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Scandale ! Dorothy Arzner à Paris

Judith Mayne

Publié le lundi 24 juillet 2017



Dorothy Arzner, la seule femme réalisatrice à avoir réussi à faire carrière à Hollywood durant les décennies 1920 à 1940, a eu un rôle central dans le développement des études féministes sur le cinéma dans les années 1970. Arzner n’est pas seulement une exception ; comme Claire Johnston et Pam Cook l’ont montré à l’époque, elle a été une force créative en montrant comment on pouvait subvertir et critiquer les normes filmiques d’Hollywood [1].

Si les femmes étaient typiquement les objets du regard dans la plupart des films hollywoodiens, le film d’Arzner Dance, Girl, Dance (1940) montre un personnage féminin qui dit aux hommes d’un public de vaudeville comment elle les voit. Si les femmes sont des marchandises, alors la voix off de Katharine Hepburn – « Maintenant, je suis coincée » – pendant qu’elle tend le bras entouré d’un bracelet offert par son amant, est un moment de réflexion critique sur les rituels de séduction au cinéma (Christopher Strong, 1933). Et si les femmes dans les films hollywoodiens sont occupées à séduire les hommes, alors les étudiantes qui entourent Clara Bow dans The Wild Party (1929), les résidentes d’un foyer pour femmes de New York dans Working Girls (1931) et les autres communautés féminines des films d’Arzner, proposent des portraits étonnants de vies de femmes, quand elles sont enrichies par celles d’autres femmes.

Pendant trois décennies depuis la redécouverte initiale de l’héritage d’Arzner, la réalisatrice a été le centre de nombreux festivals de cinéma aux Etats-Unis et à l’étranger, de Vienne à Zurich, de San Sebastian à Lyon, y compris au Festival International de Films de Femmes de Créteil en France.

Venons en à 2017. La Cinémathèque française à Paris annonce qu’elle va présenter une rétrospective importante des films d’Arzner en mars et avril. Quoiqu’on puisse dire de tous les trésors de la Cinémathèque française, un fait est indiscutable : les réalisatrices sont rarement mises à l’honneur. Buzzfeed a calculé que depuis l’ouverture de ses nouveaux locaux en 2005, sur un total de 805 programmes, seuls 22 ont été consacrés à des femmes (réalisatrices, actrices ou archivistes) et sur ces 22, seuls 12 ont été centrés sur des réalisatrices, dont 6 seulement sont connues comme réalisatrices uniquement, plutôt que comme actrices/réalisatrices [2].

Peut-être que la rétrospective Arzner était l’indice d’un changement rafraichissant, le signe que la cinéphilie française traditionnelle – qui se définit comme l’amour qu’éprouvent des hommes pour des films réalisés par d’autres hommes mettant en scène des femmes construites pour le regard masculin – perdait du terrain ? Malheureusement, non ! Si l’on s’en tient au texte de Philippe Garnier qui présente la rétrospective Arzner, la vieille cinéphilie a toujours le pouvoir, attaquant et criant contre les femmes (et certains hommes) qui osent suggérer qu’il pourrait y avoir d’autres façons d’aimer le cinéma que la leur [3].

Philippe Garnier reconnaît qu’Arzner a été une pionnière dans une industrie dominée par les hommes, mais il minimise ses réussites. Il attribue une part de son succès à sa connaissance du système des studios et il met en avant le fait que, avant d’accéder à la mise en scène, elle a travaillé sur des films « musculaires » comme Blood and Sand (Fred Niblo, 1922) et The Covered Wagon (James Cruze, 1928), deux films de poursuites masculines dirigés par des hommes. Il prétend que le succès d’Arzner est dû largement à sa fortune familiale (qu’il appelle, en anglais dans le texte, « fuck you money ») qui lui a permis de survivre quels que soient les aléas du système des studios. Mais Garnier minimise la signification du succès d’Arzner comme réalisatrice, en prétendant qu’elle n’est pas vraiment un auteur mais appartient plutôt à la catégorie des réalisateurs de séries B qui ont fait de leur mieux avec ce qu’ils avaient sous la main.

Pourtant, le vrai problème de Garnier avec Arzner a moins à voir avec sa carrière qu’avec les approches féministes et lesbiennes de son œuvre. Garnier parle d’efforts « récents » pour en faire "l’héroïne secrète" du combat féministe : « Comme on pouvait s’y attendre, Arzner a été récupérée par les universitaires (« gender studies ») et les lesbiennes militantes. » Affirmant que les approches en terme de genre (gender) et de lesbianisme sont réductrices, et interprétant à tort ses films, Garnier note que Arzner a vécu « sans faire de vagues » avec sa compagne, Marion Morgan, sous-entendant que sa vie privée et sa vie publique étaient rigoureusement étanches. Oui, Arzner était officiellement dans le placard. Garnier donne l’impression qu’elle aurait voulu y rester, remplaçant par des robes et des déshabillés, les tailleurs et les chaussures plates qu’on lui voit sur les photos de studio.

Les réponses féministes au texte de Garnier ont été rapides et cinglantes. Anne-Laure Pineau et Johanna Luyssen se sont étonnées qu’une évaluation aussi hostile de son travail ait été choisie pour présenter les films d’Arzner au public [4]. Pineau affirme que le texte de Garnier porte atteinte à la rétrospective. Luyssen le décrit comme « au moins sexiste, sans doute lesbophobe, et dans tous les cas maladroit ». Manon Enghien  , critiquant la vision misogyne de l’histoire du cinéma proposée par la Cinémathèque, se demande avec pertinence, si la fortune d’Arzner est si importante, pourquoi les carrières de François Truffaut ou de Claude Chabrol qui ont profité de la fortune de leur épouse, ne sont pas examinées aussi précisément [5].

Johanna Luyssen analyse la tempête de tweets qui a suivi les réactions au texte de Garnier, avec des hommes écrivant pour se plaindre de la « greluche » qui ose s’en prendre à Garnier, de l’absence de réalisateurs au Festival de Créteil, de leurs outrages au politiquement correct [6]. Comme on pouvait le prévoir, la Cinémathèque a été sur la défensive, avec une réponse d’une banalité affligeante, que le cinéma ayant toujours été une affaire d’hommes, les critiques de ce statu quo ne sont ni nécessaires ni souhaitables [7]. La Cinémathèque aurait pu savoir la position de Garnier sur Arzner, car il n’en est pas à sa première attaque contre la cinéaste. En 2003, quand six films d’Arzner restaurés par UCLA grâce à la générosité de Jodie Forster, ont été projetés à Los Angeles, Garnier a fait un compte-rendu malveillant de cet événement pour Libération [8].

Je confesse que je me sens comme une « militante lesbienne » quand je relis la critique qu’il a faite il y a une décennie sur mon livre, Directed by Dorothy Arzner, comme une tentative ratée de lire ses films à travers une approche lesbienne, déclarant que « ma seule théorie convaincante concerne l’acceptation d’Arzner par les studios : comme Arzner ne faisait pas secret de son identité sexuelle, les hommes se sentaient moins menacés [9] ». Rectification : je notais et critiquais le commentaire de Robert Aldrich déclarant qu’Arzner était considérée comme « l’un des garçons » : j’y voyais un exemple grossier de sexisme et d’homophobie [10]. Dans sa tentative de dévaloriser Arzner, Garnier la décrit comme une femme intéressante mais « frustrée » en tant qu’auteur, étant donné qu’il y a toujours « quelque chose qui cloche » dans ses films. De plus, dit-il, elle ne semble pas avoir eu une haute opinion des hommes.

En 2017, comme en 2003, Garnier invalide l’avis des admiratrices féministes et lesbiennes d’Arzner comme erroné, mais il manifeste peu d’intérêt pour ses films. Il reconnaît qu’Arzner a été capable de saper les présupposés sexistes de Craig’s Wife (1936). Il distingue Anybody’s Woman (1931) comme le meilleur film de la réalisatrice, largement à cause de la scène où Pansy (Ruth Chatterton) est « cuisses ouvertes sur négligé, caressant son ukulélé ».
Anybody’s Woman est l’un des films les moins connus d’Arzner, et il est beaucoup plus intéressant que ce qu’en dit Garnier. L’apparition de Chatterton est retardée dans le film – on l’entend d’abord chanter sans la voir ; puis, seuls ses bras et ses jambes sont visibles quand on voit son amie face à la caméra, sous le regard voyeuriste de deux hommes dans l’appartement d’en face. Le plan de Pansy décrit par Garnier arrive seulement après que le point de vue des hommes ait été abandonné et que le public pénètre dans la chambre pour voir Pansy dans son intimité, et non pas de loin. C’est l’image d’une femme objet du regard qui est conçue pour dénoncer, et non pour glorifier, le voyeurisme masculin.

Dommage que Philippe Garnier ne soit pas capable de reconnaître ou de prendre au sérieux la possibilité d’autres perspectives sur le cinéma que celui d’hommes blancs hétérosexuels qui se caractérisent par des jugements imprégnés de misogynie et de lesbophobie. Le Festival International de Films de Femmes de Créteil était partenaire de cette rétrospective Arzner et sa responsable a demandé à la Cinémathèque de ne pas publier l’introduction de Garnier. Clairement, cette requête a été repoussée. Heureusement, le Festival de Créteil a organisé sa propre table ronde sur Arzner. Par la suite, les nombreuses réactions au texte de Garnier qui ont été publiées et continuent à l’être, montrent clairement que la cinéphilie française est beaucoup plus diverse que ne voudrait le faire croire cette vénérable institution.

Republié avec l’autorisation de Quorum, Film Quarterly, courtesy of University of California Press.
euh Judith Mayne
Traduction : Geneviève Sellier  

euh Texte original : https://filmquarterly.org/2017/07/12/scandale-dorothy-arzner-in-paris


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[1Claire Johnston, The Work of Dorothy Arzner : Towards a Feminist Cinema (London : British Film Institute, 1975). Pam Cook, “Approaching the Work of Dorothy Arzner,” in The Work of Dorothy Arzner : Towards a Feminist Cinema, ed. Claire Johnston (London : British Film Institute, 1975).

[2Marie Kirschen, “En 11 ans, il n’y a eu que 6 rétrospectives de réalisatrices à la Cinémathèque,” Buzzfeed News, February 21 2017.

[3Philippe Garnier, “Dorothy Arzner : une femme dans un monde d’hommes.”

[4Anne-Laure Pineau, “Cinémathèque française : Une Rétrospective Dorothy Arzner au parfum rétro-macho.,” Libération. ; Johanna Luyssen, “Le Cinéma, le sSexisme, et les cinéphiles : un cas d’école,” Medium.com.

[5Manon Enghien, “Cinémathèque : Dorothy Arzner Dans L’œil du sexisme,” le genre et l’écran (2017).

[6Luyssen.

[7Pineau.

[8Philippe Garnier, “Dorothy Arzner, la défricheuse,” 4 Avril 2003.

[9Judith Mayne, Directed by Dorothy Arzner, Women Artists in Film (Bloomington : Indiana University Press, 1994), 64.

[10Moira Sullivan, “Dorothy Arzner Returns to Paris at Créteil Films De Femmes,” agnèsfilms.com 2017 (2017).