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Arnaud Desplechin / 2019


Roubaix, une lumière


>> Ginette Vincendeau

mercredi 25 septembre 2019

Du crime social au crime sexuel



Dans la ville de Roubaix, le Commissaire Daoud et son équipe enquêtent sur des crimes liés à la misère sociale : petits larcins, voitures incendiées, drogue, jeunes fugueuses, etc. La deuxième partie du film se concentre sur un couple de jeunes femmes accusées du meurtre de leur voisine âgée, Lucette.

Pour qui connait les films d’Arnaud Desplechin, Roubaix, une lumière s’annonce plutôt comme une – bonne – surprise. En effet, nous sommes loin des intellectuels parisiens nombrilistes ou de la grande bourgeoisie de Roubaix (sa ville natale) qui, à quelques exceptions près, ont peuplé son œuvre jusqu’à présent. Dans sa première partie, le film porte la marque du documentaire qui l’inspira, Commissariat Central, de Mosco Boucault (2008). D’emblée nous plongeons dans la misère d’une ville post-industrielle dévastée par le chômage. Nous mesurons l’étendue du désastre à travers le regard accablé d’une nouvelle recrue, Louis (Antoine Reinartz), épaulé par son chef Daoud (Roschdy Zem), d’un calme olympien : maisons insalubres dans des cours sordides, parents résignés à la délinquance de leurs enfants, hommes réduits à incendier leur propre voiture pour toucher l’assurance – toute la misère du monde (occidental) s’étale sous nos yeux. Certes, cette misère est esthétisée par une succession de beaux plans nocturnes mélancoliques et la musique quasi-symphonique de Grégoire Hetzel, sans parler du charisme (et de la carrure) de Roszdy Zem, qui trouve là un rôle splendide à la mesure de son talent.

Par ailleurs, Desplechin, qui cite rien moins qu’Hitchcock comme inspiration, ne peut pas s’empêcher d’insérer quelques références cinéphiliques pour montrer que nous ne sommes pas dans un documentaire, ni dans un épisode d’Engrenages. Voir par exemple la scène où Daoud, qui selon les règles du genre, vit seul, donne du lait à ses chats, comme Bourvil dans Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville, référence suprême du polar masculin français. Même si Desplechin ne peut prétendre au succès populaire de Melville jadis, le mélange policier-social de Roubaix, une lumière fonctionne plutôt bien et tient la spectatrice en haleine.

Les choses dérapent dans la deuxième moitié du film, où Daoud et son équipe se concentrent sur deux jeunes femmes, Claude (Léa Seydoux) et Marie (Sara Forestier), soupçonnées d’avoir assassiné leur voisine âgée. On se doutait bien que les deux vedettes, entrevues au début du film pour une autre affaire, même « enlaidies » pour les besoins de la cause allaient réapparaître (on ne va pas mettre Léa Seydoux dans un rôle secondaire).

Mais, sous prétexte d’observer la procédure policière, leur interrogatoire devient le sujet obsessionnel du film. Des scènes interminables montrent les policiers les interrogeant séparément, puis ensemble, puis séparément ; on assiste ensuite à deux reconstitutions du crime, une sur un mannequin dans les bureaux du commissariat, l’autre sur le lit de la victime. Ce qui « cloche » c’est que le crime lui-même, évidemment grave, ne semble pas vraiment intéresser les policiers. Nous ne saurons rien de la victime, sinon qu’elle était âgée et pauvre. Le film la traite ni plus ni moins qu’un cadavre, guère mieux que le mannequin sur lequel les deux jeunes femmes miment comment elles l’ont étranglée. Et à la fin de ces longues scènes pénibles on ne saura toujours pas laquelle des deux a été l’instigatrice du meurtre et laquelle l’a exécuté, ou si elles ont tout fait ensemble, et d’ailleurs on a cessé de s’y intéresser.

D’un reportage ancré dans une réalité économique et un milieu précis, nous passons insensiblement au spectacle de deux femmes « paumées », menteuses, sournoises, pleurnichardes. On a droit à beaucoup de gros plans sur leurs visages rougis par les larmes ou en train de se moucher avec leur manche, surtout la pauvre Sara Forestier qui néanmoins est beaucoup plus convaincante que Léa Seydoux en sous-prolétaire. Classiquement, les policiers jouent au « good cop » (Daoud, éternellement gentil) contre « bad cop » (tous les autres, qui hurlent), mais leurs questions portent de plus en plus sur des détails corporels bizarres : qui était à cheval sur la victime ? dans quel sens ? Qui tenait l’oreiller ? etc.

En fin de compte, l’enquête de Daoud porte beaucoup plus sur les rapports de force entre les deux femmes que sur le crime lui-même. Le fin mot de l’histoire : Claude, par sa beauté, a subjugué Marie. Ah oui, j’ai oublié de dire que ces deux femmes sont en couple, donc forcément perverses. Même si l’affaire en question est, apparemment, inspirée d’un fait divers, sa présentation fait problème : en plus d’une vision surplombante sur ces « pauvres filles », comme toujours quand il s’agit de femmes, le crime n’est plus social, mais sexuel.


>> générique


Polémiquons.

  • Si c’est ça, la mesure de son talent, il devrait revoir ses gammes, Roschy Zem. Je pense qu’il vaut mieux qu’un avatar basané de Julie Lescaut chez les ch’tis

    C’est fou d’ailleurs que seule la deuxième partie du film vous semble "obsessionnelle" et acharnée, sur les deux filles. ça ne vous avait pas frappée, l’entrée en matière ? Deux hommes en uniforme qui maintiennent un homme qui ne veut pas voir son oncle, par la tête, pour le forcer à voir, et regarder son oncle, au parloir. Une fille qui ferait mieux de baisser les yeux, parce que son "oncle, c’est un prince", un contraste bienheureux et tellement bienheureux, entre un faux agresseur arabe, et un vrai arabe agresseur parce que le racisme, dans le film, c’est le prolo qui voulait escroquer son assurance à coup de chalumeau et d’Allah o Akbar qui l’incarne.
    Code Pénal sur la table, Lévinas sur celle de chevet, la statistique de la misère dans un poème en-off, lire, la grammaire des parages. Peut-être était-ce trop fondu dans la couleur locale pour être discernable, ces notes ; ça fait quand même une petite musique, non ?

    La police, qui a du discernement, sans faille, irréprochable, sans faute et empathique. L’agent qui prend les photos, les empreintes, on la confondrait presque avec une infirmière. L’ADN prélevé, avec un examen médical. La moitié du film, pardon, l’interrogatoire qui fera jaillir la vérité, ça ne peut pas être une heure pénible, violente, ça n’est pas le travail d’un entomologiste sur des mouches qui le méritent, non, c’est conduit avec la maestria d’une partie d’échec, pour que la vérité jaillisse.
    Autre vers, dans le poème hurlé : "tu es une voleuse ! ". Pareillement, ce n’est pas de la violence, c’est de la vérité. Dostoievskienne.
    ça m’a fait un peu penser à Police Judiciaire, de Maurice de Canonge, aussi. Quoi qu’on voie, dans ce "chef d’oeuvre" du "nouveau maître du polar" (sic), ça ne jaillit pas à la moitié du film. ça ne dérape pas à partir de ce moment-là.

    Epilogue : comme les chevaux, c’est bô, la clairière qui mène hors des bas fonds, roubaisiens, par les beaux quartiers de l’hippodrome, marcquois, c’était comment dire, naturel ; bô, lumineux, comme la couleur du commissaire et sa place dans tout le film qui assument, là, ce que le démiurge faisait faire partout ailleurs, en extra, à Samir Guesmi - _-

    C’est tout naturel.
    Et tellement opportun.
    Desplechin fait du Desplechin, extra muros, en se prenant pour Hugo et Zola et Spike Lee en même temps. Desplechin veut parler de ceux dont il ne parle jamais et pour ce faire fait un film, de police.

    Et si le roi des bobos de l’azur éthéré poétique du néant créateur (^^), quand il sort de son arrondissement fictionnel, c’est pour faire ça, alors le contraste est tellement malheureux qu’il n’y en a pas, avec sa prose habituelle. Il n’a rien de surprenant ou réjouissant, son film, s’il le voulait lyrique, son personnage, avec ses bribes de vérité collées à la réplique qui transperce toutes les peaux, il n’en est pas moins propagandaire ce film ; un art, pour une thèse, pour des caricatures de psychologie comme de sollicitude. Ou société.
    Je n’ai pas de mal à imaginer que les Reines et les Rois la voient comme ça, cette partie-là de leur royaume.

    Qu’elles soient, ou l’une des deux soit, la belle, c’est pour du faux, lesbienne, ça ne fait pas un crime, ou une qualification de crime, c’était dans le fait divers-qui-fait-que-tout-est-vrai-dans-cette-peinture-véridique-incontestable-et-réaliste-du-réel, du reste.

    c’était tellement bô, aussi, l’épigraphe de départ : "crime" "tragique" "dérisoire"
    "vrais".
    "victimes... coupables"
    "action" "de nos jours"

    Le développement est rustre, comme les autres personnages le sont. Elles ont une étoffe de mouche et ont été faites à cette fin. Mais le crime est bien social, seulement, c’est la caméra qui le porte. Et sa grammaire est parfaite pour les parages de la filmographie du démiurge.
    Il reste sous le seuil de pauvreté

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