la relation qu’elle entretient avec la bande, et notamment avec Mike. Eleven a pourtant été élevée dans un laboratoire, n’a eu presque jamais de contact avec l’extérieur, et n’a connaissance d’aucune convention sociale traitant de l’amour ou de l’amitié. Cela ne l’empêche pas de rejeter violemment une autre fille, représentée comme une menace. De toute façon, dans Stranger Things, les relations sont forcément hétérosexuées, monogames, et la venue de Max dans un groupe de garçons est surtout un prétexte à la représentation d’une sexualité naissante.

Leur seul lien, mis en exergue dans le récit, n’est pas dans leur lutte commune pour une émancipation, contre le patriarcat, ou encore leur combat contre des créatures violentes, meurtrières, effrayantes, les créatures du monde d’en-bas. C’est leur compétition dans la course pour attirer l’attention des garçons. Si l’on en croit cette série, c’est tout ce qu’il y a dans la tête des jeunes filles.

Finalement, les seules relations égalitaires qu’on pourra observer dans cette saison, sont celles qui unissent le groupe de punks ultra-violents de l’épisode 7, composé de trois femmes et deux hommes. Un groupe de parias anticonformistes, soudés dans une croisade meurtrière, de vengeance contre une société qui les a rejetés ou utilisés. Décrits avec dédain, les femmes y sont pourtant représentées comme les égales des hommes et l’adolescente du groupe est aussi la chef. S’ils sont pourtant caricaturés à l’extrême, c’est peut-être aussi dans le but de montrer que les hommes et les femmes, quand ils sont dans une relation d’égalité, s’entraînent dans leur perte. Ou que la seule égalité possible n’existe qu’à la marge.


grr générique


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  • Vous avez tout faux. Eleven est une fille forte qui s’émancipe de son "protecteur" mâle sans lui demander son avis (départ de la maison, visite à sa mère, etc.). De plus, c’est elle et elle seule qui referme le monde parallèle, le shériff n’étant que spectateur. En arriver à la conclusion inverse est sidérant. Elle aurait été faible, vous auriez écrit "une femme est forcément faible". Idem pour le personnage de Wynona Ryder (qui se bat en permanence). Idem pour le personnage Natalia (qui choisit son partenaire comme elle veut, juste un détail). J’aime votre travail critique mais pour moi c’est ici un hors-sujet total pour cette série que j’aime. 3/20 pour votre copie. Peut beaucoup mieux faire.

  • Chère Joane Doe,
    cela faisait bien longtemps qu’on ne m’avait pas mis de notes, c’est toujours aussi agréable. Et je vous remercie d’apprécier d’autres de mes travaux. Ce qui est agréable, par ailleurs, c’est avoir plusieurs avis, et Stranger Things permet différents niveaux de lecture (voir aussi par exemple en plus d’Iris Brey, l’article de mon collègue Vincent Degrez pour le Daily Mars qui utilise ainsi Sainte Irénée). Eleven part rejoindre sa mère pour la fuir à nouveau, avant de rentrer à Hawkins (nous noterons au passage que la mère, une fois utilisé comme élément de l’histoire, disparait totalement du reste du récit. Elle n’a été utilise que pour qu’Eleven rejoigne Kali). Et dans ce retour, si elle parvient à refermer la faille, c’est à nouveau pour être enfermée, une année durant (à l’exception du bal d’hiver). Elle retourne dans ce donjon de manière volontaire. Mais c’est l’image alors d’Hopper qui est le plus critiquable, pas tant Eleven (sauf dans sa relation avec Max), pardonnable dans tous ses tords parce qu’avant tout guidé par "son amour paternel", même si ce dernier l’enjoint à enfermer sa "fille". Par ailleurs, si être une fille forte, dans Stranger Things, c’est écraser et jalouser les autres filles, c’est bien dommage.
    Je n’ai pas parlé volontairement du personnage de Joyce, qui se bat pour ses fils de manière admirable et courageuse, mais au prix de sa vie amoureuse. Elle perd Bob, tué par les créatures appelée par son fils (alors, certes sous l’emprise du Monde d’en-bas). Comme si on ne pouvait être en même temps mère et femme.
    Quand à Nancy, est-ce vraiment tellement bien de pardonner le comportement de Jonathan (au point de devenir sa petite amie) qui incarne en même temps le stéréotype du Nice Guy et du stalker (il prend tout de même dans la saison 1 des photos d’elle à son insu) ?