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Doctor Foster


>> Ginette Vincendeau / dimanche 26 juillet 2020

L’enfer, c’est la femme de pouvoir

Mini-série britannique de 2015-2017. Gemma Foster, médecin généraliste quarantenaire, apprend que son mari Simon la trompe avec une très jeune femme, Kate. Il quitte Gemma et leur fils adolescent Tom pour épouser Kate avec qui il a une fille et mène grand train. Mais, poursuivi par la vengeance de Gemma, son nouveau couple et ses affaires s’effondrent. Traumatisé par ses parents qui se déchirent, Tom disparaît à la fin de la saison 2.



Lors de sa diffusion à la BBC en deux saisons de 5 épisodes en 2015 et 2017, Doctor Foster fit un tabac. La mini-série bénéficie d’un casting solide sans être exceptionnel : Suranne Jones, qui interprète l’héroïne Gemma Foster et Bertie Carvel son mari Simon sont des visages familiers de la télévision britannique plutôt que des stars. Il faut donc chercher ailleurs les raisons du succès de la série. Commençons par son sous-titre : « A woman scorned » (une femme humiliée, méprisée). L’expression est le fragment d’une citation extrêmement connue des Britanniques : « hell hath no fury like a woman scorned », tirée d’une pièce de William Congreve de la fin du 17e siècle, que l’on peut traduire par « l’enfer n’est rien comparé à la furie d’une femme humiliée ». L’ancienneté de la pièce et la popularité de la citation en ont fait une maxime dont « l’évidence » ne se discute même pas. L’auteur de Doctor Foster, Mike Bartlett, déclare s’être également inspiré de la figure antique de Médée (dans la pièce d’Euripide, elle tue ses enfants pour se venger de son mari infidèle). Cette histoire de femme trompée moderne qui se venge d’un mari volage s’inscrit donc, d’emblée, dans un patrimoine culturel lourd de misogynie.

Pourtant, au début de la première saison, Gemma nous est présentée comme un personnage plutôt sympathique : une femme de la middle-class blanche relativement aisée dans une petite ville de province, la quarantaine sexy et entourée d’amis, elle est à la fois une épouse et mère aimante et, ce qui est plus rare, une professionnelle reconnue (généraliste, elle dirige un cabinet médical). Lorsque ce statu quo est brisé par la découverte de l’infidélité de Simon, la spectatrice est avec Gemma, d’autant plus que Simon se révèle un incorrigible menteur et un raté ; ses affaires apparemment fructueuses sont en fait financées par des amis de complaisance et elles périclitent en raison de son incompétence. Mais le capital de sympathie dont bénéficie Gemma s’évapore vite. Sa soif de vengeance la transforme en monstre tandis que le récit sape sa crédibilité sur tous les fronts.

Quand elle apprend l’infidélité de son mari, Gemma est associée visuellement à la violence : on la voit avec des ciseaux, des couteaux, elle raye la voiture de son mari avec ses clés, brûle le bras d’un jeune homme avec une cigarette, casse un vase contre le sol, brise les portables de Simon, dissout son alliance dans de l’acide. Elle enfreint sa déontologie en poussant Simon à mettre fin à ses jours et en lui fournissant le matériel nécessaire. Même si elle change d’avis et reprend les médicaments, les deux scènes où on la voit manipuler les fioles et les seringues contribuent à fixer une image de femme mortifère. La caméra souligne la dureté de son physique : les plans rapprochés insistent sur son visage mince et angulaire, ses yeux et cheveux sombres. Pour bien marquer la différence, sa jeune rivale Kate (Jodie Comer) a des joues rebondies, une bouche pulpeuse, des cheveux blonds et de grands yeux clairs. La violence de Gemma se double d’une sexualité incontrôlable. Neil (Adam James), l’ami de son mari qu’elle séduit puis fait chanter, la qualifie de « sauvage » après leurs ébats. Si bien que lorsque Simon, au plus fort d’une bagarre, la frappe et la projette contre une baie vitrée, et qu’elle s’écroule, le visage ensanglanté, elle apparaît moins comme la victime d’une violence conjugale que comme quelqu’un qui « l’a bien cherché ».

Jusqu’au dernier épisode de la saison 1, Gemma ne révèle pas à Simon qu’elle est au courant de son infidélité – c’est de bonne guerre, dira-t-on, puisqu’il lui ment depuis deux ans. En même temps, ce suspense prolongé renforce son profil de manipulatrice, avatar de la femme fatale. Elle instrumentalise tout le monde, de son fils Tom (Tom Taylor) à ses collègues et ceux de son mari, ses amies, plus tard son amant James (Prasanna Puwanarajah). En contradiction avec sa profession et son rôle de mère, Gemma transgresse constamment les limites. Elle s’introduit par infraction dans plusieurs maisons, y compris celle de Simon et Kate et celle d’un camarade d’école de son fils, boit énormément et conduit sous l’emprise de l’alcool. De manière encore plus choquante (et peu plausible), elle brise à plusieurs reprises le secret professionnel concernant ses patients. Si bien que lorsqu’elle est suspendue par les autorités médicales suite à une plainte, elle ne bénéficie d’aucun soutien, alors que la plainte en question émane d’un homme violent qui battait sa compagne (elle lui avait brûlé le bras pour qu’il cesse). La stratégie de la série est donc claire : bien qu’elle soit trahie par son mari et par ses proches (y compris par ses « meilleures amies », la série ne s’embarrassant pas de solidarité féminine), Gemma Foster est tellement discréditée que ce qu’elle subit apparaît justifié – ainsi quand elle reçoit des fleurs accompagnées d’une carte où n’est inscrit que le mot bitch (salope). Je pourrais multiplier les exemples mais je me contenterai d’un morceau de choix, la scène du dîner chez les parents de Kate, dans le dernier épisode de la saison 1. Ayant forcé la main de Simon, qui ignore encore qu’elle est au courant de sa liaison pour aller à ce dîner, elle révèle à l’assemblée que la fille de la maison couche avec son mari et qu’elle est enceinte. Quand Kate la traite de bitch, Gemma s’en enorgueillit et ajoute, « je suis une louve ce soir ! » Au lieu de nous réjouir pour Gemma que la vérité éclate enfin, c’est le contraire qui se produit – Kate, ses parents et Simon apparaissent comme les victimes de sa cruauté.

Dans un entretien où il prétend, avec Doctor Foster, avoir voulu transgresser les clichés sur la misogynie, Mike Bartlett déplore le fait que certains critiques aient vu Gemma comme une « folle », racontant qu’elle est juste « très en colère » et que si un homme réagissait comme elle, on trouverait tout simplement qu’il se défend. On peut en douter, car, comme on l’a vu, la colère de Gemma recycle plusieurs stéréotypes féminins, de la furie grecque à la vamp manipulatrice. Sur ces figures mythiques, Doctor Foster greffe une vision contemporaine de la femme haïssable. Gemma ne tue pas son fils, mais elle contribue largement à son traumatisme et à sa disparition. Un motif discret mais déterminant pointe l’identité professionnelle et la modernité de Gemma comme le véritable problème, en instrumentalisant le personnage du fils. À intervalles réguliers, Tom, ballotté entre ses parents, se plaint de sa mère « qui ne pense qu’à son travail », alors que les mères de ses copains préparent des goûters pour leurs enfants (elles ne travaillent donc pas ?), ajoutant qu’il comprend que « papa en a eu assez » d’une femme si préoccupée par son métier et donc qu’il « a couché avec d’autres femmes ». La voisine de Gemma, sa soi-disant amie Anna (Victoria Hamilton) en rajoute une couche en affirmant que l’infidélité de Simon n’est pas surprenante, car en étant sûre d’elle, brillante, Gemma « met les gens mal à l’aise ». Contrairement à ce que suggère la citation en exergue de la série, ce n’est pas la femme bafouée qui est « l’enfer », c’est la femme de pouvoir.

Doctor Foster a eu au moins un effet bénéfique sur la carrière de Suranne Jones et de Jodie Comer, montées en grade dans des séries prestigieuses (respectivement Gentleman Jack en 2019 et Killing Eve en 2018-2020). Sinon, on ne peut que déplorer la vision affligeante de la femme que propose Doctor Foster. La fausse modernisation de figures féminines de la mythologie grecque ne fait que confirmer l’analyse de Mary Beard dans Women & Power [1], qui démontre brillamment que celles-ci sont toujours présentées comme abusant du pouvoir, justifiant ainsi leur punition dans le récit et leur exclusion de la cité.


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[1Mary Beard, Women & Power, A Manifesto, London Review of Books, 2018.