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Le Bazar de la Charité


>> Aurore Renaut / dimanche 26 janvier 2020

Un féminisme anachronique assumé


Fiction historique luxueuse coproduite par TF1 et Netflix, Le Bazar de la Charité (2019) est une mini-série de huit épisodes de 52 minutes, imaginée par Catherine Ramberg et écrite avec Karine Spreuzkouski. C’est aussi une femme qui dirige la production, Iris Bucher ; le seul homme à occuper un poste clé étant le réalisateur, Alexandre Laurent. On le voit bien à travers les personnes qui dirigent le projet : Le Bazar de la Charité est une affaire de femmes. Devant l’écran, les trois personnages principaux sont aussi des femmes, la série ayant pour ambition de raconter à partir d’un fait réel – l’incendie du Bazar de la Charité en 1897 – le destin fictif de trois femmes liées entre elles mais d’origine sociale différente.

La flamboyante Adrienne de Lenverpré (Audrey Fleurot) est mariée à un homme violent qu’elle n’aime plus et dont elle essaie de divorcer. Mais l’affaire est compliquée par l’attachement qui la lie à sa fille, Camille, et que Lenverpré (Gilbert Melki) fait envoyer, dès la première scène, dans un pensionnat. Sa nièce, Alice de Jeansin (Camille Lou), est elle aussi une jeune fille de l’aristocratie mais les mauvais placements de son père ont conduit sa famille au bord de la ruine, ce qui la contraint à se fiancer avec un homme qu’elle n’aime pas, Julien de la Ferté (Théo Fernandez). La bonne d’Alice, Rose (Julie de Bona), s’occupe d’elle depuis sa plus tendre enfance et n’arrive pas à annoncer à celle qu’elle considère comme son amie, qu’elle a décidé de partir en Amérique avec son mari, Jean (Aurélien Wiik), le cocher de la famille.

Le projet, ouvertement féministe, met donc au centre de son intrigue des femmes de la fin du XIXe siècle dans une France conservatrice où seuls les hommes ont voix au chapitre, et si le point de départ est réaliste, en montrant les carcans dans lesquels ces femmes sont enfermées, il poursuit d’épisode en épisode une trajectoire faisant le pari de l’anachronisme volontaire. Les dialogues en étaient déjà le symptôme, dialogues que les autrices ont voulu presque contemporains mais ce sont les orientations prises à la fin de la série qui semblent encore plus audacieuses.

L’incendie est le point de départ et le moment où la vie de chacune bascule : ayant quitté les lieux avant l’accident pour rejoindre son amant, Adrienne de Lenverpré profite de l’occasion et se fait passer pour morte afin d’échapper à son mari et d’enlever sa fille le jour de son enterrement. Alice de Jeansin qui a été sauvée des flammes par l’anarchiste Victor Minville (Victor Meutelet) va connaître avec lui une passionnelle histoire d’amour. Quant à Rose, qui survit défigurée, elle est recueillie et d’abord séquestrée par Madame Huchon (Josiane Balasko), qui la fait passer pour sa fille morte dans l’incendie, Odette de La Trémoille, afin d’empêcher son gendre de profiter de sa fortune.

Si ces choix de scénario sont romanesques, voire pour certains invraisemblables, les conclusions que livrent les autrices à la fin des huit épisodes semblent relever d’un postulat féministe anachronique. C’est que Catherine Ramberg et Karine Spreuzkouski écrivent à une époque où les femmes ont acquis plus de pouvoir. Sans doute est-ce un désir sincère des autrices de valoriser leurs héroïnes mais cela fait aussi l’affaire des financeurs : il paraît difficile aujourd’hui d’envisager une superproduction destinée aussi bien au marché français qu’étranger, qui se terminerait sur la défaite des femmes. Elles ne peuvent pas finir aussi entravées et soumises que l’étaient leurs homologues de la fin du XIXe siècle. En cela, Le Bazar de la Charité prend la mesure du moment contemporain et présente des personnages féminins victimes qui s’émancipent progressivement du patriarcat, jusqu’à finalement prendre le pouvoir.

Le destin d’Adrienne de Lenverpré qui parvient à échapper à son mari et à récupérer sa fille est le moins anachronique. Mais il est plus surprenant de montrer Alice de Jeansin se jeter à la tête de son amant gracié au pied de l’échafaud, devant son père et sa mère qui semblent valider l’union. Comment peut-on imaginer une jeune aristocrate épouser un anarchiste sans le sou ? Le scénario fait un choix sentimental proprement invraisemblable. Tout autant est celui de Rose, qui, après avoir tué la Trémoille, accepte définitivement d’embrasser l’identité d’Odette de la Trémoille, avec l’aval de Madame Huchon qui lui laisse entendre qu’après sa mort, elle héritera de tout et pourra épouser qui elle veut. Là encore, la série tourne le dos à la vraisemblance historique, en nous laissant croire qu’une aristocrate aurait pu épouser son cocher dans les premières années du XXe siècle.

Des réalisatrices avaient déjà mis en scène le destin des femmes au début du XXe siècle. Qu’on se rappelle la Fanny (Ardant) de Nina Companeez dans Les Dames de la côte (1979). Contre sa classe et ce que tous attendaient d’elle, elle décidait après la mort de son mari au front, de se séparer de sa famille et d’aller vivre seule à Paris où elle travaillait dans une librairie. Le destin exemplaire d’une femme en voie d’émancipation, mais Nina Companeez avait le souci de la vraisemblance et prenait soin de montrer que ce choix était singulier.

Le sentiment amoureux comme moteur de transgression de classe n’est pas rare dans la fiction littéraire et filmique. Qu’on pense au schéma classique du prince amoureux de la bergère ou de la danseuse. C’est toutefois le plus souvent un homme de pouvoir qui accepte de prendre pour épouse une femme de condition socialement inférieure. Le Bazar de la Charité renverse l’équation en donnant aux femmes le pouvoir de transgresser les barrières de classe et l’érige presque en principe en l’appliquant à deux de ses personnages féminins principaux.

À l’inverse, la série stigmatise les hommes en leur faisant porter globalement la responsabilité de l’incendie car, comme le montrent les scènes spectaculaires du premier épisode et comme le rappelle un article de presse intitulé « Mais où étaient les hommes ? » dans le journal anarchiste (fictif) La Chouette [1], beaucoup de ces bourgeois et aristocrates se comportent comme des lâches, n’hésitant pas à piétiner le corps des femmes afin de sauver leur vie. Ce qui ne semble pas historiquement prouvé [2].

Deux personnages masculins sont même présentés comme des monstres : Marc-Antoine de Lenverpré, politicien cynique et tyran domestique qui s’avère aussi être un assassin et un traître, espionnant pour le compte de l’Allemagne ; et Pierre-Henri de La Trémoille, le mari pervers et sadique d’Odette. D’autres sont plus ambigus : le père d’Alice, Auguste de Jeansin (Antoine Duléry) fait preuve de lâcheté en acceptant de couvrir la condamnation de l’anarchiste Victor Minville alors qu’il sait que l’incendie est un accident causé par le cinématographe qu’il a lui-même fait installer. Ce n’est qu’au pied de l’échafaud qu’il viendra finalement témoigner en sa faveur et le sauver. Le personnage de Julien de la Ferté va suivre la même trajectoire : lâche pendant l’incendie où il ne pense qu’à sauver sa peau jusqu’à pousser dans les flammes Rose qui s’interposait, jaloux de Victor jusqu’à le dénoncer à la police, il finira par retrouver une forme de grandeur en aidant son ex-fiancée à visiter en prison l’homme qu’elle aime. Il faut sans doute préciser ici que ce complot qui fait porter le chapeau de l’incendie aux anarchistes qui auraient posé une bombe, est une pure invention de la fiction.

Toutefois, quelques hommes se comportent comme des héros : Victor Minville, le jeune anarchiste qui sauve des flammes plusieurs femmes en abattant à coup de masse un mur du Bazar puis en allant chercher dans le brasier Alice de Jeansin. Ou encore Hugues Chaville, l’amant d’Adrienne, qui l’aide à échapper à son mari et mourra torturé par les hommes de main de celui-ci. Mais aussi Célestin Hennion (Stéphane Guillon), le chef des renseignements généraux de l’époque, le seul homme à ne pas plier devant le pouvoir despotique de Lenverpré. Issu du même milieu marginal que Minville, il n’a en tête que la poursuite de la vérité. Dans une moindre mesure, Jean, le mari de Rose, est présenté comme un homme droit qui n’aura de cesse de retrouver sa femme et l’assurera de son amour bien que l’incendie l’ait défigurée. On remarque qu’il s’agit exclusivement d’hommes issus du peuple ou des marges de la société.

On le voit, Le Bazar de la Charité ne ménage pas ses effets et sans doute est-ce une des faiblesses de la série d’inventer des péripéties trop souvent invraisemblables, alors que l’événement historique comporte une force dramatique évidente. Mais au-delà des effets de pathos appuyés, le récit construit un renversement dans les rapports homme/femme au sein des fictions historiques contemporaines : les femmes de la fin du XIXe siècle y remettent en cause leur condition sociale et ce faisant prennent en partie le pouvoir même si, mais comment pourrait-il en être autrement dans ce type de programme, elles restent encore cantonnées exclusivement à des rôles d’amoureuse et de mère, laissant le pouvoir politique aux hommes.


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[1Article qui fait référence à celui écrit quelques jours après l’incendie par la journaliste Séverine, « Qu’ont fait les hommes ? » et dans lequel elle accusait les hommes d’être des lâches.

[2Sur les 125 victimes, on compte moins de dix hommes mais on sait qu’ils étaient peu nombreux sur place, une cinquantaine pour près de mille femmes. cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Bazar_de_la_Charit%C3%A9