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My Lady

Richard Eyre / 2018

>> Ginette Vincendeau  

Publié le mercredi 19 septembre 2018




My Lady sort en France auréolé d’une réputation so British, qui explique peut-être qu’il y soit mieux reçu qu’en Grande-Bretagne : le film est tiré d’un roman de Ian McEwan, l’un des auteurs anglais contemporains les plus connus et les plus fréquemment adaptés au cinéma, mais qui malgré ses succès (plusieurs de ses livres figurent dans les programmes scolaires) est loin de faire l’unanimité, à cause de sa « froideur », de son côté pédagogique et de ses récits souvent alambiqués. Et bien que réalisé par Richard Eyre, un metteur en scène connu surtout au théâtre, le film est perçu par la presse britannique comme un film « de » Ian McEwan, d’autant plus qu’il sort presque en même temps qu’une autre de ses adaptations, On Chesil Beach. La star Emma Thompson, quintessence de l’humour et de la distinction britanniques au cinéma comme à la télévision, par contre, fait l’unanimité. Enfin, le récit se déroule dans un cadre institutionnel très précis, concrétisé à l’écran par les grandioses Royal Courts of Justice (Palais de justice) de Londres.

McEwan, qui adapte lui-même son livre, reprend à peu de détails près son histoire, celle d’une juge pour enfants, Fiona Maye (Emma Thompson), une femme qui approche de la soixantaine. Elle doit arbitrer le cas difficile d’un adolescent encore mineur, Adam (Fionn Whitehead). Ce jeune homme atteint de leucémie refuse la transfusion sanguine qui pourrait le sauver, pour des raisons religieuses : lui et ses parents sont des Témoins de Jéhovah. Au même moment, le mari de Fiona, Jack (Stanley Tucci), la menace d’entamer une liaison avec une femme plus jeune, et elle le chasse momentanément du foyer. Le livre de McEwan est rondement mené, avec l’écriture brillante mais distante qui le caractérise. Comme souvent chez lui, à la description très documentée d’un milieu social, se mêlent des problèmes humains extrêmement mélodramatiques, voire invraisemblables. Et si on a du mal à croire en l’histoire de My Lady, c’est en raison de la manière dont McEwan appréhende ce portrait de femme.

À la fin de son livre, McEwan remercie deux juges, deux hommes, dont un juge pour enfants, pour leurs conseils concernant des cas semblables à celui qu’il traite. S’il avait construit son récit autour d’un protagoniste masculin, parions qu’il n’aurait pas fait de l’absence d’enfant un pivot du personnage. Mais Fiona Maye, professionnelle brillante, efficace et dotée d’empathie, respectée de tous dans un milieu pourtant assez conservateur, musicienne émérite, est présentée dès le départ comme un personnage tragique et incomplet du fait qu’elle n’a pas d’enfant. Son mari universitaire ne souffre pas du même problème. Son projet est de coucher avec une femme plus jeune (son assistante en l’occurrence), car Fiona et lui, mariés depuis des décennies, n’ont pas eu de rapports sexuels depuis « sept semaines et un jour ». Lorsqu’elle est confrontée au cas du jeune Témoin de Jéhovah, Fiona semble perdre ses moyens, alors qu’elle a gardé son sang-froid dans des cas autrement plus délicats, par exemple la séparation de bébés siamois contre la volonté des parents.

Pour Adam, elle rend le jugement attendu et raisonnable d’autoriser la transfusion. Pourtant elle commet plusieurs actes inexplicables : sans raison (car elle a déjà pris sa décision) elle va lui rendre visite à l’hôpital et se met à chanter avec lui. Dès qu’il est en meilleure santé, le jeune homme inonde Fiona de coups de téléphone, lettres et poèmes, bref la harcèle. Il lui rend une visite surprise alors qu’elle est en déplacement professionnel dans le Nord de l’Angleterre. Là, sur le pas de la porte, tandis que la tempête fait rage, elle l’embrasse sur la bouche avant de le renvoyer – les femmes sont si impulsives ! Enfin, coup de grâce, Adam ne supporte pas qu’elle le rejette et se laisse mourir en refusant à nouveau une transfusion, ce qu’il peut faire car il est maintenant majeur. Elle se sent horriblement coupable. Heureusement Jack lui revient.

La fin du film le montre l’accompagnant sur la tombe du jeune homme (cette dernière scène ne figure pas dans le livre). Pour Thomas Sotinel dans Le Monde, « on a parfois l’impression de voir une femme qui a sacrifié sa vie d’épouse et de mère à sa profession et s’en trouve fort malheureuse. Ce qui est sûrement le contraire de ce qui devait être le propos de My Lady. » S’il veut dire par là le contraire du propos du roman, il se trompe. On y trouve, par exemple au chapitre 2, la phrase suivante : « Le fait qu’elle n’ait pas d’enfant était une fugue – c’était le thème habituel auquel elle tentait maintenant de résister – une tentative d’échapper à sa véritable destinée. »

Malgré ses rebondissements improbables, ses clichés sexistes et sa mise-en-scène théâtrale, My Lady a un atout, et de taille : Emma Thompson. C’est un véritable plaisir de la voir régner sur son tribunal. Enfin un film qui montre une femme au travail qui fait un métier valorisant et se comporte de manière compétente (avant qu’on ne lui fasse perdre la tête à propos d’un jeune homme malade) tout en étant agréable avec ses collaborateurs. Au moins McEwan nous épargne le cliché de la femme de pouvoir garce qui terrorise son entourage. L’actrice, qui a l’âge de son rôle, ainsi que ses rides, nous régale de son physique à la fois glamour et naturel, de son jeu tout en nuances et de sa présence chaleureuse. Espérons la voir plus souvent dans des rôles à sa mesure et dans des personnages plus enthousiasmants.


grr générique


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  • Lecture intéressante, mais je n’ai pas bien compris, Ginette, si tu opposais la réception britannique et française critique ou publique ? Il me semble qu’il faudrait faire des hypothèses un peu différentes pour expliquer que le public français (si c’est le cas) fait un meilleur accueil au film que le public britannique, et pour expliquer la même différence au niveau critique. Mais je n’ai peut-être pas très bien compris ? Je suggérerais que dans le contexte britannique la réputation critique de McEwan a été un peu écornée par certaines controverses (notamment autour de "Chesil Beach" mais aussi d’une conférence récente qu’il a donnée, je crois me souvenir, au moment de la promotion de "Nutshell"). J’ai l’impression que son lectorat réel est quelque peu indifférent à ces querelles soulevées par les journalistes et par une partie de la critique littéraire. L’écrivain McEwan a également un lectorat fidèle ici en France et cela peut en partie expliquer le succès des films. L’attractivité d’Emma Thompson est un autre facteur, et pour avoir discuté avec des spectatrices de l’UGC local à la sortie de "On Chesil Beach", j’ai eu l’impression qu’effectivement comme tu le dis l’ancrage britannique du film a joué (la conversation a commencé parce que ces spectatrices cherchaient à savoir où le film avait été tourné et comptaient sur moi pour le leur dire). De fil en aiguille j’ai pu comprendre qu’elles avaient vu aussi "The Lady" et que j’avais donc aussi affaire à des lectrices de McEwan (ce que je suis également) et des admiratrices d’Emma Thompson (idem). L’échantillonnage n’est certes pas suffisant pour tirer des conclusions mais il permet de formuler un faisceau d’hypothèses, qui combinent intérêt pour la star et goût de la qualité britannique (ce qui est plus complémentaire que contradictoire). Mais pour revenir sur le point que je soulevais initialement il me semble que l’image publique de McEwan interfère moins en France qu’en Grande-Bretagne et dans un sens qui me parait moins négatif, donc moins susceptible de lui aliéner un certain public. Mais c’est une hypothèse qu’il faudrait pouvoir vérifier.

  • Je suis d’accord avec Jean-François Baillon et si je n’ai pas été entièrement claire c’était pour faire vite (et court). Je n’ai pas fait de recherche approfondie de la réception dans les deux pays, mais ce qui m’a frappee en Grande-Bretagne, c’est la reaction plus mitigée qu’en France, par exemple dans la presse à grand tirage. Et c’est entièrement lié à la question de qui est ‘l’auteur’ du film. En France c’est un film ‘de’ Richard Eyre, en Grande-Bretagne ‘de’ Ian MacEwan. Et en effet comme On Chesil Beach a plutôt déplu il y a eu un phénomène de contamination. Les succès importants des livres de McEwan auprès du public et comme auteur adapté au cinéma et inscrit sur les programmes scolaires semblent avoir éloigné certains critiques littéraires. Et oui, ce que je voulais dire aussi c’est que le côté ‘so British’ apporte une ‘valeur ajoutée’ en France qui n’est pas perçue en Grande-Bretagne, voire qui irrite. Un peu comme certains films patrimoniaux français – type Les Gardiennes récemment – font plus l’unanimité, comme ’so French’ auprès des critiques de cinéma britanniques qu’en France.