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Prison Break : Résurrection

Paul Scheuring /2017

>> Gwenola Ricordeau  

Publié le lundi 24 juillet 2017



La diffusion sur M6 le mois dernier (quelques mois après sa sortie aux États-Unis) des neufs épisodes de la cinquième saison de Prison Break était attendue par les fans de la série. Mais, au regard de l’événement télévisuel qu’avait constitué l’arrivée de Prison Break sur les écrans en 2005, cette nouvelle saison n’a guère suscité l’engouement. Si l’essentiel des commentaires ont porté sur le racisme et les formes d’orientalisme [1] de la cinquième saison, celle-ci a été peu discutée sous l’angle du genre.

Au fil des saisons et d’un nombre impressionnant de rebondissements de plus en plus improbables, Prison Break est devenue difficile à suivre – et impossible à résumer. Mais pour plonger dans la cinquième saison de la série, il suffit de savoir que la précédente s’est achevée sur le décès de Michael Scofield (Wentworth Miller), après qu’il a réussi à faire évader de prison son frère, Lincoln Burrows (Dominic Purcell) – et incidemment sa propre compagne, Sara Tancredi (Sarah Wayne Callies). La scène finale de la quatrième saison ne laissait aucun doute sur la réalité de la mort de Michael : on y voyait Sara, Lincoln et Mike (le fils de Michael et Sara) se recueillir sur la tombe de Michael et écouter un message qu’il avait enregistré à leur intention avant son décès.

Les ingrédients qui ont fait le succès de la série sont au rendez-vous de cette cinquième saison : une prison – celle d’Ogygia à Sanaa (Yémen) – et un plan d’évasion donné pour irréalisable. Et comme Prison Break n’existerait pas sans Michael, il s’avère être bel et bien vivant. Cette fois, c’est à Lincoln que revient la mission de faire évader Michael. Mais, dans cette saison comme dans les précédentes, « l’évasion n’est qu’un début » (pour reprendre une phrase entendue fréquemment), car la prison est moins redoutable encore que la conspiration et Poséidon (qui la dirige) auxquels doivent faire face les deux frères, Michael et Lincoln. Ces derniers sont entourés par un casting très masculin, constitué notamment de leurs complices, anciens – C-Note (Rockmond Dunbar), T-Bag (Robert Knepper) et Fernando Sucre (Amaury Nolasco) – ou nouveaux – Sid (Kunal Sharma), Ja (Rick Yune) et David « Whip » Martin (Augustus Prew). Sans compter Mike (Christian Michael Cooper), qui se comporte déjà comme un « petit homme ».

Parmi les trois personnages féminins notables de la cinquième saison, Sara – qui a, elle aussi, été donnée pour morte dans une précédente saison [2] – est le seul personnage récurrent depuis le début de Prison Break. Au début de cette cinquième saison, elle est l’épouse épanouie d’un certain Jacob Ness (Mark Feuerstein) avec qui elle élève sereinement Mike. Les deux autres personnages féminins sont la brune Sheba (Inbar Lavi) et la très blonde Emily « A&W » Blake (Marina Benedict). La première, que Lincoln rencontre au Yémen, est une femme à la fois sympathique et émancipée (au regard de la manière dont les autres femmes de son pays sont décrites). La seconde, A&W, est aux ordres de Poséidon et sa froideur est de celles qu’on attend d’une femme de main.

À l’instar du Panama où se déroulait l’essentiel de la troisième saison de Prison Break, le Yémen est traité, dans cette cinquième saison, comme un simple décor. Celui d’un Orient effrayant, avec ses prisons particulièrement sinistres et ses ennemis barbares, en l’occurrence des islamistes prêts à « faire tomber » le pays. Cet Orient-là est un « Enfer » qui fait de la prison d’Ogygia une « prison dans la prison », un enfer dont la géographie importe peu, puisqu’une nuit de navigation permet d’accoster à Chypre (mais c’est dire si l’Enfer est aux portes de l’Occident).

Du point de vue du genre, cet Orient-là est forcément obscurantiste, comme en témoignent la condamnation de Sid à 20 ans de prison pour homosexualité et la virilité malsaine du borgne Cyclops (Amin El Gamal), personnage physiquement dégoûtant et moralement répugnant, notamment dans sa recherche des faveurs de Sheba. Les femmes ne peuvent donc espérer leur salut que d’hommes occidentaux, comme le prouve Lincoln en parvenant, tout en s’occupant de l’évasion de son frère, à faire sortir Sheba et un groupe de jeunes filles de cet « Enfer ». La déclinaison du « trope du sauveur blanc » sous la forme, décrite par Gayatri C. Spivak dans Can the Subaltern Speak ?, « des hommes blancs sauvent des femmes de couleur des mains d’hommes de couleur », est ici parfaitement illustrée.
Prison Break met en scène un partage genré des tâches requises par l’évasion : si les complices masculins de Michael et Lincoln leur prêtent littéralement « main forte », Sara – réduite à attendre que les hommes lui donnent des nouvelles – sauve néanmoins Michael en lui transfusant son propre sang au cours d’une scène qui évoque à la fois la figure de l’infirmière et celle de la mère. Sara ne brille, au cours de cette saison, que par ses qualités de cœur (aux côtés d’un Lincoln tout en muscles et de deux partenaires, Michael et Jacob Ness, qui rivalisent d’intelligence). Les scénarios des saisons précédentes avaient pourtant mieux traité son personnage de médecin, en faisant de son rôle celui d’une femme d’action, à la fois sentimentale et rebelle.

L’inspiration par L’Odyssée du récit de cette cinquième saison apparait dans de nombreuses références. Par exemple, « Cyclops » fait référence au « pays des Cyclopes » visité par Ulysse, Phaecia, le village d’où Michael et ses complices quittent le Yémen est le nom du dernier endroit visité par Ulysse avant son retour à Ithaque et la prison d’Ogygia tire son nom de l’île d’Ogygie dont Calypso est la reine. Par ailleurs, la rencontre de Lincoln, célibataire au cœur endurci, avec Sheba évoque celle d’Ulysse avec les Sirènes, car il la tient à distance comme pour se protéger de l’attraction irrésistible qu’elle exerce sur lui.

Mais surtout, l’histoire de Sara et de Michael résonne avec celle de Pénélope et Ulysse. En effet, Michael doit non seulement retrouver sa liberté, mais reprendre, dans son foyer, la place que Jacob Ness a occupée en son absence. Dans cette histoire, Sara a peu de capacité d’action et elle est surtout spectatrice de la lutte que se mènent Michael et Jacob Ness (qui s’avérera être le redouté Poséidon). La saison se termine comme attendue : Michael retrouve son foyer, sa femme et son fils. Les producteurs envisagent de continuer la série. Gageons que Michael et Sara seront de nouveau séparés. En effet, comment imaginer Michael et Sara dans l’ordinaire d’une vie conjugale ?

Ajoutés à un scénario devenu rébarbatif, les stéréotypes racistes et sexistes ont nourri les critiques négatives de la cinquième saison de Prison Break. Néanmoins, alors que les acteurs gays sont encore parfois cantonnés à des rôles de gays, notons qu’avec Wentworth Miller, Amin El Gamal et Augustus Prew, le casting de Prison Break a choisi trois acteurs notoirement gays pour incarner des personnages qui ne le sont pas. D’ailleurs, Amin El Gamal a saisi l’occasion de la promotion de la cinquième saison de Prison Break pour, au cours de ses apparitions médiatiques [3], souligner son identité de musulman gay et plaider pour des représentations cinématographiques moins stéréotypées des musulmans. Pour le reste, seul.e.s les nostalgiques des premières saisons Prison Break auront plaisir à retrouver Michael, Lincoln et Sara dans leurs nouvelles aventures.

grr générique


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[2La disparition de Sarah Wayne Callies de la série avait été abondamment critiquée car elle est intervenue suite à la grossesse de l’actrice et le choix des scénaristes d’une mort violente pour son personnage a été interprété comme une forme d’hostilité à son égard.